‹ Quand Israël est roiChapitre 10 sur 24 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le comte Tisza rappelait volontiers qu'il tirait ses origines de cette petite noblesse sans titre, qui constitue le fonds de l'aristocratie magyare. Le comte Michel Karolyi s'enorgueillit, au contraire, d'appartenir à la plus vieille noblesse titrée de la Hongrie. Un de ses ancêtres s'est battu aux côtés de Rakoczi H, prince de Transylvanie, allié de Louis XIV dans sa lutte contre les Habsbourg. Lorsque le Grand Roi fit sa paix avec la maison d'Autriche, et que Rakoczi, abandonné à ses seules ressources, dut renoncer à la lutte et se retirer à Versailles, ce fut ce Karolyi qui négocia avec l'Empereur la funeste paix de Szathmar, consacrant la défaite du suprême effort de la Hongrie pour se débarrasser de la souveraineté autrichienne, fin reconnaissance de ce service^

l'Empereur lui donna le titre héréditaire de comte. Depuis ce temps, cette famille n'a jamais cessé de jouer un grand rôle dans la Double Monarchie et d'acquérir des biens immenses.

A vingt ans, Michel Karolyi possédait une fortune princière, ayant hérité d'un majorât de quelque cent mille hectares, d'un fidéicommis de quatre mille acres, à une heure de Budapest, et, au cœur même de la ville, d'un magnifique hôtel avec un parc inestimable dans cette capitale si dépourvue de verdure et de jardins.

C'était un singulier garçon. Et je crois bien qu'il faut chercher l'origine de ses étrangetés dans une tare physiologique. « Méfiez-vous des hommes marqués », dit la Bible. Karolyi était un homme marqué. Il avait de naissance une mauvaise conformation de la bouche, et jusqu'à huit ou dix ans c'est à peine s'il pouvait articuler quelques sons. On lui mit un palais artificiel, mais sa conversation est toujours demeurée un bredouillement assez confus, qui prenait le ton de l'aboiement pour peu qu'il élevât la voix. De bonne heure, il a dû beaucoup souffrir d'une infirmité si visible.

Cela se laisse affreusement entrevoir dans une confidence bizarre sur ses sentiments d'enfant — d'enfant riche pourtant et comblé : « Dès mon jeune âge, dit-il un jour, mon plus chaud désir a été de faire une révolution. « Cauchemar de petit malade qui prend vite le monde en horreur et n'éprouve que haine et dégoût pour tout ce qui est normal et trop sainement constitué.

Jeune homme, il s'efforçait de dissimuler sa disgrâce sous la passion des sports violents, qui pouvaient donner de lui Fidée d'un homme exceptionnellement vigoureux. Mais dans cette violence elle-même apparaissait la tare fatale. u Ce qui caractérisait Michel, m'a raconté le comte Teleki, — un de ses compagnons de jeunesse — c'était Tabsence de mesure, l'excès en toutes choses et le ridicule insuccès qui suivait tout ce qu'il entreprenait. Allait-il à la chasse, on le voyait arriver vêtu d'habits anglais du goût le plus excentrique, qui étonnaient les invités et faisaient rire à la dérobée gardeschasse et rabatteurs. Naturellement son fusil était du dernier modèle, mais il avait beau dépenser les cartouches sans compter, il ratait

toujours le gibier. Faisait-il une partie de polo, il s'y montrait un adversaire redoutable, car s'il manquait régulièrement la boule, il lui arrivait souvent de casser les pattes des cbevaux. C'était aux cartes le plus effréné joueur du royaume (et Dieu sait pourtant si en Hongrie il en existe de fameux !) Mais là encore, la chance tournait à l'ordinaire contre lui. On le vit perdre sur un tour de cartes des centaines de mille couronnes, et si riche qu'il fût, il était profondément endetté. Grand amateur de vitesse, il tenait en automobile le record des accidents. Enfin, un désir maladif de sensations inédites le poussait aux extravagances. « Voyezvous, disait-il encore à la comtesse Teleki, ce qui fait à mon goût tout le prix de la vie, c'est de trouver sans cesse devant moi quelque situation nouvelle, inattendue... » Et cette disposition d'esprit, si elle convient à un dandy uniquement occupé de «on plaisir, risque de mener loin un grand seigneur qui nourrissait Fambition de diriger les affaires de son pays.

Cette ambition, comment le comte ne l'aurait-il pas eue? A ses yeux, la politique devait nécessairement apparaître comme le premier

des sports auxquels doit se livrer un homme de son rang. De tout temps, à Budapest, c'est la haute aristocratie qui a dirigé les affaires. Et si l'étrange maison Orczi peut à bon droit être considérée comme le symbole de Tascension triomphante de la juiverie de Pest, le Casino National — le club de la noblesse — représente éminemment la puissance de l'aristocratie magyare. C'est dans la Kossuth Lajos-utça, la plus brillante rue de la ville, une maison parfaitement simple, qui repose agréablement la vue au milieu des grands immeubles et de leur terrible cauchemar de brique et de ciment armé. Là, depuis près d'un siècle, dans le bruit des conversations et des parties de cartes, plus encore qu'au Parlement et à la Chambre des Magnats, s'est faite la politique hongroise. Les Magyars de haute lignée, qui s'y rencontraient tous les jours, avaient à quelques nuances près les mêmes idées et les mêmes préjugés. Presque tous pouvaient se vanter que leur père ou leur grand -père s'était battu contre l'Autriche en 1848, dans la guerre de l'Indépendance; mais, à l'exemple de Tisza, ils avaient fini par accepter comme une nécessité, qui

leur valait maints avantages, de vivre en bon accord avec Vienne et aussi avec Berlin. La Triple Alliance leur semblait la seule voie de salut contre le danger russe ; et au milieu d'une Europe qui se démocratisait trop vite à leur gré, ils voyaient dans l'Allemagne une alliée providentielle, pour maintenir le plus longtemps possible à la Hongrie ce caractère féodal, qui la fait ressembler d'une façon saisissante à la France d'avant 1789, avec ses immenses domaines seigneuriaux de cinquante à cent mille hectares, tant laïques qu'ecclésiastiques, biens de mainmorte ou qui paient à l'État des redevances dérisoires, et- ses assemblées provinciales où dominait l'influence de la noblesse et du clergé.

Naturellement, Michel Karolyi appartenait âu Casino National. Il y jouait, il y perdait; et les dettes qu'il accumulait lui retiraient beaucoup du prestige que lui valait son immense fortune. Personne ne prenait au séneux ce joueur forcené, ce viveur excessif, qui aurait tant voulu briller dans les discussions politiques. Mais l'infirmité de son palais etsa voix aboyante lui faisaient un pauvre instrument. Aussi choi^

chait-il, comme toujours, à surmonter sa disgrâce en se singularisant, et à se donner de l'importance en s'écartant avec ostentation des opinions communément acceptées autour de lui. il se disciit partisan du suffrage universel, et réclamait une réforme agraire qui aurait partagé entre les paysans les grands domaines seigneuriaux. En politique étrangère il s'était rallié au programme du vieux parti de 1848. Ce parti, qui ne comptait qu'une dizaine de députés, était résolument hostile à l'Autriche et a l'Allemagne — en théorie du moins, car dans les faits on le vit souvent faiblir; il voulait rompre la Triplice, manifestait à l'occasion des sympathies pour la France, et repoussait toute idée d'une guerre dont le résultat, quel qu'il fût, ne pouvait que nuire aux Magyars : vainqueurs, ils seraient plus que jamais asservis aux Allemands; vaincus, ils étaient sûrs de voir leur pays diminué et la suprématie des Slaves s'établir sur l'Europe Centrale.

En adhérant à ces idées, Karolyi était d'accord avec le vieil instinct de sa race et ses traditions familiales. Son grand-père Batthyani, président du Conseil en 1848, avait été fusillé

par les Autrichiens, et sa grand'mère ignoblement fessée sur la place publique par les soldats du maréchal Haynau. Allié lui-même aux Dillon, aux Polignac, il était naturel qu'il eût des sympathies françaises. Mais les idées valent beaucoup par les hommes qui les représentent. Et peut-être ne fut-il pas très heureux pour la France elle-même que son champion en Hongrie fût le comte Michel Karolyi.

On imagine aisément qu'une antipathie profonde devait opposer l'une à l'autre deux natures si contraires : un Karolyi et un Tisza. L'un, parfaitement équilibré, d'une robustesse paysanne, passionné certes de puissance, mais sans mesquine vanité, et défendant non sans grandeur cette sinistre politique allemande, aussi fatale à son pays qu'à lui-même. L'autre, malsain, tout inquiétude et fou désir de paraître, s'intéressant moins aux idées pour leur mérite et leur justesse, que pour le soutien qu'elles pouvaient lui offrir dans sa recherche du pouvoir. Tisza méprisait dans Karolyi un malheureux inquiet; Karolyi enviait à Tisza son éloquence naturelle et surtout ce prestige, ce

don mystérieux d'autorité, qui vient on ne sait d'où et qu'on ne possède jamais si on ne Ta reçu des dieux en naissant. Quelques années avant la guerre, une violente altercation à la Chambre les conduisit sur le terrain. Impétueux et frénétique, le jeune Michel Karolyi agitait désordonnément son sabre. Tisza, plus âgé de vingt ans, parait les coups et ripostait avec précision et sang- froid. Trente -cinq fois il s'amusa à toucher du plat de son sabre son adversaire furibond. Et le soir, après le combat, il déclara bonnement à son cercle : « Karolyi s'est très bien battu. » Seulement, quelques années plus tard, dans les derniers mois de sa vie, quand il se rendit compte de la détestable influence que ce garçon sans équilibre allait avoir sur son pays, il dit à son neveu qui me l'a répété : « Je commence à croire que j'ai eu tort de ne pas tuer Michel, ce jour-là... »

Au printemps de 1914, le chef du parti de 1848, François Kossuth, vint à mourir. C'était un homme assez médiocre, écrasé par le grand nom qu'il portait, et plein de secrète complaisance pour le gouvernement dont il se disait l'enncnii. Karolyi saisit l'occasion de prendre la

tête du parti. Aussitôt, il élabore un vaste plan de propagande, pour renverser le système des alliances et détacher la Hong^rie de l'Allemagne. Plusieurs députés hongrois devaient se rendre à Petrograd, à Paris, et nouer là-bas des relations avec les hommes d'État russes et français. Quant à lui, accompagné d'Etienne Friediich, son secrétaire, et de quelques amis, il se rendit en iVmérique, afin de gagner à ses vues les deux millions de Magyars émigrés aux États-Unis et réunir l'argent nécessaire à son action.

Sa tournée achevée, non sans quelque succès, il regagnait l'Europe, lorsqu'il apprit sur le bateau la déclaration de la gueiTe. A Bordeaux, on l'interna avec sa suite, comme étranger appartenant à une nation ennemie. Mads très vite il obtenait du gouvernement français sa mise en Uberté, et il regagna Budapest par l'Espagne et par Gênes, après avoir pris l'engagement de ne pas se battre contre nous.

Aussi longtemps que les victoires de l'Allemagne entretinrent dans les imaginations la certitude de la ^dctoire, son rôle fut des plus effacés. Il se contentait de déplorer la paix qu'il

prévoyait alors, paix de conquêtes qui, disaitil, forcerait la Hongrie à s'entourer de tranchées aussi larges que le Danube et que toute la population ne suffirait pas à défendre. Mais après Verdun et la Somme, quand le triomphe germanique apparut moins évident, et surtout lorsque la Russie se fut retirée de la lutte, sa popularité grandit vite dans le peuple des campagnes. Les armées moscovites désormais hors de cause, la guerre cessait d'avoir un sens pour les paysans de Hongrie. A leurs yeux, maintenant on ne se battait plus que pour ces Allemands détestés, qu'ils haïssaient plus encore de les obliger aujourd'hui à se faire tuer sans raison. Villageois et soldats savaient gré à Karolyi de s'être toujours montré hostile aux gens de Vienne et de Berlin; et dans ce pays subjugué par la volonté allemande, par les Généraux, comme on disait, il commença d'apparaître le seul homme capable de réaliser l'immense désir de paix qui était au fond de tous les cœurs.

A Budapest, se ralliaient autour de lui quelques intellectuels, radicaux, francs-maçons ou socialistes, Juifs pour la plupart, qui tous

collaboraient plus ou moins à deux revues d'avant -garde, dont l'influence depuis une quinzaine d'années était considérable en Hongrie. L'une, toute sociologique, V Huszadik Szazad fie XX* siècle)^ s'était donné pour mission de répandre les idées les plus modernes touchant l'organisation des sociétés. L'autre, toute littéraire, le Nyugat (iOccidentJ, se proposait de faire connaître les dernières modes intellectuelles de l'Europe occidentale. Oscar laszi qui, pendant vingt années, non sans intelligence et générosité défendit les minorités nationales, souvent malmenées en Hongrie, dirigeait le XX' siècle. Je l'ai bien connu naguère, quand il suivait les cours de l'Université. C'était un fort brave garçon mais tout livresque et lunatique, fumeux et à cent lieues du monde de la réalité. L'anecdote suivante me semble le peindre de pied en cap. Il venait d'être père. Apercevant, un jour, son fils au sein d'une nourrice, et remontant aussitôt des faits aux causes, il se dit que cette belle paysanne enrubannée devait avoir, elle aussi, un enfant. Il lui demande ce qu'eUe en a fait. Elle lui répond qu'elle l'a laissé au viUage. Notre sociologue

bumanitaire pouvait-il accepter une iniquité pareille? Sur-le-champ ïaszi fait venir l'enfant de la campaf^ne et commande à la nourrice de faire téter les deux poupons. Trois mois après, ils étaient morts tous les deux... C'est une erreur du même genre qu'il commit quelque temps plus tard, lorsqu'étant devenu ministre des Nationalités, il donna l'ordre de distribuer équitablement des armes aux paysans magyars et roumains de Transylvanie, pour défendre leurs montagnes. Le résultat ne se fit pas attendre : dans toute la province, entre ces villageois de race différente, ce fut une effroyable tuerie.

Louis Hatv^any, d'une riche famille de banquiers et de sucriers israélites, était l'inspirateur et le bailleur de fonds du Nyiigat. Quand je l'ai connu il y a vingt ans, il ne lisait que des livres français et ne mettait personne au-dessus de Sainte-Beuve. Esprit vivant, enthousiaste, toujours prêt à découvrir un génie méconnu et à lui rendre service. Que d'heures charmantes j'ai passées avec lui dans la vieille maison seigneuriale que son père avait achetée à Hatvan, et dont il avait pris le nom, ou bien, à Bude, dans

la pâtisserie Directoire aux compotiers dorés et aux Victoires ailées ! Quelques années plus tard, je le revis pendant un court séjour qu'il venait faire à Paris. Ses goûts avaient changé. Il consei'Vîdt encore son enthousiasme juvénile, où l'on retrouvait cette fièvre, ces mouvements neurasthéniques si fréquents chez ceux de sa race; mais il avait pris en dégoût notre littérature trop raisonnable à son gré, et ne trouvait aujourd'hui d'agrément que dans la plus moderne littérature allemande. Il ne quittait plus guère Berlin, et je me souviens qu'il me cita comme des gaillards de génie une foule de Teutons inconnus, qui remplissaient de leur prose et de leurs vers les jeunes revues de làbas, et dont les œuvres, à l'en croire, faisaient paraître tout à fait ternes nos écrivains français, Charles-Louis PhiHppe excepté.

Sous couleur de modernisme, Louis Hatvany et ses amis du Nyugat avaient délibérément rompu avec toutes les traditions intellectuelles et morales, qui font de la Hongrie agricole et pastorale, un vieux et noble pays auquel le cœur s'attache, comme chez nous à notre Provence. Disparus, effacés de leur littérature sans

racines, tous les personnages typiques qui animaient hier encore les oeuvres des écrivains magyars. On y chercherait en vain les romanesques figures de Jokaï, les lourds seigneurs orgueilleux et entêtés du haron Keményi les paysans mélancoliques et gais tout ensemble de l'exquis Coloman Mikszath. Leurs productions embinimées d'un symbolisme vieillot, qui sent la boutique du fripier, n'ont plus rien qui rappelle l'accent inimitable, désespéré, joyeux, de la chanson hongroise, où le rêve et les pleurs se mêlent au bord de l'ivresse. Nulle part on n'y sent passer les souffles d'air embaumés qui de tous les coins de la plcdne font frémir les feuilles d'acacia et emportent la poussière soulevée par les troupeaux. Aucun écho n'y répond au chant d'amour et de guerre de Petôfi; aucune flûte ne s'accorde à la musique bucolique d'Arany. Et je sais bien qu'il serait déplorable que nos songes d'aujourd'hui ressemblent à ces habits d'enfants taillés dans les bardes des ancêtres; mais une littérature doit continuer quelque chose, et cette littérature nouvelle ne continuait rien du tout. A part le grand poète Ady, chantre désespéré de la Hongrie crépusculaire,

et qui, lui, appartenait à la vieille gentry magyare, ces poètes, ces romanciers, ces essayistes du Nyugat étaient non pas à l'image de la vraie, de la rustique Hongrie, mais aux couleurs de Budapest. Pareils à ces immeubles qui affligent la vue et accablent l'esprit, sur le bord du Danube, parleurs propoitions ridicules et leurs façades vaines, tous ils reflétaient l'esprit juif, son idéalisme fiévreux, sa révolte instinctive contre des façons de sentir et de penser que, depuis deux mille ans, eux et leurs ancêtres détestent. Et leur effort intellectuel, combiné avec l'activité des gens de bourse et de trafic, aboutissait à faire de Budapest une sorte de vaste entrepôt des intérêts et des idées sémitiques, où la vraie pensée nationale était défigurée, et où les rêveries d'Occident prenaient, par un affreux miracle, la souquenille de la maison Orczi, et parlaient en jargon!

Dans ce milieu, la Révolution russe apparut comme l'aube du Grand Soir qu Israël attend depuis des siècles. Si timide qu'elle fût encore, la révolution de Rerensky ouvrait de prodigieux horizons à ces imaginations juives qui ne con-

ON MAGNAT AMBITIECX lli

naissent que le galop. Renseignés comme ils Tétaient, mis en contact direct avec leurs frères de Russie par ce long fleuve de juiverie, qui depuis Pétrograd, par Bielostock, Vilna, Lemberg, descend jusqu'à Budapest, ils savaient bien que ce n'était qu'un début, que le mouvement ne s'en tiendrait pas là, et que dans les plaines du Nord se préparaient des bouleversements inouïs, dont l'effet, dépassant les frontières de la Russie et s'étendant à l'Europe tout entière, renverserait de fond en comble (au moins T espéraient-ils) le vieil ordre social existant.

Telles étaient les idées qui, au pnntemps de 1917, emplissaient les salons du palais Karolyi et la tête un peu vide de leur propriétaire. Cbez tous ces Orientaux affolés d'Occident, ce grand seigneur admirait une culture qui lui semblait d'autant plus magnifique qu'il était fort ignorant, et une audace de pensée qui flattait son tempérament excessif. De leur côté, ces intellectuels juifs (qui tous n'avaient pas la fortune de laszi ou d'Hatvany) se laissaient éblouir par ce magnat ricbissime qui voulait bien les accueillir et les traiter en égaux. Les

llî QUAND ISRAËL EST ROI

louanges qu'ils lui prodiguaient, venaient renforcer en lui le sentiment déjà outré qu'il avait de son génie politique. Les plus malins en tiraient de l'argent. Et peu à peu se groupaient autour de sa personne tous les espoirs de ceux qui attendaient d'un avenir prochain des cataclysmes sociaux, ou la paix atout prix, ou tout simplement une aumône.

Sa femme, la comtesse Michel, comme lui ambitieuse et fénie de modernisme, avait elle aussi une cour, dans laquelle se rencontraient une foule de Juives exaltées, féministes et pacifistes. Où donc Catherine Karolyl avait-elle pris le goût d'idées et de personnes si étrangères à son milieu? Pas chez son père, assurément! Celui-ci, le comte Jules Andrassy, est le type même du grand seigneur hongrois tel qu'on le voit au Nemzeti Casino, entièrement dévoué aux Habsbourg, très fidèle à l'alliance allemande, et profondément attaché à ses privilèges de noblesse. Elle-même, aristocrate comme on Test dans l'Europe orientale, en Hongrie, en Pologne et en Russie, elle offre l'image achevée de ces femmes qui, tout en bénéficiant des immenses avantages procurés par la

UN MAGNAT AMBITIEUX ilS

fortune et le nom, trouvent une sorte de volupté à se placer en dehors de leur caste et à jouer avec des opinions destructrices de tout ce qu'elles aiment. Il y a sans doute de la sottise, mais surtout beaucoup d'orgueil dans cet engouement naïf pour des idées dont elles sont d'abord les dupes et dont elles finissent souvent par devenir les victimes. Nous avons connu, nous aussi, avant 1789, de ces belles étourdies, enthousiastes de principes qui les menèrent à Téchafaud. ..

Comme Michel Karolyi faisait grand état des relations qu'il avait nouées, au cours de son fameux voyage, avec les principaux personnages politiques de l'Entente, le comte Czeniin, ministre des Affaires étrangères de la Double Monarchie, eut l'idée de l'envoyer en Suisse, lorsqu'il commença d'entrevoir la nécessité pour l'Autriche de faire une paix séparée. Le résultat fut piteux. Karolyi avait expédié en avant, comme fourrier chargé de préparer sa mission, un extravagant personnage, qu'il devait prendre plus tard pour ministre des Affaires étrangères, son ami Diener Dénes. Ce Juif, qui tenait, à Budapest, un cabinet de lecture dont il avait

dévoré tous les livres, avait une cervelle à l'image de ces bibliothèques de hasard où tous les bouquins se mêlent. Lui-même était l'auteur d'un ouvrage sur Léonard de Vinci, qu'il était resté, disait-il, très longtemps sans comprendre, et dont un jour enfin il avait découvert le génie à la lumière de Karl Marx. Sur son crâne il portait une perruque blonde : la perruque était de travers, et les idées de même.

Dès qu'il arriva en Suisse, le premier soin de Diener Dénes fut de se mettre en relation avec Guilbeaux et les plus notoires défaitistes, à quelque nation qu'ils appartinssent, qui s'agitaient alors à Genève. Il était déjà suspect aux représentants de l'Entente, lorsque Karolyi le rejoignit. Ses propos bolchévistes ne purent que fortifier le crédule magnat dans la croyance que la révolution mondiale était prochaine. Entre temps, le comte faisait la fête et courait les tripots qui s'étaient multipliés à l'envi dans la vieille cité de Calvin. Lorsqu'il sollicita une audience du ministre d'Angleterre, celui-ci le fit recevoir par un simple vice-consul. Quant à notre ministre, M. Beau, il demanda, parait-il :

— Est-ce un polichinelle ou bien un homme influent?

— C'est, lui répondit-on, un polichinelle influent.

Et il refusa de le voir.

Cependant, à mesure q^ue la guerre se prolongeait et que les Allemands faisaient stntir plus durement à Budapest le poids de leur domination, la popularité du comte allait sans cesse augmentant, du même mouvement que celle d'Etienne Tisza diminuait. Il apparaissait à Berlin comme un dangereux personnage, qu'il était temps de compromettre. Un colonel qui avait fait merveille dans des affaires d'espionnage en Turquie, fut chargé de l'opération. Il s'aboucha avec un secrétaire du comte, qu'il savait joueur et besogneux, afin d'obtenir de lui, contre une forte somme d'argent, la correspondance de son patron. Le secrétaire était honnête. Il avertit Karolyi de la machination, et convint avec lui qu'il ferait mine d'accepter les propositions de l'Allemand et lui fixerait un rendez-vous. Les deux hommes se rencontrèrent, en effet, pour arrêter les termes du con trat; mais à la fin de l'entretien, deux témoins

apostés, ouvrant la porte d'une chambre contiguë, déclarèrent au colonel qu'ils avaient dressé procès-verbal de toute la conversation. Cette affaire qui s'ébruita accrut encore le prestige de Michel Karolyi, au milieu d'une population excédée des façons autoritaires que les Allemands prenaient de plus en plus avec elle, et qui entrevoyait aujourd'hui que la Hongrie était offerte en sacrifice à l'Allemagne.

La rupture du front bulgare, le recul de Ludendorff en France, l'écroulement inévitable du front austro-hongrois, tout semblait lui donner raison. Au Parlement, il proclamait que le salut du pays exigeait qu'on abandonnât l'Allemagne à son destin, qu'il fallait déposer les armes avant d'être envahi, se confier au président Wilson et réaliser au plus tôt de grandes réformes démocratiques pour attirer sur la Hongrie les sympathies de l'Occident. De telles paroles, dans une Chambre où dominait toujours l'esprit loyaliste de Tisza, apparaissaient sacrilèges. Des députés menacèrent de le gifler; on parla même plusieurs fois de le mettre en accusation. Mais en dehors du Parlement ses discours réveillaient de très profonds

échos, que prolongeait dans tous les cœurs Tappréhension d'un formidable inconnu. Il faisait figure d'un prophète qui, si on l'avait écouté, aurait détourné de la patrie les malheurs qui tombaient sur elle; et, dans l'effondrement de tout, on voyait en lui le seul homme capable de sauver encore ce qui pouvait être sauvé. De jour en jour, d'heure en heure, à mesure que la débâcle devenait plus imminente, sa popularité s'accroissait de toute la haine qui montait autour du comte Tisza. Et enfin, pour le servir et le porter au pouvoir, s'exaspérait dans le pays le vieux désir, toujours vivace, d'une Hongrie indépendante, à jamais débarrassée de la domination autrichienne.

Le 22 octobre, on apprit la capitulation des Bulgares. Le lendemain, en pleine séance du Parlement, arrivait la nouvelle que des troupes croates mutinées venaient de s'emparer de Fiume, le grand port de la Hongrie sur la mer Adriatique. Karolyi monte à la tribune et déclare que désormais la catastrophe est consommée, tandis que des journalistes juifs (qui devaient quelques semaines plus tard se révéler

internationalistes ardents) menaient un furieux tapage et réclamaient au nom de la patrie violée la démission du ministère Weckerlé.

Le même jour, à Debreczen, où le Roi et la Reine étaient venus inaugurer la nouvelle université, la population siffle les régiments de la garde autrichienne qui assuraient le service d'honneur, et conspue l'hymne impérial que la musique avait eu la malencontreuse idée de jouer à la place de l'hymne royal. A Kachau, le régiment dont Guillaume II était le colonel lève la crosse en l'cdr. A Budapest, le 32* d'infanterie, créé par Marie -Thérèse, se couche dans la cour de la caserne, cai' c'est ainsi qu'à r ordinaire les soldats en Hongrie manifestaient leur rébellion. Et l'on voyait affluer par tous trains des milUers d'hommes, hâves, déguenillés, déserteurs du front italien, qui jetaient leurs armes en criant : « Nous en avons assez de mourir pour ces c... d'Allemands qui font de nous leurs esclaves I »

A l'hôtel Astoria, un des grands hôtels de la ville (dans cette révolution hongroise, comme dans la vie ordinaire de Budapest, l'hôtel et le café sont toujours au premier plan), Karolyi et

ses amis avaient déjà formé un Conseil National, comme il s'en était constitué à Prague, à Lemberg, à Agram, dans toutes les provinces de l'Empire qui, au nom des principes du président Wilson, aspiraient à devenir des États particuliers. Ce Conseil, d'une trentaine de membres, s'était donné pour président un prêtre, l'abbé Hock, sorte de Jérôme Coignard, avec lequel j'ai vidé autrefois de nombreux pots de bière et des verres de faux Tokay, en écoutant les Tziganes. D'une taille imposante, la figure longue, les traits hardiment dessinés, de magnifiques yeux couleur tabac d'Espagne, une bouche sensuelle, malheureusement abîmée par de vilaines dents, cet amateur de tavernes était l'éloquence en personne. Il y a quelque trente ans, la cour et tout le monde élégant de Budapest — sans excepter les riches Juives — accouraient à ses sermons dans la cathédrale de Bude. Mais des succès féminins, par trop retentissants, interrompirent fâcheusement ses tiiomphes de prédicateur. Exilé dans une cure de banlieue, il se fit élire député, et depuis lors il partageait ses soins entre ses ouailles de faubourg, les couloirs de la Chambre,

la rédaction d'un journal et les cafés delà ville.

Le premier acte de ce Conseil fut de lancer un manifeste exigeant le retour immédiat de l'armée nationale, la signature d'un armistice, la liberté des Nationalités à l'intérieur de l'Etat et le maintien du vieux pays dans ses limites millénaires. Le placard était signé Karolyi, et le comte révolutionnaire priait les gouvernements étrangers de s'adresser désormais à lui seul, et non plus au gouvernement défaillant.

Sur ces entrefaites le Roi était rentré à Budapest, ou plutôt à GôdôUô, petit château dans un grand parc à trois quarts d'heure de la ville. Inquiet, désorienté, consultant tout le monde, après beaucoup d'hésitations et malgré les avis de tous ses conseillers, il finit par se décider à convoquer Karolyi. Celui-ci se rendit à Gôdôllô, persuadé que son heure avait sonné.

Lorsqu'il y arriva, le château était rempli d'une foule inusitée. Il y avait là, étrangement mêlés, des magnats, des paysans délégués de la grande plaine, des industriels, des commerçants, que le Souverain avait appelés pour se faire une idée de Topinion du pays, l'évêque de Transylvanie, le curé de Saint-Mathias de

UN MAGNAT AMBITIEUX lîi

Bude, raumônier de la famille impériale, des généraux, des colonels, un amiral, des femmes de la cour, dames d'honneur et infirmières de la Croix-Rouge. La plupart de ces gens virent arriver sans bienveillance l'homme qui représentait à leurs yeux Tespiit de la révolution. Mais quand le comte Hunyadi, grand maître de la cour, s'approcha de Karolyi pour l'introduire près de Sa Majesté, tout ce monde fit avec déférence la haie sur le passage du seigneur démocrate, qui allait devenir sans doute le maître tout- puissant de demain.

Le Roi, qui n'avait jamads eu aucune sympathie pour Tisza et le vieux personnel du Parlement hongrois, ne repoussait pas la pensée de lui confier le ministère. 11 s'entretint avec lui pendant près d'une heure et demie. Mais tandis qu'il parlait, le prince Windischgraetz lui téléphona de Vienne pour l'engager à la méfiance. Charles reposa l'appareil et poui'suivit la causerie. II retint son hôte à dîner, et Karolyi, dut bien croire, ce soir-là, que le lendemain il serait le président du Conseil.

Suri: s dix heures, dans un salon, tout à coup il se trouva face à face avec la Reine qui, sans

autre préambule, lui dit d'une voix altérée :

— Comte, il faut nous aider. Il faut aider l'Empereur, mon époux, votre Roi. On m* a dit que vous alliez faire la révolution, que la Hongrie allait nous renier. Comte, feriez-vous cela? Ce serait trop horrible! Sauvez-le! C*est un si brave homme !

Et sur ces mots Tlmpératrice-Reine sortit précipitamment, sans que son interlocuteur étonné ait eu le temps d'ouvrir la bouche.

Quelques instants plus tard, le Roi disait à Karolyi :

— Monsieur le comte (et il insista sur ce mot de monsieur tout à fait inhabituel), il faut absolument que je retourne à Vienne où la situation est inquiétante. Venez avec nous. Le train nous attend. Nous arraufs^erons là-bas les choses de Hongiie, car vous m'aiderez, n'est-ce pas?

Karolyi s'inclina, prit place dans le wa^jon royal; et pendant le trajet il put se rendre compte qu'il n'y avait guère que l'Empereur qui ne lui fût point hostile.

En cirrivant à Vienne, Charles prit congé de lui avec beaucoup de cordialité et le pria de se tenir à sa disposition. Mais c'est en \'A<n que,

UN MAGNAT AMBITIEUX 12â

toute la journée, Karolyi attendit à l'hôtel Bristol la convocation du Souverain. Vers quatre heures, il fit demander au grand maître de la cour ce que signifiait ce silence. Celui-ci lui répondit qu'il n'avait qu'à rentrer à Budapest, et que l'archiduc Joseph, nommé homo regius, c'est-à-dire représentant de la personne royale en Hongrie, lui communiquerait les décisions de Sa Majesté. Évidemment les conseils du comte Windischgraetz avaient fini par prévaloir. La volonté de résistance l'emportait sur les velléités libérales.

Dans la matmée du lendemain Karolyi revenait à Budapest. Un témoin oculaire, un officier français, prisonnier en Hongrie, m'a fait le tableau de ce retour. « Je n'ai jamais vu, me dit-il, un spectacle comme celui que j'ai contemplé ce jour-là. Une foule immense et silencieuse battait la gare de l'Ouest où le comte devait arriver. Cette multitude presque immobile était traversée par instant de lents courants et de remous profonds. Au-dessus de ce silence et de cette lourde houle, se déplovaient d'immenses bannières écarlates, brique, sang de bœuf, lie de vin, pourpres, toute une gamme de

tons violents qui constrastaient étrangement avec la masse sombre des gens et la grisaille humide du ciel. Soudain cette masse s'entr'ouvrit pour laisser passer les « Amis du Peuple » , Marton de Lovâszy qui, à la Chambre des députés, avait osé crier un jour : « Nous sommes les amis de l'Entente. Vive la France républicaine! Vive la liberté! » et qu'on avait voulu pendre; le socialiste Garami, directeur du journcd Nepszava fia Voix du Peuple); le social-démocrate Bokanyi; le colonel Lindner; d'autres encore dont on acclamait les noms. Enfin le train arrive. On se rue, on s'écrase avec une sorte de fureur toujours bizarrement silencieuse. Soudain une clameur énorme, un vrai rugissement. On agite des mouchoirs, des branches de chêne et de sapin, des étoffes aux couleurs nationales. Rarolyi vient d'apparaître sur le perron de la gare. On salue en lui follement le libérateur de la Hongrie. Il parle avec des gestes saccadés. Personne n'entend ce qu'il dit, mais on applaudit de confiance. Marton de Lovâszy lui crie : « Prends le pouvoir. Tu le tiendras du peuple, «sinon du Roi! >' — « Citoyens, clame une voix « puissante, nous avons un ennemi de plus, c'est

« le roi Charles!... >» Naguère une telle parole eût fait charger la police et le sang eût coulé ; aujourd'hui elle ne soulève que des applaudissements. Karolyi monte en voiture. Et tout à coup mon cœur se serre, mes yeux se brouillent, l'émotion me saisit à la gorge. La foule chante, et malgré les paroles étrangères et la cadence plus lente, je reconnais la Marseillaise! Ce qu'elle chante, cette foule, c'est le chant de mon pays, que je n'ai pas entendu depuis plus de quatre ans; c'est le cri sublime de ma race, qui pour ces gens veut dire liberté, et qui pour moi crie victoire ! . . . Ah ! le magnifique instant. Monsieur, qui me hausse une minute, moi, inutile prisonnier de guerre, à la taille de tous mes frères de tranchée, et m'exalte d'une si forte émotion que je crois vivre au-dessus du temps, au-dessus de cette multitude et de moimême. Alors secoué, bousculé, inidoyé, je me laisse emporter par la marée humaine, et je mêle, moi aussi, ma voix à celle de tous ces Magyars. Le jour de gloire est arrivé !..• »

A la place de Karolyi, le Roi choisit le comte Hadik pour constituer un ministère. Uhomme

était effacé, sans prestige. Il s'efforça de négocier avec les différents partis du Conseil National pour y jeter la zizanie et arriver à le dissoudre. Mais l'Assemblée, àTunanimité, déclara qu'aucun parti n'entamerait de conversation particulière. Et tandis qu'à grand'peine Hadik formait un cabinet avec quelques députés obscurs et des fonctionnaires connus pour leur esprit réactionnaire, Budapest et le pays tout entier se ralliaient avec transport derrière le Conseil National, qui représentait à cette heure l'idée de l'indépendance hongroise et le désir d'une paix immédiate. Tous les grands services de l'État, les industries, les banques, l'université, la police, lui apportaient leuradhé sion. L'argent récolté naguère pendant la tournée d'Amérique, et qui verait fort opportunément d'arriver à Budapest par l'intermédiaire de la Suisse, était largement distribué aux ouvriers et aux soldats afin d'échauffer l'enthousiasme. Encouragé, peut-être même embarrassé par un succès si rapide, le Conseil délibéra pour décider du jour où Ton établirait un nouveau régime en Hongrie. Quelqu'un proposa le 1" novembre, mais c'était la Tous-

ON MAGNAT AMBITIEUX iJT

saint, et il sembla impossible de faire une révolution ce jour-là. Le lendemain, samedi, jour de paye, fut également écarté. Dimanche, jour férié, parut aussi inacceptable. On s'arrêta au jundi 4 novembre. Mais l'événement n'attendit pas le mot d'ordre du Cotiseil.

Page 1