CHAPITRE VI
« Où et quand la Révolution a-t-eîle commencé, je Tignore. » C'est un mot que Michel Karolyi répète volontiers, quand on l'interroge sur un mouvement auquel son nom restera attaché, comme celui de Kerensky au renversement du tsarisme.
Le 29 octobre, sur les dix heures du soir, dans la inie Andrassy, plusieurs milliers d'hommes se rassemblaient pour monter sur la colline de Bude jusqu'au palais de l'archiduc Joseph, manifester contre l'homo regius, et réclamer Karolyi comme ministre -président. Mais le gouverneur militaire avait fait barrer les ponts ; les gendaniies royaux et la police à cheval tirèrent sm^ les assaillants, et ceux-ci durent se disperser, laissant dans la bagarre quatre morts et une quarantaine de blessés.
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Le lendemain, sur les murailles, comnien* çaient d'apparaître les énormes affiches imitées de la Russie, qui, sous le régime bolchéviste, allaient couvrir toute la yille d'une couleur sang de bœuf et d'un symbolisme outrancier. Les unes représentaient un formidable ouvrier roti^e, brandissant au-dessus de la couronne royale en morceaux un monstrueux merlin; d'autres montraient un soldat étranglant r.nns ses mains l'aigle bicéphale des Habsbourg; d'autres déve- ' loppaient en lettres de feu une véhémeiite ballade invitant Tarmée à pactiser avec le peuple et dont voici le refrain : « Ne tire pas, ù mon fils, car je suis là, dans la foule. . . »
La nuit, vers une beure du matin, quelqu'un, on ne sait qui, mais vraisemblablement le journaliste Gôndôr, de son vrai nom Nathan Krauss. ancien apprenti fourreur en Amérique, d'ui naturel violent et toujours l'injure à la boucbe, jetait je ne sais où l'idée de s'emparer de la Place militaire. Bien qu'il pltlt à verse, des gens qui se trouvaient dans la rue se mirent en marche à la lueur des torches qui grésillaient sous la pluie. Devant le bâtiment, la garde de police leva la crosse en l'air. Accompagné de
quelques inconnus, un danseur juif, un escroc au surplus (il s'appelait Helta]),8e présentait, en souliers de tennis, chez le commandant de la place. Celui-ci, vieux général autrichien, presque seul dans la caserne, ne fit aucune résistance et céda son poste au danseur. Pendant ce temps, un autre Juif, nommé Jetvaï celui-là, s'emparait avec dix hommes du central téléphonique. A l'annonce de ces événements, le général Lukasics, qui commandait la garnison, téléphona au Grand Quartier, à Baden, près de Vienne, demandant à parler au Roi. Il était trois heures onze du matin. Un aide de camp lui répondit que Sa Majesté dormait,
— Qu'on la réveille! dit le général.
Le Roi se lève, arrive au téléphone, et Lukasics lui explique qu'il peut venir à bout de l'émeute, mais que cela n'ira pas sans verser un peu de sang, et qu'il demande des ordres.
— Non, non! dit vivement le Roi, je ne veux pas qu'on tire sur le peuple I
Sans doute, en parlant ainsi, obéissait-il à ce même sentiment qui, quelques jours plus tôt (il ç/agissait alors de savoir si Ton mettrait à la
tête de la garnison de Vienne un général énergique) lui avait fait répondre :
— Je n'en veux pas, de votre général! La pression, la contrainte doivent aujourd'hui disparaître. On a versé assez de sang; je n'entends pas recommencer la guerre avec mes peuples à l'arrière. Qu'ils s'organisent à leur gré...
Peut-être aussi craignait-il pour la vie de ses enfants, restés au château de Gôdôllô, car trois minutes après cet entretien, le grand maître de la cour téléphonait de les ramener à Vienne.
En rentrant chez lui au petit jour, Karolyi rencontra devant sa porte une troupe de matelots qui se mirent à l'acclamer. Constatant non sans surprise qu'il n'y avait pas de Magyars parmi eux, mais qu'ils étaient tous Dalmates, Croates, Istriens, il leur demanda s'ils étaient venus à Budapest se battre pour l'indépendance hongroise. A quoi ceux-ci répondirent que c'était le dernier de leur souci, qu'ils étaient là pour la révolution, « parce que la Révolution, disaient-ils, c'est l'essentiel pour un matelot! »
Au cours de cette matinée, Charles se décidait enfin k confier à Karolyi le soin de former un ministère. Celui-ci y fit entrer quelques mem»
bres du parti de 48, des radicaux, deux socialistes. Puis il prêta par téléphone le serment de fidélité, et une fois encore il assura le Roi de son dévouement à la couronne.
Dans la rue, les soldats de plus en plus nombreux qui affluaient du front, acclamaient la République. Montés sur des auto-camions fleuris de chrysanthèmes, de roses d'automne, comme on dit à Budapest, leurs képis décorés de fleurs, une cocarde rouge sur la poitrine, ils tiraient en l'air des coups de feu et chantaient des refrains populaires. C'était idyllique et guerrier, cela tenait du drame et de l'opéra-comique, de l'émeute et du carnaval. On dansait, on buvait, — moins pourtant qu'on pourrait croire, car le Conseil National avait interdit la vente du vin eî de l'adcool. Au-dessus de la foule, beaucoup de bannières rouges et aussi des drapeaux, où le bouquet de chrysanthèmes attaché au bout de la hampe remplaçait l'aigle autrichienne. On en voyait partout de ces fleurs endeuillées, qui ont fait donner à ces jours où sombrait tout un passé, ce nom d'assez mauvais présage : la révolution des roses d'automne. Des groupes se dirigeaient vers les gares et prenaient les trains
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d* assaut pour se rendre chez eux; d'autres s'emparaient des barques amarrées au bord du Danube, afin de regagner par eau leurs villages ; tous emportaient leurs armes en disant : « Ce sera bon contre les Juifs et les notaires à Toccasion... » Des jeunes filles arrachaient les écus- ,>ons des officiers, les déchiraient ou posément les coupaient avec des ciseaux. Les officiers se laissaient faire : Tun d'eux qui résista fut tué. Des bandes de pillards se jettent sur les dépôts militaires. La foule envahit la gare de l'Est, brûle les pancartes allemandes et s'oppose au départ d'une compagnie envoyée en renfort sur le front. Le soir, au crépuscu e, dans un coin de la ville, entre sa femme et sa nièce, on assassinait Tisza. . .
Le Roi était à ce moment à Schônbrunn. Sur les onze heures du soir, le prince Louis de Windischgraetz se rendit de Vienne au château Malgré l'heure peu tardive, aucune lumière ne brillait aux fenêtres. L'immense demeure, plongée dans les ténèbres, paraissait inhabitée. Le prince raconte dans ses souvenirs — qui ne datent que d'hier et qu'on dirait vieux d un siècle — qu'il monta jusau'à l'antichambre du
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cabinet impérial sans rencontrer âme qui vive» Pas un soldat de f^arde, pas un seul laquais de service. Les grandes salles de gala étaient désertes. L'appareil luxueux, qui d'ordinaire entourait l'Empereur, s'était évanoui. Les généraux, les maréchaux, les membres du haut clergé et de l'aristocratie, à l'exemple des domestiques, avaient abandonné leur maître. Conrad de Hœtzendorf, qui avait accepté récemment la prébende grassement payée de commandant des gardes du corps, avait fui à l'heure du danger. Sans doute dormait-ii paisiblement, cette nuit, dans son château de Villach en Karinthie. Et tout en traversant cette étrange solitude, le prince se disait en luimême : « Où donc sont-ils aujourd'hui, les Lobkowitz et les Auersperg, les Clam et les Schw arzenberg, les Czernin, les Eszterhàzy ? Où senties Zichy, les Batthyani, les Fesztetics, les Kinski, tous ces nobles seigneurs d'Autriche et de Hongrie, qui depuis des siècles s'agenouillai nt sur les marches du trône et vivaient des faveurs royales ! . . . » Et le souvenir lui revenait aussi de la dernière fête donnée pour l'anniversaire du Roi. C'était le 17 août dernier, à Rei-
chenau, il y avait trois mois à peine, dans la villa Wartholz. Les chevaliers de l'Ordre de Marie- Thérèse étaient assis autour de la table d'honneur. Conrad de Hœtzendorf glorifia en termes pompeux les vertus de Sa Majesté. Puis tout à coup, les chevaliers s'étaient levés tous ensemble, faisant sonner leurs éperons et tirant leurs sabres du fourreau. Et tandis qu'ils juraient fidélité au Roi jusqu'à la mort, la musique faisait retentir les accents du Gott erhalte... Ce soir tout était solitude et silence. Dans son palais de Scbônbrunn, l'Empereur- Roi était seul, complètement seul.
Le prince de Windiscbgraetz atteignit enfin Tanticbambre qui donnait accès chez l'Empereur. Dans l'immense pièce vide, il n'y avait qu'un aide de camp qui lisait :
— Sa Majesté vous attend, dit-il au prince. Et il introduisit Windischsgraetz dans le
cabinet qu'on appelle le Salon des Gobelins. Après quelques mots échangés sur la situation diplomatique :
— Eh bien, dit l'Empereur, vous savez qu'on vient d'assassiner Tisza! C'est une chose épouvantable 1
Il proDonra ces paroles sans chaleur, n'ayant jamais beaucoup aimé le premier ministre hongrois.
— Permettez-moi, dit Windischgraetz, de vous mettre une fois de plus en garde contre Michel Karolyi.
— Non, interrompit Charles, Karolyi est un honnête homme. Le peuple, en Hongrie, est avec lui. Nous devons le seconder de toutes nos forces. Il est maintenant premier ministre, et j*ai ordonné que les troupes se mettent à sa disposition.
Le prince s'informa alors si Karolyi avait prêté le serment de fidélité.
— Oui, répondit l'Empereur en riant, et je crois bien que c'est la première fois qu'un ministre a prêté serment par téléphone...
Mais le lendemain, Karolyi, exagérant à dessein l'agitation qui régnait à Budapest, et la présentant au Roi comme une révolution nouvelle, lui demandait d'être relevé de son serment. L'archiduc Joseph m'a raconté qu'il était, à ce moment-là, dans la pièce où téléphonait Karolvi. Au bout de quelques instants, celui-ci posa l'appareil en disant que Sa Majesté l'avait
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délié de sa parole. C'était reconnaître d'un mot l'indépendance de la Hongrie. Le pacte qui unissait le royaume de Saint Etienne à l'empire des Ilabsbourjy était désormais aboli. Ce que n'avaient pu réaliser plusieurs siècles de lutte venait de s'accomplir le plus simplement du monde, banalement, au téléphone.
Deux heures plus tard, à Schônbninn, Windischpfraetz et Jules Andrassv, ministre des Affaires étrangères et beau-père de Karolyi, se présentaientvers midi chez l'Empereur. La porte de son cabinet était ouverte, et ils le virent qui parlait au téléphone et semblait fort agité. L'Impératiice, immobile, se tenait debout près de lui. Apercevant ses visiteurs, Charles leur fit signe d'entrer :
— Je cause avec Budapest, dit-il nerveusement. Voici maintenant qu'ils me demandent d'abdiquer en mon nom et au nom de mes successeurs !
A ces mots, Windischgraetz lui retira vivement l'appareil pour l'empêcher de poursuivre plus longtemps la conversation. Charles le laissa faire.
— Que répondre? Quel parti prendre? dit-il.
Ce matin même, j'ai délié Karolyi de son serment. C'est ma dernière concession. Maintenant ils veulent que j'abdique! Ce sont des lâches qui m'abandonnent. Mais je n'abdiquerai pas! Je n'en ai pas le droit. Ce que ces messieurs feront de la parole qu'ils m'ont donnée, cela les regarde. Quant à moi, je ne renierai pas le serment que j'ai prêté.
Consterné de voir son gendre trahir son sou verain, Jules Andrassy murmura :
— Est-il possible qu'il en soit arrivé là! Tandis que Windischgraetz s'efforçait de
démontrer que cette révolution hongroise était tout artificielle et qu'il ne fallait pas lui céder :
— Je ne suis pas de votre avis, dit l'Empereur.
Et toujours indulgent, il ajouta :
— La révolution a débordé Karolyi.
Andrassy prit alors le téléphone, posé sur
cette même table où jadis s'asseyait Napoléon, et sur laquelle, pendant ces quatre années de guerre, avaient été signés tant de papiers considérables :
— Es-tu fou de demander l'abdication du Roi ! cria-t-il dans l'appareil, en s' a dressant au comte
Batthyani, ministre de l'Intérieur du cabinet Karolyi et tout récemment encore ministre de la maison impériale. Batthyani lui répondit :
— S*il n'abdique pas, nous le chasserons comme un mauvais domestique...
La révolution en Hongrie, la révolution à Vienne, l'Empereur-Roi n'était plus en sécurité nulle part. Windischgraetz lui proposa de se retirer en Tyrol avec sa femme et ses enfants. Mais l'impératrice Zita, qui gardait tout son sang-froid, s'y opposa en disant :
— Nous devons montrer aux gens que nous restons là où est notre devoir de rester. Notre place n'est pas même ici, à Schônbrunn, elle est à Vienne. C'est là que nous devons aller et attendre les événements avec calme, sans plus nous occuper de rien.
A ce moment survint le chef d'état-major, général Arz. Sur le ton d'indifférence polie qui lui était habituel, il annonça que les négociations d'armistice venaient d'être entamées avec le haut commandement italien.
— Reste-t-il encore des troupes sûres? lui demanda le Boi .
Arz fit sicjne que non de la tête, et de son air fataliste il ajouta :
— Sire, il n'y a plus rien à faire. Maintenant, tout est perdu...
A quelques jours de là, les Viennois proclamaient la République. Les Magyars, à leur tour, exigeaient l'abdication du roi Charles. Le 12 novembre, cinq délégués se rendirent à Eckartsau pour présenter à Sa Majesté un message où le gouvernement provisoire lui déclarait sa résolution de changer la forme de l'État. Le Roi en écouta la lecture, debout, très pâle, des larmes dans les yeux.
— Messieurs, dit-il enfin, la Hongrie me hait donc bien?
— Non, Sire, mais elle entend assurer ellemême ses destinées.
Charles reprit avec mélancolie :
— Je n'ai rien pu réaliser de ce que je désirais si ardemment. Je voulais la paix, la prospérité, le bonheur de mes peuples, et j'ai dû continuer la guerre. J'ai vu la ruine, l'effondrement de tout... Me réserve-t-on le sort de Louis XVI et de Nico'as II? Ou va-t-on me jeter, comme lui simple malfaiteur, à la porte de ma patrie?
Ensuite il ajouta :
— Dites au comte Karoiyi que je reconRaitrai, quelle qu'elle soit, la décision prise par la nation. Je ne veux pas être un obstacle au bonheur de mes peuples, si ma disparition doit assurer ce bonbeur.
Quatrejoursplustardjlesamedi 16 novembre, la République était proclamée à Budapest. Dam la matinée, la Chambre des députés et celle dei magnats tenaient leur dernière séance. Elles furent lugubres. Peu de voix s'élevèrent pour jeter un timide adieu au régime déchu. Dans aucune des deux assemblées qu'il dominait de son autorité depuis plus de vingt ans, pas une parole de regret ne fut adressée à la mémoire de Tisza. Moins courageux que leur chef, la plupart de ses partisans s'étaient abstenus de paraître, redoutant peut-être son sort. Après quelques vagues discours, députés et magnats ramassèrent dans leurs pupitres et au vestiaire leurs papiers et leurs objets privés. Des fiacres qui attendaient dans la rue emportèrent tout cela...
L'après-midi, les Conseils provinciaux qui s'étaient substitués partout aux autorités régie-
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nales, se rassemblaient dans le même parlement. Quarante mille personnes, avec drapeaux et bannières, étaient massées autour du bâtiment tout neuf, construit au bord du Danube, sur le modèle de Westminster, par ces arcbitectes bongrois toujours bizarement passionnés d*un moyen âge sans raison. Officiers et soldats d'un côté, prêtres et pasleui^ d'un autre, formaient deux groupes à part. Au-dessus de la foule muette, assez morne et sans couleur, un petit vent aigre agitait dans l'air mat et gris les bannières rouges et les drapeaux, où déjà les chrysantbèmes commençaient de se faner. Enfin, sous le porcbe gothique, appainit Michel Karolyi. Près delui,Maiton de Lovàszy, reconnaissâble à sh haute stature, Bouza Barna, minuscule, Garami, l'abbé Hock, laszy, Diener Dénes, Szendé, le comte Batthyani, Bôhm, Bokanyï, Bêla Lindner, Kunfi, tous les piincipaux membres du Conseil IN ational. Karolyi prit la parole, mais sa voix ne poitait pas. Après le grand seigneur, Bokanyi, délégué des ouvriers, s'avança, pauvrement vêtu, son feutre mou dans la main droite, sa tète rude, aux épais cheveux encore noirs, à la forte moustache,
éclairée par un jour cru. D'une voix habituée à dominer les réunions publiques, il lança ce mot : « Citoyens. . . n A ce mot la foule fascinée fit un pas en avant, avec un « Ah! » sourd, quelque chose comme un gémissement de joie, et puis elle éclata en une clameur folle par où elle exprimait que son profond désir de liberté était rempli... Quand Bokanyi eut fini sa harangue, Karolyi, la main levée, jura le premier fidélité à la République populaire. Les autres ministres l'imitèrent. Puis des milliers de bras se tendirent dans le geste sacramentel, si souvent reproduit par nos estampes de la Révolution. Et pour achever la ressemblance avec des scènes qui jadis se sont déroulées chez nous, on vit, l'archiduc Joseph, l'homo regius, riîomme du roi, renonçant à tous ses titres et à son nom même de Habsbourg, venir jurer fidélité devant le Conseil National, entre les mains de Fabbé Hock.