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CHAPITRE IV

Les Tisza n'appartiennent pas à la grande noblesse magyare. On ne les voyait guère à la cour, et leur action n'aurait pas dépassé les limites de leur province si, en leur qualité de vieux calvinistes ardents, ils n'avaient toujours joué un rôle dans les synodes généraux de Hongrie. En 1848, quand les Hongrois, à la voix de Kossuth, se soulevèrent contre l'Autriche, trois frères Tisza s'engagèrent dans l'armée de rindépendance. L'un d'eux, laissé pour mort sur le champ de bataille, ne sui'vécut que par miracle à ses cinquante blessures : c'est « l'homme au cœur de pierre » , le héros d'un roman célèbre où ^laurice Jokaï a glorifié cette petite noblesse rustique qui, partagée entre sa haine des Habsbourg et son aversion naturelle pour un nouvel ordre de choses, latal à se«

privilèges, choisit contre ses intérêts le parti de la révolution.

Le plus jeune de ces trois Tisza demeura longtemps fidèle aux idées pour lesquelles il avait combattu, les armes à la main. Mais envoyé à la Chambre hongroise, il subit peu à peu les influences qui agissaient puissamment sur l'esprit des nobles magyars, dès qu'ils avaient quitté leur province. Chez eux, tout ramassés qu'ils étaient sur leur petite vie locale, ils ne comprenaient pas toujours quelle force la Hongrie tirait de son union avec l'Autriche. Ils s'en rendaient mieux compte à Budapest et à Vienne. Et puis ils ne résistaient guère aux séductions d'une cour demeurée très imposante et prodigieusement habile à flatter ceux qui pouvaient la servir.

L'ancien soldat de Kossuth se rallia au compromis de 1867, qui assurait à la Hongrie sa liberté intérieure mais la subordonnait à l'Autriche dans toutes les questions concernant l'armée et la politique étrangère. Il devint premier ministre et le resta presque jusqu'à sa mort. Tout naturellement, son fils Etienne prit sa place, car l'empereur François-Joseph avait ces Tisza

en affection, et il détestait auprès de lui les noms et les figures nouvelles.

Pendant trente ans Etienne Tisza a diripré les affaires de son pays. An physique, c'était un grand homme maigre, le visage sévère, le regard pénétrant derrière de grosses lunettes ronde», les cheveux drus en brosse, un beau front, des lèvre» minces, la barbe rude taillée au ciseau. Dans la photographie que j'ai là sous les yeux, et qui le montre tel que je l'entrevis jadis dans une cérémonie officielle, il est vêtu d*un habit de gala, tout de satin, de soie et de fourrure, la toque à aigrette sur la tète, le sabre à la turque au côté, la palatine de velours retenue sur la poitrine par une chaîne d*or et de pierreries. Mais dans l'ordinaire de la vie il était tout autrement. Chaussé de bottines à élastiques, coiffé d'un haut de forme qui en avait vu de dures, il portait le plus souvent une vieiil^î redingote de coupe militaire, qui lui donnait Taspect d'un officier en demi-solde. Pourtant, si dédaigneux qu'il fût des élégancet de la mode, c'était un sportsman accompli, un escrimeur de première force, qui, même président du Conseil, relevait tous les défis et généralement

blessait son adversaire; un cavalier passionné, grand amateur de chasse à courre, de longues chevauchées sur ses terres, et qui, jusqu'à la fin de sa vie, bien qu'il eût dépassé largement la cinquantaine, montait chaque année en course. Au moral, une âme forte, simple, tout unie, dominée par des sentiments à grandes lignes, presque élémentaires. Obstiné dans ses pensées, très austère et porté au sacrifice, il paraissait trouver une délectation morose dans l'impopularité où il a toujours vécu, bien qu'il n'eût à aucun degré ce mépris de l'humanité que donne si souvent à un politicien l'expérience de la vie parlementaire. Il avait le goût de l'amitié et demandait à ses amis moins des preuves de talent que du caractère et de la fidélité. Aucune morgue, pas la moindre vanité, mais un attachement profond aux privilèges de noblesse, qui demeurent encore aujourd'hui si considérables en Hongrie. Bref, un vigoureux personnage, en qui se combinaient la rigidité d'un calviniste, les sentiments d'un grand seigneur terrien, l'orgueil de race des Hongrois ; et avec plus de scrupule et de beauté morale, quelqu'un d'assez pareil à l'homme au grand

chapeau, dont l'image autrefois m'obsédait sur la muraille.

Ce n'était pas une tâche facile de mener les affaires delà Hongrie! Cette nation magyare, si fière de dominer les Serhes, les Roumains, les Croates, tous les peuples divers que dix siècles de vie commune ont amzdgamés chez elle sans réussir à les confondre, avait dû subir à son tour une sorte de vassalité qu'elle n'acceptait qu'avec peine. A tout moment son orgueil exaspéré cherchait à briser les liens qui la rattachaient à l'Autriche; mais l'instinct de conservation l'avertissait aussitôt que, sans l'appui des Autrichiens détestés, elle serait à la merci de toutes les races étrangères qui s'agitaient en elle. De là, une fièvre secrète qui en dépit de tous les compromis ne s'est jamais apaisée.

Cette fièvre se réveillait chaque année, quand il s'agissait de voter les crédits pour l'armée commune de la Double Monarchie. Des scènes d'une violence inouïe se déroulaient alors à la Chambre hongroise. Dans cette armée où les Magyars estimaient avec raison qu'ils formaient l'élément le plus solide, ils auraient

Youlu avoir leur drapeau particulier, et qu'on commandât en hongrois et non pas en allemand leur contingent national. Mais Vienne ne voulait rien entendre. Et le comte Tisza, placé dans cette alternative, ou de déplaire à ses compatriotes, ou d'affaiblir Tarmée en brisant son unité, n'hésitait pas à employer la force pour faire voter les crédits.

Avec la même obstination inflexible, jamais il n'accepta de rien changer au mode de suffrage restreint, qui maintenait dans son pays un régime encore féodal, auquel il était attaché par toute sa nature profonde. Et surtout, il se rendait compte qu'avec un suffrage élargi, les Magyars cesseraient bientôt d'être les maîtres dans un État où ils ne forment qu'une minorité. Sa politique intransigeante irritait, indignait. On traitait de tyrannie son entêtement à se maintenir au pouvoir. Mais lui, sans jamais rien céder, continuait d'imposer sa volonté au Parlement. La Hongrie détestait dans cet homme opiniâtre le destin mal équilibré que l'histoire lui avait fait, mais en fin de compte elle se soumettait à lui comme à sa destinée ellemême.

Lorsque la guerre éclata, personne ne mit en doute que le comte Tisza ne se fût résolument employé à précipiter le conflit. N'avait-il pas toujours soutenu à la Chambre l'état-major autrichien? Son admiration pour Bismarck, sa dévotion à l'Allemagne n'étaient un secret pour personne, et l'empereur Guillaume déclarait volontiers que le premier ministre hongrois était la tête la plus solide de la Double Monarchie. François-Joseph avait en lui une confiance comme, au long de son règne, il n'en a montré à nul autre. Aurait-il jamais passé outre aux avis de son ministre, si celui-ci avait plaidé pour une solution pacifique?. . . Tous ces raisonnements d'ailleurs, on ne se les faisait même pas, tant il semblait évident que, dans les heures tragiques de juillet 1914,1e comte Tisza avait assumé sur lui toute la responsabilité de la guerre. En Autriche, comme en Hongrie, on lui en rapportait l'honneur. Flattésdans leur vanité, les Magyars acclamaient bruyamment, dans leur premier ministre, l'homme qui, à un moment décisif de l'histoire, avait tenu le sort de TEurope dans ses mains. Et l'animosité qui avait toujours enveloppé ce personnage intiai-

table, fit place tout à coup à une popularité immense.

Or, cette fois encore, entre Tisza et sa nation il y avait un malentendu. Tisza n'a pas voulu la guerre. Mais c'était là un secret qu'il ne pouvait dire à personne. Il ne l'a pas même livré, alors que sa divulgation aurait pu détourner de lui le fusil de ses meurtriers. Et le drame de sa destinée, c'est moins son lugubre assassinat, que le cas de conscience, d'une haute beauté morale, qui l'a retenu de parler.

Le secret du comte Tisza, nous le connaissons aujourd'hui par la publication de ce qui s'est passé au Conseil de la Couronne, tenu à Vienne le 7 juillet 1914 sous la présidence du comte Bercbtold, ministre des Affaires étrangères et de la Maison impériale (1).

C'était peu de jours après l'assassinat à Serajevo de l'archiduc François-Ferdinand. Étaient présents à cette conférence : le comte Stiirgkh, président du Conseil d'Autriche; le comte

(1) Pièces diplomatique» concernant Ie« événenaent» qui ont précédé îa guerre de 1914, publié» par le miaî»<ière de* Affaire* étrangère* de U République autri(^ieAB«

Tisza, président du Conseil de Hongrie; le chevalier de Bilinski, ministre des Finances communes; le chevalier de Krobatin, ministre de la Guerre; le baron Conrad de Hœtzendorf, chef de l'état-major; le contre-amiral de Kailer, représentant du ministre de la Marine ; enfin le conseiller d'ambassade, comte Hoyos, chargé du procès-verbal.

Le comte Berchtold ouvrit la conférence en déclarant que son objet était d'examiner si, après l'assassinat de l'archiduc-héritier, le moment n'était pas venu de rendre la Serbie à jamais inoffensive. Il apportait l'assurance que l'empereur Guillaume et le chancelier Bethmann prêteraient à l'Autriche-Hongrie un appui sans réserve, et d'accord avec Berlin il lui semblait préférable d'agir àl'insu de l'Italie et de la Roumanie, afin d'éviter des chantages. L'intervention de la Russie ne faisait guère de doute, car toute sa politique tendait à faire l'union des États du Balkan (y compris la Roumanie) pour les lâcher au moment opportun cantre la Double Monarchie. Aussi était-il d'avis de précipiter les choses et d'arrêter, pai' un prompt règlement de comptes avec les Serbes, cette poussée balka-

nimie qui deviendrait irrésistible si Toii attendait encore.

Ces idées de Berchtold, Tisza les connaissait déjà, pour les avoir entendu exprimer par le Comte quelques jours auparavant, et il en avait été si vivement ému qu'il avait écrit, ce jour-là, à Tempereur François-Josepb que cette manière de voir lui semblait une erreur fatale, dont il ne voulait en aucune manière partager la responsabilité . Prenant à son tour la parole, il reconnut que les dernières révélations sur le meurtre de l'Arcbiduc et l'insolence de la presse de Belgrade rendaient l'éventualité d'une guerre avec la Serbie plus procbaine qu'il ne l'avait cru au lendemain de l'attentat. Mais il déclara que jamais il ne donnerait son consentement à une attaque brusquée, « sans crier gare « (ce fut son mot), comme on semblait en avoir l'intention et le comploter à Berlin d'une façon fort regrettable. C'eût été mettre l' Autricbe-Hongrie en mauvaise posture devant l'Europe et attirer sur elle l'bostilité du Balkan tout entier, à l'exception des Bulgares, trop affaiblis en ce moment pour être d'un appui efficace. A son avis, il fallait donc formuler nettement ce qu'on

exîf]^eait de la Serbie, et ne lui présenter d'ultimatum que si elle repoussait les exigences contenues dans une note préliminaire. Ces exig^ences devaient être dures, mais non pas telles cependant qu'elles ne pussent être acceptées. Si la Serbie s'y soumettait, le cabinet de Vienne aurait remporté là un succès diplomatique qui rehausserait son prestige dans tous les États du Balkan ; si elle ne s'y soumettait pas, le comte admettait lui aussi une solution guerrière au conflit. Mais dans cette hypothèse même, il faisait d'ores et déjà remarquer qu'une action belliqueuse devait avoir pour but une simple diminution et non pas Tanéantissement complet delà Serbie, d'abord parce que la Russie luttei'ait à mort pour l'empêcher, ensuite parce qu'en sa qualité de premier ministre hongrois, il s'opposait à l'annexion de tout nouveau territoire .

Pour comprendre les raisons qui faisaient ainsi parler Tisza, il faut savoir que la 5n tragique de François-Ferdinand, tout en le remplissant d'horreur, l'avait débarrassé d'un souci qui l'opprimait depuis longtemps. C'avait toujours été avec une profonde inquiétude

qu'il envisageait le moment où celui-ci succéderait au vieil Empereur et Roi. L'Archiduc détestait dans les Magyars une race que plusieurs siècles de lutte n'ont jamais pu soumettre à l'absolutisme des Habsbourg. On lui prêtait Fintention d'augmenter dans la monarchie l'influence des Slaves au détriment des Hongrois ; et de nombreux indices permettaient de penser qu'il ferait bon marché des hbertés que la Hongrie avait si péniblement conquises sur le despotisme de Vienne. Ces sentiments de François-Ferdinand se laissaient deviner plutôt qu'on ne pouvait les connaître d'une façon très positive, car ce personnage égnimatique ne livra jamais sa pensée. Mais tout ce qui se dégageait de sa figure inquiétante, quelques éclairs rapides où se laissait entrevoir un tempérament fanatique, ses violences soudaines qui n'épargnaient même pas l'Empereur, sa critique sournoise ou bimtale de méthodes politiques qu'il estimait surannées, son évidente hâte de conduire son oncle au tombeau, bien des détails qui échappaient à tous les yeux, mais que sa situation à la cour et ses relations presque familières avec François-Joseph laissaient connaître à

Tisza, tout contribuait à nourrir ses inquiétudes. Et il savait aussi que François- Ferdinand éprouvait à son endroit une haine tenace, car tout dans sa personne ne pouvait que lui déplaire : Tautorité qu'il avait sur son pays, son esprit peu courtisan, sa volonté inflexible, et sa religion même, ce calvinisme que l'Archiduc, élève des jésuites d'innsbruck, avait en particulière horreur.

Le meurtre du prince héritier n'était donc guère de nature à exciter chez Tisza beaucoup de haine contre la Serbie. Au surplus, il ne voyait que des inconvénients à toute annexion de territoire qui, en augmentant le nombre des Slaves déjà trop nombreux à son gré dans la Double Monarchie, ne ferait qu'y affaiblir la prépondérance des Magyars.

Il continua son discours en disant que ce n'était pas à TAllemagne de décider si l'heure était venue pour Vienne de faire la guerre à la Serbie. Quant à lui, il estimait le moment défavorable. On pouvait craindre d'avoir contre soi les Roumains, qui se montraient en ce moment très hostiles aux Magyars. Pour les intimider, il faudrait mainteok* de grosses forces en Transyl-

5S QUAND ISRllL EST ROI

vanie. Au contraire, en patientant, on pouvait espérer qu'à la suite des efforts que faisait si heureusement l'Allemaf^ne pour attirer la Bulgarie dans le cercle de la Triplice, la Roumanie et la Serbie se trouveraient bientôt isolées, et d'eux-mêmes les Rouniîdns reviendraient à la Tiiple-Alliance. Enfin, plus on reculerait la guerre, plus la balance des forces entre la France et l'Allemagne pencherait en faveur de celle-ci, étant donnée la faible natalité française, et plus l'xAllemagne aurait de troupes à opposer à la Russie. Pour ces différents motifs, une solution guerrière lui paraissait déraisonnable ; il trouvait plus opportun d infliger à la Serbie une défaite diplomatique, qui permettrait ensuite de poursuivre dans les Balkans une politique efficace. Le comte Berchtold fit remarquer que les succès diplomatiques n'avaient jamais amené jusqu'ici que de courtes améliorations dans les rapports avec Belgrade, et que seule une attaque énergique pouvait mettre fin à l'agitation des partisans d'une grande Serbie, qui se faisait sentir jusqu'à Agram et Zara. Quant aux Roumains, il estimait qu'ils étaient moins à craindre en ce moment que dans l'avenir, parce que les

liens entre eux et les Serbes ne pourraient que se resserrer davantage. Sans doute, le roi Garol avait récemment exprimé à l'empereur François- Joseph des doutes sur la façon dont il pourrait 8*acquitter envers lui de ses devoirs d'allié, car il devait compter sur les sentiments de ses sujets; mais il était à peine concevable qu'il pût se laisser entraîner dans une guerre contre la Monarchie. Au reste, la crainte des Bulgares était là pour le retenir. Enfin, la remarque du comte Tisza concernant le rapport des forces entre la France et l'Allemagne ne lui paraissait pas décisive, vu l'extraordinaire développement de la population russe, qui compensait de beaucoup la faiblesse de la natalité française.

Après cette réplique de Berchtold au Premier hongrois, le comte Sturgkh, premier ministre autrichien, déclara que la guerre lui paraissait, à lui aussi nécessaire ; que sans doute il pensait, comme le comte Tisza, que la Monarchie n'avait pas à se mettre aux ordres de l'Allemagne pour savoir s'il y avait lieu ou non d'entreprendre les hostilités, mais il fallait toutefois considérer que si l'on donnait aujourd'hui des

marques de faiblesse, peut-être dans la suite ne retrouverait-on plus l'Allemagne aussi disposée que maintenant à prêter sans réserve son appui. Quant à la façon dont il convenait de s'y prendre pour engager la guerre, c'était une question de détail. Si le Conseil repoussait toute idée d'une attaque brusquée, il convenait de chercher une autre voie pour arriver au même but.

Le chevalier de Bilinski, ministre des Finances communes, fit valoir que, selon l'avis du général Potiorek, gouverneur de Bosnie-Herzégovine, qui suivait depuis deux ans surplace l'agitation pan-serbe, on ne pouvait conserver ce territoire que si on en finissait une bonne fois avec Belgrade. S'imaginer, comme le comte Tisza, qu'on pouvait se contenter d'un succès diplomatique, c'était ne pas tenir compte de l'excitation qui régnait en Bosnie, où l'on disait couramment dans le peuple que le roi Pierre de Serbie allait bientôt venir délivrer le pays. A son avis, les Serbes n'étaient sensibles qu'à la force, et une humiliation infligée au roi Pierre n'aurait d'autre résultat que d'irriter encore les esprits, et ferait en définitive plus de mal que de bien.

LE MEHRTRE DU COMTE TISZA 61

Le comte Tisza répondit qu'il avait la plus haute estime pour ies talents militaires du général Potiorek (1), mais qu'il était obligé de reconnaître que l'administration de la Bosnie ne valait pas grand'chose, et qu'en particulier la police s'était montrée pitoyable dans l'affaire de Serajevo, en laissant sur le chemin où devait passer l'Archiduc, six ou sept individus, pourtant bien connus d'elle, armés de revolvers et de bombes. Il ne voyait pas pourquoi la situation en Bosnie ne pourrait être améliorée par de bonnes mesures de police.

Le comte Krobatin, ministre de la Guerre, intervenant à son tour, opina naturellement qu'un succès diplomatique serait tout à fait sans valeur, et qu'au point de vue militaire mieux valait se battre tout de suite que plus tard, parce que dans l'avenir la balance des forces ne serait peut-être plus à l'avantage de la Double Monarchie. Considérant que les deux dernières guerres, russo-japonaise et balkanique, avaient commencé sans déclaration préalable, il émettait l'avis de mobiliser en secret et

(1) Ce même général Potiorek qui, «u début de 1« guerre^ Itit b«tta li eopieutement par les Serbes.

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de n'envoyer d'ultimatum que lorsque la mobilisation serait une chose accomplie — ce qui aurait l'avantage, au cas où la Russie participerait au conflit, de mettre l'armée austrohongroise en excellente situation, les corps russes de la frontière étant loin d'être au complet à cause des congés de moisson.

Une longue discussion, dont le détail ne figure pas dans le procès-verbal, s'engagea ensuite au sujet des buts de guerre. On prit en considération le vœu du comte Tisza que, par égard pour la Russie, la Serbie fût diminuée et non pas anéantie. Le comte Stiirgkh émit l'idée qu'il serait bon de renverser la dynastie des Kara-Georgevitch pour donner la couronne à quelque prince d'une maison d'Europe, et de placer la Serbie diminuée sous la dépendance de la Double Monarchie. De nouveau le comte Tisza attira l'attention de ses collègues sur les calamités d'une conflagration européenne, les pressant de considérer qu'on pouvcdt pour l'avenir escompter telles circonstances, par exemple des complications asiatiques, qui détourneraient la Russie de l'intérêt qu'elle prenait au Balkan, ou bien une guerre de

LE MEURTRE DU COMTE TISZA tS

revanche des Bulgares contre les Serbes, etc., etc. , qui amélioreraient singulièrement la situation d'aujourd'hui.

Nous pouvons en effet concevoir, lui répondit le comte Berchtold, telle ou telle conjecture heureuse, mais nous devons compter avec ce fait que, du côté ennemi, on se prépare a une lutte à movt, et que la Roumanie soutieat les diplomaties russe et française. Nous ne gagnerons pas les Roumains, tant que nous n'am'ons pas détniit les Serbes. Alors seulement la Roumanie, isolée dans le Balkan, se rendra compte que la Triplice est son unique appui. Quant à croire que les Bulgares pourront entreprendre conti^e Belgrade une guerre de revanche, ce n'est là qu'une hypothèse, puisque l'Allemagne n'accepte l'idée de les lancer contre les Serbes que sous la condition expresse qu'ils n'attaqueront pas les Roumains.

On discuta longtemps encore, dit le procèsverbal, pour arriver à cette conclusion qu'à l'exception du président du Conseil de Hongrie, tout le monde était d'avis qu'un succès puremeni diplomatique, même s'il aboutissaità unehuHLÎliatioD éclatante des Serbes, ne mèneiait à rieii^

et qu'il fallait présenter à la Serbie des exigences telles qu'on pût prévoir son refus, afin d'ouvrir ainsi la voie à une solution radicale par des moyens militaires.

Luttant toujours pied à pied, le comte Tisza fit remarquer que, dans son désir de se rapprocher autant qu'il lui était possible des autres membres du Conseil, il était prêt à concéder que les conditiens imposées à la Serbie devaient être très dures mais qu'il ne pouvait admettre qu'elles parussent inacceptables. Il demandait qu'on étudiât de près le texte de la note, qu'on lui en donnât connaissance avant de l'expédier, et si son point de vue n'y était pas pris suffisamment en considération, il se verrait, dit-il, obligé d'en tirer personnellement telles conséquences qu'il jugerait nécessaires.

L'après-midi du même jour, le Conseil se réunit de nouveau. Le chef d'état-major, Conrad de Hœtzendorf, donna sur différentes questions techniques et le cours probable d'une guerre européenne des éclaircissements d*un caractère secret, qui n'ont pas été consignés dans le procès-verbal.

Comme conclusion à ce débat, le comte Tisza

adjura encore le Conseil de bien peser sa décisioQ avant d'ouvrir le conflit. Puis on aborda les points qui devaient figurer dans la note au gouvernement de Belgrade. On n'arriva pas à s'entendre. Cependant le comte Bercbtold remarqua que s'il restait toujours des divergences de vues entre le comte Tisza et les autres membres de la Conférence, on s*était cependant rapproché, car les propositions du Président du Conseil de Hongrie amèneraient sans doute, elles aussi, à ce règlement de comptes par la guerre, que les autres personnes présentes estimaient indispensable. Mais une telle interprétation ne dut pas satisfaire Tisza, puisqu'il pria le comte Bercbtold, qui partait pour le Tyrol rejoindre l'Empereur, de remettre à Sa Majesté une lettre où il se proposait de lui exposer lui-même son sentiment sur la question.

Là dessus il revint à Budapest, et le lendemain, 8 juillet, il recevait un télégramme, que Bercbtold lui envoyait pour influencer son esprit, et dans lequel il lui disait que M. de Tscbirscbky, ambassadeur de l'Allemagne à Vienne, lui avait fait savoir qu'on attendait, à

Berlin, nne action décisive de F Autriche-Hongrie contre les Serbes ; que le cabinet de Vienne ne pouvait laisser échapper une pareille occasion; que l'empereur Guillaume venait d'écrire personnellement au roi Carol pour inviter la Roumanie à garder la neutralité; et que si Vienne n'agissait pas, tout le monde verrait là, en Allemagne, une preuve regrettable de faiblesse .

Ce télégramme ne changea rien aux idées du comte Tisza. Sitôt après l'avoir reçu, il rédigea pour l'Empereur la lettre qu'il avait annoncée. Il y examinait d'abord les diverses éventualités qui pouvaient créer dans les Balkans une situation nouvelle, défavorable à la Serbie et avantageuse pour l'Autriche ; puis il continuait comme il suit :

« Si, après avoir étudié la situation politique, je pense au bouleversement économique et financier, aux douleureet aux sacrifices qu'amènera infailliblement la guerre, je ne puis suppeiter, après la réflexion la plus péniblement consciencieuse, l'idée d'avoir ma part de responsabilité dans l'attaque militaire proposée contre la Serbie. Loin de moi l'intention de

recommander une polititjue sans énergie à regard de nos voisins. Nous ne pouvons demeurer les spectateurs inertes de l'agitation que l'on poursuit à Belgrade, et qui aboutit à exciter nos propres sujets contre nous et à fomenter des crimes. Non seulement la presse serbe et les journaux officiels, mais encore les représentants de la Serbie à l'étranger, montrent à notre égard tant de Laine et manquent tellement aux usages de la courtoisie internationale, que notre prestige, d'une part, et notre sécurité, de l'autre, exigent impérieusement que nous prenions une attitude énergique envers la Serbie. Certes, je n'entends pas encaisser sans mot dire toutes les provocations, et je suis prêt à accepter la responsabilité d'une guerre qui résulterait du refus de nos justes exigences. Mais nous devons laisser à la Serbie la possibilité d'éviter un conflit au prix d'une lourde humiliation. Il faut que nous puissions prouver à l'univers que si nous avons pris le parti de la guerre, nous étions en état de légitime défense. Mon avis serait donc d'adresser à Belgrade une note d'un ton mesuré et non pas menaçant, dans laquelle nous exposerions avec précision nos

griefs et nos exigences. Si la réponse ne nous satisfaisait pas, ou si elle traînait les choses en longueur, nous devrions répondre pai' un ultimatum, et, l'échéance écoulée, engager les hostilités. Mais alors nous nous trouverions en face d'une guerre imposée, d'une de ces guerres qu'il est du devoir d'une nation de soutenir sans faiblesse jusqu'au bout, si elle veut continuer d'être un État, et dont la responsabilité tout entière retomberait sur notre adversaire, qui l'aurait déchaînée par son refus de se conduire en honnête voisin, même après l'atroce événement de Serajevo. En agissant de la sorte, nous fortifierions les chances de l'action allemande à Bucarest, et peut-être même la Russie s'abstiendrait-elle de se mêler à la lutte. Selon toute vraisemblance, l'Angleterre exercerait une influence apaisante sur les autres puissances de l'Entente. Nul doute aussi que le Tsar ne réfléchisse qu'il n'est guère dans son rôle de prendre la défense des anarchistes et des assassins de rois. « J'ajoute que, pour éviter des complications avec Rome, nous assurer les sympathies anglaises, et surtout rendre possible à la Russie d'être seulement spectatrice de la guerre, noua

devrions en outré, au moment opportun et dans la forme convenable, faire une déclaration expresse, par laquelle nous affirmerions qu'il n'entre pas dans nos intentions de détruire la Serbie et encore moins de l'annexer. Après une guerre beureuse pour nous, la Serbie devrait être à mon avis diminuée, en faveur de la Grèce, de l'Albanie et de la Bulgarie, des territoires qu'elle a gagnés dans la dernière guerre balkanique. Quant à nous, nous devrions nous contenter de demander la rectification de certains points importants de notre frontière stratégique. Peut-être pourrions-nous exiger aussi le remboursement de nos frais de guerre, ce qui nous donnerait pour longtemps l'assurance de tenir la Serbie entre nos mains. Telles sont les solutions qui me paraissent les plus convenables, si nous faisions la guerre. Mais, au cas où la Serbie céderait à nos exigences, nous devrions naturellement accepter de bonne foi sa soumission et ne pas lui barrer le chemin de la retraite. Il faudrait nous contenter de rabattre son orgueil, et cette victoire diplomatique nous permettrait de poursuivre en Bulgarie et dans les autres États balkaniques une politique profitable.

rO QUAND ISRAËL EST ROÎ

« Tel est rhumble avis que j*ai l'honneur d'exposer à Votre Majesté, avec le profond sentiment des graves responsabilités qui incombent dans ces temps critiques à toute personne chargée de sa confiance. Cette responsabilité est également lourde, si nous nous décidons pour l'action ou pour l'abstention. Et tout bien considéré, j'ai l'honneur de conseiller de prendre le juste milieu indiqué dans ce mémorandum. Il me paraît avoir l'avantage de ne pas écarter une solution pacifique et d'améliorer sous beaucoup de rapports les chances de la guerre, si celle-ci devient inévitable. J'ai l'honneur de déclarer avec le plus grand respect que pour moi, malgré mon dévouement à Votre Majesté, ou plus exactement à cause de ce dévouement même, il me serait impossible d'accepter la solution d'une guerre à tout prix. >»

Évidemment François-Joseph ne fut pas convaincu parles arguments de Tisza, puisqu'à son l'etour d'ischl, le comte Berchtold se montra plus que jamais partisan de la violence. L'Allemagne, d'ailleurs, ne cessait de presser le Cabinet de Vitmne, Le 12 juillet, le comte Szôgeny,

LE MEURTRE DU COMTE TISZA Tl

ambassncîeurd' Autriche-Hongrie à Berlin, télégraphiait au comte Berchtold que le Kaiser et les cercles compétents poussaient à l'action contre les Serbes, et le chargeaient de donner à Vienne l'assurance que l'Angleterre resterait neutre. Le 14 juillet, Guillaume II écrivait à François-Joseph cette lettre entoilillée qui, sous un glacis de tendresse, est bien la plus sournoise invitation à la guerre :

« Mon cher ami,

« J'ai éprouvé une sincère reconnaissance à constater que, dans ces jours où des événements d'un tragique impressionnant ont fondu sur Toi et exigeaient de Toi des décisions graves, Tu as orienté Tes pensées vers notre amitié et terminé Ta bonne lettre en m'en renouvelant l'assurance. Cette étroite amitié, je la considère comme un précieux legs que m'ont transmis mon grandpère et mon père, et je vois dans la façon dont Tu me payes de retour la meilleure garantie pour la protection dt nos pays. Mon respectueux attachement à Ta personne Te permettra de mesurer à quel point il m'a été pénible de devoir renoncer à mon voyage à Vienne et à

cette manifestation publique du vif intérêt que je prends à Ta profonde douleur (1).

« Ton ambassadeur, bomme éprouvé que j'estime sincèrement, T'aura transmis mon assurance qu'aux beures critiques Tu me trouveras fidèlement à Ton côté, moietmon empire, comme l'exigent une amitié dès longtemps éprouvée et nos devoirs mutuels d'alliés. C'est pour moi un joyeux devoir de te le redire dans cette lettre.

M L'borrible forfait de Serajevo a mis en pleme lumière les manœuvres malfadsantes de déments fanatiques et les menées panslavistes qui menacent l'armature de l'État. Je dois m'abstenir de prendre position dans la question ouverte entre Ton gouvernement et la Serbie. Mais j'estime que c'est non seulement le devoir moral de tous les pays civilisés, mais encore une nécessité pour leur propre conservation, que d'opposer les mesures les plus énergiques à cette propagande par le fait, dont l'objet principal est de briser la solide cobésion des monarcbies. Je ne m'aveugle pas davantage sur

(1) Le kaiser devait Tenir ù Vienne pour assister aux obsèques de François-Ferdinand.

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le sérieux danger qui menace Tes Etats et par suite la Triple Alliance, vu l'agitation des panslavistes russes et serbes, et je reconnais la nécessité de libérer les frontières méridionales de Ton empire de cette sévère pression.

« Je suis donc prêt à seconder dans la mesure du possible les efforts de Ton gouvernement pour empêcher la formation, sous le patronage de la Russie, d'une nouvelle alliance balkanique dont la pointe est dirigée contre Toi, et à provoquer, pour parer à ce danger, l'adhésion delà Bulgarie à la Triple Alliance. En conséquence, et en dépit de certaines hésitations, motivées en première ligne par le peu de confiance qu'on peut avoir dans le caractère bulgare, j'ai fait donner à mon envoyé à Sofia les instructions nécessaires pour qu'il appuie dans ce sens les démarches de Ton représentant, lorsque celui-ci en exprimera le désir. Par 2dileurs, j'ai prescrit à mon chargé d'affaires à Bucarest de parler au roi Carol conformément à Tes indications, et de lui faire ressortir, en appelant son attention sur la situation nouvelle créée par les derniers événements, la nécessité de se détacher de la Serbie et de mettre un

frein à l'ao^itation dirigée contre Tes États. J'ai fait en même temps insister sur la grande importance que j'attaclae à la conservation des bons rapports d'alliance confiante maintenus jusqu'à ce jour avec la Roumanie, rapports qui, même dans le cas d'une adhésion de la Bulgarie à la Triplice, ne devraient subir aucun dommage.

« En terminant, permets-moi d'exprimer le désir cordial qu'il puisse T'être donné, après ces dures journées, de trouver un délassement dans Ton séjour à ïschl.

« Crois à l'attachement sincère et à l'amitié de «i Ton ami fidèle,

« Guillaume. »

Ainsi le kaiser, l'empereur François-Joseph, leurs ministres, leurs conseillers militaires, tout le monde poussait à la guerre. Que pouvait le comte Tisza contre une coalition si puissante? Démissionner? Mais n'était-ce pas désobéir au vieux souverain qu'il aimait, renier l'alliance avec l'Autriche, en quelque sorte trahir? Et quelle chance cette résolution avait-elle d'arrêter la catastrophe? Tout son effet serait de

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diminuer chez son peuple la foi dans la justice de sa cause, et de créer des doutes, des crises, des complications intérieures, dans un moment où l'union était absolument nécessaire. Encore s'il avait senti tout son pays derrière lui! Mais la Hongrie, emportée par sa vieille haine des Slaves, réclamait, elle aussi, la guerre! Luimême n'en repoussait pas l'idée, au cas où la Serbie, par une extrême insolence, la rendrait inévitable. Enfin, même si la Hongrie restait en dehors de la lutte, qui lui garantissait qu'elle soilirait saine et sauve de la conflagration générale qui allait infailliblement éclater? Ne seraitelle pas attaquée à la fois par ses ennemis de toujours et par ses alliés de la veille?. . .

Pour ces raisons, et peut-être pour d'autres encore qui m'échappent, le comte Tisza, dans le dernier Conseil de la Couronne qui se tint le 19 juillet, finit par consentir à l'envoi du brutal ultimatum d'où la guerre devait sortir, et qu'il avait tant combattu. Il insista une fois encore pour obtenir du Conseil la déclaration publique que la Monarchie ne cherchait aucune annexion en Serbie. Cela même lui fut refusé. Successivement, gurtous les points, il avait perdu la partie.

Le jour de la déclaration de guerre, une foule immense, à Budapest, vint racclamer sous ses fenêtres. Pour la première fois dans sa vie politique, la nation semblait d'accord avec lui. Quelles durent être alors ses pensées? Il se tut. Il accepta cette popularité soudaine, ces acclamations, ces hommages qui faisaient fausse route et glorifiaient en lui des idées, des résolutions qui n'étaient pas les siennes. Mais un soir qu'il rentrait chez lui, à la campagne, son automobile remplie des fleurs qu'on lui avait apportées en chemin, il eut un mot qui en dit long sur ses sentiments profonds. Gomme la jeune femme qui m*a rapporté ce souvenir, le félicitait de ces fleurs qui s'entassaient dans sa voiture : « Pourvu, répondit -il avec un triste visage, qu'un jour toutes ces fleurs ne se changent pas en pierres 1 «

Dès les premiers mois de la guerre, la Hongrie fut en péril. Après leurs succès de Galicie, les Russes en masses considérables tentèrent de forcer les Carpathes. Alors dans ce chaos de glace, de rochers et de forêts, s'engagea une lutte atroce contre les éléments et

les hommes, et aussi contre ce fléau de Dieu que nous n'avons pas connu, cette mort partout répandue, foudroyante et ignoble, apportée par le typhus. Successivement on envoya sur ce front toutes les troupes de la Triplice, mais elles s'y épuisaient vite et il fallait les ramener promptement dans des secteurs moins pénibles. Seuls les Hongrois tenaient inflexiblement là-haut. Et il faut reconnaître que c'est leur endurance qui a barré la route aux Russes, et tourné pour longtemps les chances du combat à l'avantage de l'Allemagne.

Dans ces circonstances tragiques, Tisza fut l'homme qu'on pouvait imaginer. L'énergie qu'il déploya ne put que fortifier l'idée que cette guerre, dont il appréhendait si vivement l'issue, il en était le premier responsable. Des personnes de son entourage qui le voyaient alors tous les jours, m'ont raconté que jamais il ne leur communiqua rien des sentiments qui s'agitaient dans son âme, mais son humeur sombre et les rides plus accusées de son visage révélaient à ses familiers un profond tourment intérieur. Même lorsque les événements prenaient une tournure favorable et paraissaient présagei*

le succès, on ne le sentait pas allé{][é. Pourtant il conservait toujours, au milieu des difficultés qui allaient sans cesse grandissant, sa force de travail peu commune, sa volonté opiniâtre et cette activité qui s'étendait atout et ne ménageait personne, pas même le haut commande ment.

Peu à peu on apprendra d'une façon plus précise quelles ont été les relations du comte Tisza avec l'Allemagne, durant ces terribles années, mais dès maintenant on entrevoit qu'elles n'ont pas été sans orages. Par exemple, en 1915, au moment où Berlin s'efforçait d'empêcher la Roumanie de se déclarer pour les Alliés, le Kaiser suggéra à Budapest l'idée d'abandonner aux Roumains une partie de la Transylvanie. Tisza répondit que la Hongrie se battait pour l'intégrité de son territoire, et que s'il fallait consentir des sacrifices poiu* la paix, c'était à l'Allemagne de les faire.

En janvier 1917, il se rendit à Berlin afin de combattre le projet de la guerre sous-marine à outrance. Le baron Ghillany, ministre de l'Agriculture, qui l'accompagnait dans ce voyage, m'a raconté qu'un instant les autorités

allemandes parurent ébranlées par ses raisons. On transmit à l'Empereur l'opinion du comte Tisza. Le Kaiser lui fit répondre, par le secrétaire d'État Zimmermann, que l'entrée des États-Unis dans la guerre était certaine, qu'il y eût ou non pour eux un nouveau motif d'intervention. Tout ce que Tisza put obtenir, ce fut la promesse assez vaine que l'Allemagne saisirait la première occasion de faire une paix honorable, même au prix de cessions territoriales (1).

A Vienne, ce personnage obstiné n'était guère plus aimé qu'à Berlin. La mort de François-Joseph vint lui enlever le seul appui qui lui i*estait à la cour. Jusqu'à ses deraiers moments, le vieux souverain n'avait cessé de lui témoigner sa confiance et même de lui donner les marques d'une affection paternelle, bien qu'il fûtThomme le moins enclin aux effusions sentimentales. De son côté, Tisza lui était profondément attaché, et quand il parlait du « patron » , c'était toujours pour vanter ses allures de gentilhomme, son ardeur au travail, sa mémoire légendaire et une

(1) Ce témoigaage du baron Ghillany est entièrement contirmé par les débats du procès Uetfferich.

sagacité, dont il est regrettable que le vieillard n'ait pas fourni la preuve en suivant, au mois de juillet 1914, les avis de son ministre.

Le premier soin du nouvel empereur fut de congédier le personnel qui avait vieilli avec son oncle. Bien vite il apparut que le comte Tisza serait, lui aussi, sacrifié. Tisza en eut-il le sentiment, ou bien son dédain des intrigues Tempêcba-t-il de soupçonner les menées qui se tramaient contre lui? Il ne laissa jamais soupçonner qu'il éprouvât quelque méfiance à l'égard de son jeune maître. Cependant, sa chute arriva. Et le coup lui fut porté avec une brutalité extrême.

Soit que l'empereur Charles voulût s'acquérir de la popularité, soit qu'il reprît l'ancienne pensée des Habsbourg d'augmenter l'influence des Slaves de la monarchie au détriment des Magyars, soit qu'il vît là tout simplement le moyen le plus sûr de se défaire de son ministre, il résolut d'établir le suffrage universel en Hongrie. Après une longue discussion, il finit par tomber d'accord avec Tisza sur un plan de réforme électorale. Mais quand le texte définitif fut remis au premier ministre, celui-ci s'aperçut

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avec surprise qu'il ne correspondait nullement au projet précédemment arrêté. Il en avisa le souverain. L'Empereur, qui partait pour la campagne, lui donna audience dans son wagon, et là, sans plus d'explications lui signifia son congé.

Quelles conséquences eut ce renvoi binital sur la suite des événements? Quel eût été le rôle de Tisza dans les tentatives de l'empereur Charles pour faire une paix séparée? Les aurait-il repoussées comme une trahison envers l'Allemagne? Ou bien aurait-il considéré qu'on devait sacrifier l'alliance aux intérêts de la Double Monarchie? Les avis diffèrent sur ce point. C'est là d'ailleurs un problème tout à fait académique. Au moment où l'Empereur faisait sa démarche fameuse, Tisza était loin de la cour. Il avait rejoint dans lesCarpathes, en qualité de colonel, le régiment des hussards deDebreczen, où il avait fait son service, menant la vie des soldats, partageant leurs souffrances, se nourrissant comme eux, toujours au poste le plus exposé, et ne quittant l'armée qu'à de rares intervalles pour se rendre au Parlement.

Il était à Budapest lorsqu'arriva la nouvelle

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que le général Franchet d'Espèrey avait brisé le front bulgare. En France les Allemands reculaient, les Autrichiens cédaient sur la Piave, la Hongrie était perdue. A mesure que la catastrophe devenait plus évidente, un profond mouvement de haine s'élevait contre Tisza. Tout ce qu'une gueiTe malheureuse peut soulever de fureur et de rancune s'accumulait sur sa tête. On lui demandait compte aujoui'd'hui du désastre où il avait précipité la patrie.

Une âme moins forte que la sienne aurait songé à se défendre, en apportant la preuve qu'en juillet 1914 il n'avait pas tenu à lui que la guerre fût évitée. Mais en ce temps-là ses amis, ses partisans politiques l'avaient bniyamment glorifié d'avoir été le grand artisan du conflit. Pour ne pas troubler l'opinion, il ne les avait pas démentis, et cela lui avait valu une popularité immense. Maintenant que les choses tournaient mal, allait-il rompre le silence qu'il avait si obstinément gardé quand il servait sa renommée? Pouvait-il livrer son secret, pour en tirer encore un prodigieux avantage, et, dans l'effondrement de tout, sauver son prestige personael? •

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Dans la séance du 17 octobre 1918, la plus émouvante sans doute du [Parlement de l'ancienne Hongrie, le dernier discours qu'il prononça, fut pour relever les courages et redonner à son pays un haut sentiment de lui-même : • Nous avons perdu la guerre, disait-il, mais dans cette lutte formidable ia nation hongroise a tout fait pour gagner l'estime et le respect de ses ennemis. Gomment nos soldats ont soigné l'ennemi blessé, comment nos autorités ont traité les étrangers qui sont restés chez nous, le monde entier en est juge. Où est la nation qui s'est battue avec plus d'héroïsme et de sentiment chevaleresque? Où est le peuple qui a lutté pour son existence avec si peu de haine au cœur et plus de noblesse que les Hongrois?... » Mais personne n'écoutait plus la voix de cet homme exécré. Les soldats débandés affluaient à Budapest, apportant avec eux les fureur» amassées pendant ces quatre années atroces, qui aboutissaient à la défaite. Partout on sentait dans la ville l'émeute et la révolution. Ses amis le pressaient de quitter la capitale où il n'était plus en sûreté, et de se réfugier sur ses terres : il ne voulait rien en-

tendre. Pourtant il n'avait pas d'illusion sur le sort qui lui était réservé. « Si les partis extrêmes arrivent jamais au pouvoir, dit-il à l'un de ses intimes, leurs chefs s'accorderont au moins sur un point, c'est que je dois être écartelé et mes membres cloués aux quatre coins de la ville. »

Ce jour-là ne tarda gfuère. Sous les auspices du comte Rarolyi s'était formé, à Budapest, un Conseil National qui prétendait se substituer au pouvernement régulier. Ce Conseil décida, en séance secrète, de se défaire du seul homme capable de s'opposer à ses desseins. Trois de ses membres — les journalistes juifs Kéri et Fenyès, et le capitaine Cszerniak, officier déserteur qui se donnait le titre de président du soviet des soldats — furent chargés de trouver des meurtriers. Moyennant cent mille couronnes ils racolèrent un journaliste juif, du nom de Joseph Pogany, Dobè, soldat déserteur, Horvat Sanovics, marin déserteur, Hiittner, lieutenant de l'active, un Juif encore nommé Gartner, dont j'ignore la profession, et quelques autres comparses. Et puis on attendit une occa* •ion favorable»

Dans la nuit du 30 au 31 octobre 1918, la révolution préparée par Karolyi et ses amis éclatait à Budapest. Le matin, comme à son habitude, Tisza se leva de bonne heure pour se mettre au travail. Le temps était maussade, humide, morfondait de brume et de gelée blanche les petits jardins du quartier où il avait sa villa, — un quartier qui fait penser à certains coins de Neuilly ou d'Auteuil. Il apprit par les journaux les événements de la nuit. Et bientôt arrivait sa nièce, la comtesse Denise Almassy. Elle venait de traverser une partie de la ville à pied, et ne cacha pas à son oncle que tout ce qu'elle avait vu en chemin ne permettait pas de douter qu'on en voulût à sa vie. Elle le suppUait de quitter sa maison sans plus tarder, de paiiir pour la campagne, ou de se réfugier chez des amis. 11 remercia sa nièce de sa sollicitude, mais il lui dit qu'il ne voulait apporter le malheur chez personne, qu'il ne s'était jamais embusqué et qu'il mourrait comme il avaitvécu.

Là-dessus, sa femme lui remit une lettre dans laquelle un de ses amis, qui habitait la viUa voisine, l'avertissait qu'un attentat se préparait contre lui, et qu'il prit ses précautions. - Les

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dispositions sont prises là-haut! » dit-il avec son esprit d'acceptation calviniste.

Il écrivit deux lettres : l'une au comte Hadik, président du Conseil, Tautre au commandant militaire de Budapest, pour leur offrir ses services. Ensuite, il vérifia son revolver, arrangea quelques papiers en jeta d'autres au feu. Sa femme le supplia de ne rien anéantir de ce qui justifiait son passé et pouvait lui fournir aujourd'hui mêuie une chance de salut, u Ces documents, répondit-il, ne me servent plus de rien, et pour d'autres ils sont très compromettants. » Et il jeta au feu la copie de la lettre qu'il avait adressée à l'Empereur en juillet 1914, pour l'incliner à la modération, et aussi le compte rendu du fameux Conseil de la Couronne où il s'était si vainement efforcé de faire entendre raison à Berchtold, à Stiirgkh, à Bilinski, à Conrad, à Krobatin, à tous ces gens qui, eux vraiment, avaient déchaîné la guerre.

Après le déjeuner, qu'on sert vers deux heures en Hongrie, il voulut se rendre à son club, comme il faisait tous les jours. Mais sur les instances de sa femme et de la comtesse Almassy^ il abandonna cette idée. De fois à autre

on entendait au loin quelques coups de fusil dans la ville. Des bandes de manifestants passaient devant la grille en poussant des cris injurieux. Les deux femmes auprès de Tisza attendaient, le cœur angoissé. Le crépuscule d'automne était déjà venu, lorsque, sur les cinq heures du soir, son valet de , chambre entra, suffoqué d'émotion, disant que des soldats avaient forcé la porte et demandaient à lui parler. Alors Tisza, se levant, serra la main de son domestique et lui dit comme un adieu : « Merci, mon garçon, tu m'as toujours été fidèle. » Puis d'un pas décidé, le revolver à la main, suivi de sa femme et de sa nièce, il passa dans le salon voisin, où l'on entendait des biniits de voix, des pas et des crosses de fusils qui tombaient sur le plancher.

Trois hommes étaient au milieu de la pièce, trois auties se tenaient près de la porte. D'autres encore attendaient dans le vestibule et le jardin. Les gendarmes chargés de protéger la villa avaient abandonné leur consigne à la première sommation.

— Que me voulez-vous. Messieurs? demanda

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le comte Tisza aux trois individus qu'il avait devant lui.

— Nous venons vous juger, dit celui qui semblait conduire la bande, car vous êtes la cause de la guerre.

Un autre dit :

— C'est votre faute si je suis resté quatre ans dans les tranchées et si ma femme a mal tourné.

Et le troisième, en l'appelant Excellence, lui reprocha la mort de son fils.

Le comte Tisza leur répondit :

— Je déplore, comme vous, l'immense catastrophe qui s'est abattue sur nous ; mais, si vous étiez mieux informés, vous ne m'accuseriez pas de la sorte.

— Vous mentez! Et puis on ne discute pas avec un homme qui a un revolver dans les mains. Veuillez jeter votre arme.

— Je ne demande pas mieux, dit le comte. Mais vous-mêmes, posez vos fusils.

— Jetez d'abord votre revolver.

Tisza hésita une seconde, et puis réfléchissant que, s'il n'obéissait pas, un affreux massacre allait suivre, où sa femme et sa nièce

tomberaient r vec lui, il fit deux pas vers une table et posa son levolver.

— Et maintenant, dit un des meurtriers en désignant la comtesse Tisza, que la grosse dame s'en aille. Votre dernière beure est venue.

A ces mots les trois bommes épaulèrent. D'un bond le comte Tisza, se dégageant des deux femmes qui voulaient le protéger, s'élança en avant, saisit l'un des fusils pour éviter le coup. Mais au même moment les trois fusils partaient. Il s'abattit sm^ le plancher. Sa femme et la comtesse Almassy, celle-ci légèrement blessée, se jetèrent sur son corps. Il murmura :

— Je le savais. Cela devait arriver.

Quelques instants plus tard il expirait.

Sur ce qui se passa ensuite, voici ce que m'a raconté M. de Radvànsky, son neveu. Après le déjeuner Tisza, l'avait envoyé à son club s'informer des événements qui se produisaient dans la ville. C'est là qu'il apprit l'attentat. Aussitôt il revint à la maison, où il trouva le cadavre encore étendu par terre. Il aida les

domestiques à le transporter sur un lit. Alors, un officier, se disant envoyé du ministre de la Guerre, insista pour être introduit. Il demanda d'abord s'il pouvait être de quelque utilité, puis déclara que le Ministre l'avait chargé de savoir comment le meurtre avait eu lieu, et enfin, tirant avec embarras une lettre de service :

— J'ai encore la mission, ajouta-t-il, de m'assurer si Son Excellence est bien morte.

— Voyez! dit M. de Radvànsky en entr'ouvrant la porte et montrant le cadavre sur le lit.

L'officier était à peine parti, qu'un autre visiteur arrivait. Celui-là venait de la part du Comité des Soldats. Lui aussi voulait se rendre compte si Tisza était bien mort. Mais, comme il n'avait pas d'ordre écrit, on ne le laissa pas entrer.

Deux jours plus tard, le comte Tisza fut transporté au villafje de Geszt, où se trouve son château et où il devait être enterré. Peu avant la levée du corps, le comte Karolyi avait fait envoyer une couronne avec ces mots : « A mon grand adversaire, en signe de réconcilia-

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tion. » La comtesse Tisza donna Tordre de jeter ces fleurs au fumier.

Trois voitures où avaient pris place les membres de la famille, formaient tout le convoi funèbre. Le bruit courait que la populace se disposait à l'attaquer sur le parcours de la maison à la gare. Il n'en fut rien. Mais sur le quai, une pierre lancée par un manifestant faillit a te ndre la comtesse Almassy.

Le train qui emportait le cercueil était bondé de soldats qui retournaient chez eux. II y en avait partout, sur les marchepieds, sur les toits et jusque sur le wagon où se trouvait le corps de Tisza. M. de Radvànsky qui veillait sur la bière, un revolver dans sa poche, m'a raconté que, durant tout le voyage, il entendait sur sa tête les soldats injurier son oncle et piétiner le toit, comme s'ils piétinaient le cadavre. . . Autre inoubliable détail : dans une gare, pendant un arrêt, on croisa un autre train, rempli lui aussi de soldats qui remontaient sur Budapest. Ceux-ci, en apprenant qu'il y avait là, dans un wagon, le cadavre de Tisza, se mirent à crier : « Eljen ! Eljen! » ce qui signifie bravo ! Et les deux trains se séparèrent, empor-

tant l'un et l'autre, dans une direction différente, leurs bordées d'injures i(^nobles.

A Geszt, pas un drapeau noir aux fenêtres, comme c'est l'habitude pour les enterrements en Hongrie. On entendait seulement sonner la cloche du château. Puis ce biniit même s'arrêta presque aussitôt, car des gens du village menaçaient de tuer le sonneur.

C'est ainsi que sous les injures des hommes et dans le silence des choses, fut enterré le comte Tisza, vrai personnage de tragédie dont l'esprit, un peu étroit peut-être, et la fermeté • d'âme peu commune m'ont souvent fait songer à ces grandes figures calvinistes : un amiral de Coligny, les frères de Witt et les Puritains d'Ecosse.

Des cinq ministres qui avaient participé au Conseil de la Couronne du 7 juillet 1914, il était le second qui mourait assassiné. Avant lui, le comte Stiirgkh, premier ministre d'Autriche, était tombé sous le browning du socialiste juif Adler. Quant aux autres, leur destin fut moins tragique. Dès qu'il sentit que les affaires tournaient mal, le comte Berchtold prit la fuite et se réfugia en Suisse, où il continue de mener la

vie élégante d'un grand seigneur richissime. Le chevalier de Krobatin est aujourd'hui à Graz, charmante ville de Styrie au milieu de montagnes boisées, paradis des fonctionnaires en retraite ou destitués. Conrad de Hœtzendorf écrit quelque part ses Mémoires. Et comme il y a toujours dans les affaires humaines, même les plus lugubres, un élément de comédie, on a pu voir le comte Bilinski, l'ancien ministre des Finances communes , qui avait si âprement soutenu contre Tisza l'idée de la guerre à tout prix, devenir, un moment, président du Conseil d'une Pologne reconstituée par le sang des Alliés!

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