‹ Quand Israël est roiChapitre 12 sur 24 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

A Bndapest, dans l'allégresse de l'indépendance reconquise, on oubliait le désastre militaire et l'on s'abandonnait aux illusions les plus folles sur le sort que les Alliés réservaient à la Hongrie. Au fond de l'esprit du plus simple des paysans magyars, il existe un fort sentiment qui lui représente sa nation, avec toutes ses races diverses, comme un corps indestructible, d'une vitalité supérieure à tous les coups du destin. Gela, c'est la patrie bongroise, un organisme vivant, bien lié dans toutes ses parties, dont rien ne saurait être distrait sans que tout le reste périsse. Que deviendrait la plaine sans le bois, le fer, le cbarbon des montagnes? Que deviendrait la montagne privée du blé et des fruits delà plaine?... Bien qu'assez illettré, ce peuple paysan se fait de son bistoire une idée

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infiniment plus vivante que n'en ont de la leur des peuples beaucoup plus instruits. Les chansons populaires, que tout le monde là-bas sait, par cœur, représentent sans cesse aux imaginations le plus romantique passé, et grâce à elles s'est conservée une aspiration profonde à la liberté d'autrefois. Et voilà qu'après trois siècles, ce vieux rêve de l'indépendance se réalisait tout à coup ! La Hongrie venait enfin de s'affranchir de l'Autriche. Gomment se résigner à croire que, juste à ce moment si longtemps espéré, la couronne de Saint Etienne allait être disloquée?... On disait couramment : « C'est la crainte des Russes qui nous a jetés vers l'Allemagne. Ce danger, désormais, n'existe plus. Rien ne nous empêche maintenant de reprendre avec la France l'amitié de jadis. Si nous nous sommes tenus fermement aux côtéê de nos Alliés, il ne faut voir là que la preuve de notre fidélité à la parole donnée. Mais nous avons toujours détesté les Allemands, et dans l'âme d'un paysan magyar il n'y a jamais eu, a:i contraire, la moindre haine pour les Français, Aujou-d'hui, nous déposons les armes avant que nos forces soient détruites et notice terri-

toire envahi. De notre pleine volonté, nous cessons d'être des belligérants pour devenir des neutres. Aussi est-ce en égaux et non pas en vaincus que nous devons être traités. L'Entente a fait la guerre à une Hongrie du passé, asservie malgré elle à la politique germanique. Cette Hongrie-là est bien morte. Affranchie de l'Autriche et maîtresse de ses destinées, elle aspire à devenir un État démocratique, comme la France ou l'Angleterre. Que ces libres nations nous accueillent, et que l'Occident nous protège, nous qui pendant tant de siècles avons défendu l'Occident ! ... »

J'ai assez vécu là-bas pour me rendre compte que ces paroles étaient sincères, du moins à la campagne et dans la profonde masse paysanne. L'Allemand, autant que l'Autrichien, y est profondément détesté, et on les confond Tun et l'autre sous le même vocable, assez méprisant, de Német (1). Tout au contraire, la France a

(1) En parlant de ces Nëmet, on dit couramment en Hongrie ; • Avec du chien, on ne fait pas du lard! » Et Bismarck, voyageant dan» la puszta, fut si frappé par le ton injurieux pour son pays d'une foule de chansons hongroises, qu'il désespéra, un moment, d'amener jamais les Magyars à s'entendre avec Berlia.

laissé dans les imaginations le souvenir des longues luttes menées jadis en commun. Elle plaît aussi aux paysans pour les idées libérales qu'elle a répandues dans le monde, et qu'euxmêmes ont défendues, les armes à la main, en 1848. Mais s'il est juste de dire qu'au cœur d'un paysan hongrois, il n'y a jamais eu de sympathie pour l'Allemagne et de haine contre les Français, comment les journalistes et les politiciens, qui depuis cinquante ans soutenaient avec passion la politique allemande, osaient-ils se réclamer de ces sentiments populaires, et les fortifier encore en exprimant en pensées claires ce qui, dans la foule hongroise, demeurait à l'état confus? Gomment pouvaientils oublier que depuis cinquante ans l'aristocratie, la finance, l'industrie, le commerce, tout ce qui comptait dans le pays s'était dévoué corps et âme à Berlin? Par quel aveuglement ne se disaient-ils pas que l'Entente même n'était plus libre, qu'elle avait pris des engagements envers d'autres États qui, dans des circonstances particulièrement difficiles, s'étaient rangés à ses côtés, et que l'heure était venue pour elle de tenir ses promesses? Enfin pou-

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vaient-ils se flatter d'avoir créé T unité sentimentale de leur pays, et fait de toutes les races qui l'habitent une nation unie par le cœur? Tous ces peuples divers étaient-ils aussi convaincus que les Magyars de l'indestructibilité de la Hongrie millénaire? Serbes, Roumains, Ruthènes et Slovaques n'allaient-ils pas réclamer pour eux-mêmes l'indépendance dont les Hongrois s'enthousiasmaient aujourd'hui, et profiter de la victoire pour s'émanciper à leur tour?

Evidemment, ces objections n'échappaient pas aux journalistes de Pest. Mais en se montrant tout à coup aussi follement ententophiles qu'ils étaient hier encore serviles à l'ép^ard de Berlin, ils comptaient, j'imagine, faire illusion aux Alliés, et dans le cas contraire soulever contre l'Entente Tirrésistible rancune d'un immense espoir déçu. Quant à Michel Karolyi, à force de répéter à lui-même et aux autres qu'il était persona grata en Angleterre, en Am.érique et en France, sans doute cet esprit vaniteux et puéril avait-il fini par le croire. Et c'est presque avec allégresse que ses compatriotes, échauffés par la presse et

leurs propres illusions, le virent partir pour Belgrade, où il allait discuter avec le général Franchet d'Espèrey les conditions de l'armistice.

Pour l'escorter dans ce voyage, il avait choisi des personnes dont le caractère, pensaitil, ne pouvait qu'impressionner d'une façon favorable un général républicain. Le socialiste Bokanyi et le capitaine Gszerniak, délégués du conseil des ouvriers et des soldats, devaient symboliser la nature pacifique et révolutionnaire de la nouvelle Hongrie. Oscar laszi représentait la bonne volonté du nouveau gouvernement envers les nationalités. Louis liatvany était, pour ainsi dire, l'image de cet esprit européen dont se réclamaient les membres du Conseil National. Et Karolyi lui-même avait tenu à exprimer par un accoutrement d'une simplicité désinvolte (culotte de sport et veston) ses sentiments démocratiques. Quelques conseillers techniques accompagnaient la mission.

Le soir, en quittant leur hôtel pour se rendre à la maison où Franchet d'Espèrey les avait convoqués, ces messieurs étaient tellement per-

suadés de recevoir un bon accueil qu'ils pensaient être retenus à dîner. Détail bien révélateur : ils avaient tous en poche quelques cartes postales, pour les faire signer au dessert.

Or, l'entrevue ne fut pas le moins du monde ce qu'ils avaient espéré. On les introduisit dans une pièce qu'éclairaient médiocrement deux méchantes lampes à pétrole. Le général entra, en tenue de campagne, suivi de son chef d'étatmajor et d'un colonel serbe. Il salua les envoyés d'une légère inclination de la tête, et debout devant la cheminée, son premier mot fut pour dire :

- — On y voit mal ici. C'est votre faute. Vous avez coupé l'électricité partout.

Karolyi lui présenta le ministre laszi et le baron Hatvany, puis le socialiste Bokanyi, et quand ce fut le tour de Cszerniak, délégué du soviet des soldats :

— Ah! fit le généra], vous en êtes déjà là!

Karolyi lut ensuite un long mémorandum qu'il avait préparé, et dans lequel il exprimait les sentiments de la Hongrie nouvelle, née de la

Révolution d'octobre : « Pour la première fois, disait-il, notre patrie peut manifester devant TEntente sa véritable volonté. Cette guerre a été l'œuvre de la monarchie austro-hongroise, féodale et autocratique, qui, d'accord avec le militarisme prussien, a mis l'Europe en feu. Le régime déchu avait paralysé les forces de tous ceux qui chez nous désapprouvaient la guerre et luttaient pour la démocratie et la liberté nationale. La Hongrie de Louis Kossuth était complètement bâillonnée. On n'y entendait plus que la voix des grands seigneurs inféodés à l'impénalisme germanique et adversaires déclarés des nationalités. La révolution populaire qui vient d'éclater à Budapest a changé tout cela. Aujourd'hui, nous paraissons devant vous, non comme les ministres du Roi mais comme les plénipo-tentiaires du peuple hongrois... (Pardon! du peuple magyar, interrompit le général.) Nous déclarons solennellement n'accepter aucune responsabilité pour les actes de la politique intéiieure ou extérieure du régime disparu. Nous ne sommes pas des féodaux, nous sommes des démocrates qui allons réaliser dès demain le suffrage universel et distribuer la

terre à ceux qui la cultivent. iSous sommes des pacifiques, résolument hostiles à l'ancienne alliance allemande, et partisans enthousiastes de la Société des nations... Depuis le 1" novembre, nous avons cessé d'être pour vous des ennemis et nous sommes devenus des neutres... Aideznous. Obtenez des Polonais et des Tchéco-Slovaques qu'ils laissent passer le charbon qui nous est indispensable... Écartez de nous la violence, et si vous entrez en Hongrie, n*y laissez pénétrer que des Français, des Anglais, des Italiens ou des Américains, mais épargneznous la présence des troupes roumaines, tchèques ou serbes, et aussi de vos soldats coloniaux!... Enfin, mon général, nous vous prions de soutenir de votre prestige moral, dans sa lourde tâche, le gouvernement populaire hongrois qui se réclame d'un profond désir de paix, de ses sentiments démocratiques et du droit qu*ont les nations de disposer hbrement de leur destin. «

Toujours debout devant la cheminée, le général Franchet d'Espèrey répondit : -

— Thôkôly, Rakoczi, Kossuth, ces grands héros de la Hongrie en lutte contre la Germanie,

ce sont des noms que tout Français prononce avec respect. A la nation qu'ils symbolisent, la France n'a jamais cessé d'accorder sa sympathie. Mais depuis 1867,1a Hongrie s'est laissé duper par les Allemands. Elle est devenue la complice de leur rapacité. Et cette Hongrie-là, nous ne pouvons pas l'aimer. Elle subira le sort de l'Allemagne. Vous avez marché avec elle, vous devez être châtiés comme elle. Votre pays expiera et paiera. Et malheureusement, ce sont les humbles qui auront le plus à soiiffiir des misères de l'invasion, car il restera toujours aux riches la ressource de s'enfuir. . . Vous disiez tout à l'heure que vous parliez au nom du peuple hongrois. Vous ne représentez que la race magyare. Je connais votre histoire. Vous avez opprimé des gens qui n'étaient pas de votre sang. A l'heure qu'il est, vous avez contre vous les Tchèques, les Roumains, les Yougo-Slaves. Je tiens ces peuples dans ma main. Je n'ai qu'un signe à faire et vous serez détmits. Pensez -vous que la France puisse oublier de quelle manière vos journaux l'ont insultée?,..

— Pas tous, inteiTonipit laszi, les organes nationalistes seulement...

— Assez, assez, je sais ce que je dis ! continua le général... Vous arrivez trop tard. Il y quinze jours encore, la déclaration de votre neutralité aurait pu m' être de quelque utilité. Elle ne me sert plus de rien, maintenant que je suis à Belgrade. Je traite avec vous parce que le comte Michel Rarolyi est à la tête de votre délégation. Nous avons appris, pendant la guerre, à le connaître comme un honnête homme. Dans la situation critique de la Hongrie, il est seul à pouvoir adoucir votre sort. Rangez-vous autour de lui.

Là-dessus, le général invita Rarolyi et laszi à le suivre dans son cabinet. Il leur remit le texte de ses conditions d'armistice, et les laissant en tête-à-téte avec son chef d'État-major, son aide de camp et le colonel serbe, lui-même il s'en alla dîner.

L'armistice que le général avait rapidement établi, dès qu'il avait connu l'intention des Hongrois de négocier avec lui, avait à ses yeux pour objet de mettre tout de suite hors de cause Farmée de Mackensen qui occupait toujours la

Roumanie et la Transylvanie, et de donner aux Alliés la libre disposition des chemins de fer hongrois pour amener ses divisions à Budapest et à Vienne, et s'il le fallait, à BerUn. Cette convention, élaborée avec l'état-major serbe, précisait nettement les territoires qui devaient être occupés par les soldats du roi Pierre, et prévoyait les quantités de matériel, de vivres et de bétail à Hvrer à la Serbie. Mais, en ce qui touchait les Eoumadns, le texte arrêté à Belgrade ne pouvait pas les satisfcdre. Par une singulière conception du rôle d'un général en chef, notre gouvernement n'avait pas mis le commandant des armées d'Orient au courant du traité passé en 1916 entre la France et Bucarest. Aussi la ligne tracée par Franchet d'Espèrey ne modifiait- elle qu'assez peu la frontière existante — ce qui allait soulever aussitôt les protestations des Roumains pressés d'entrer en possession de la Transylvanie. Enfin, du côté tchéco-slovaque, le général, ignorant tout des intentions de l'Entente, n'avait rien déterminé.

Ces insuffisances d'ailleurs auraient été négligeables «i, comme le pensait le général, l'armis-

tice n'avait été qu'une mesure tout à fait provisoire, destinée à faciliter un nouveau bond de ses armées. Mais le Conseil Suprême donna l'ordre aux troupes alliées de ne pas franchir le Danube. La convention de Belgrade se trouva régler en fait, pendant des mois et des mois, la situation respective des Magyars et de leurs voisins, et ses défauts apparurent quand il fallut adapter ce règlement militaire à des circonstances pour lesquelles il n'avait pas été conçu.

Si bénignes qu'elles fussent, ces conditions qui laissaient presque intact le territoire de la Hongrie, semblèrent tout à fait excessives aux délégués magyars. « Nous serons pendus, disaient-ils, si nous acceptons ces clauses! » Et ils revinrent à Budapest avec le sentiment qu'ils avaient été reçus, pour employer l'expression de Louis Hatvany, non pas comme les représentants d'une nation civilisée, mais comme les envoyés d'une tribu nègre d'Afrique.

Malgré les paroles aimables que lui avait personnellement adressées Franchet d'Espèrey, le coup était dur pour Karolyi. Il essaya de sauver la face en disant qu'il ne fallait pas

s'étonner outre mesure du manque d'égards d'un Franchet, car c'était un Breton, c'est-àdire qu'il appartenait à une « sous-race » de la France — ce qui, à tout prendre, était une assez ingénieuse défaite pour des gens habitués à établir entre les races qui peuplaient leur pays une sévère hiérarchie, il fit accepter l'armistice, en jetant dans l'opinion l'idée qu'en vertu des principes du président Wilson, les conditions définitives de la paix seraient moins sévères. Et déjà dans ses propos commençait d'apparaître une pensée qui devait bientôt s'imposer à son esprit : « Avec un peu de bolchévisme, nous nous en tirerons toujours. »

Une nouvelle désillusion suivit presque aussitôt la déconvenue de Belgrade. Pendant des siècles, ce qu'on appelle le problème des Nationalités n'exista pas en Hongrie. C'était un peuple guerrier, où l'homme qui se battait bien, à quelque race qu'il appartînt, obtenait une terre, un titre, qui le faisaient entrer de plein droit dans la noblesse. Beaucoup des plus grandes familles hongroises sont d'origine slave ou romaine, voire turque, comme celle des Banffi. Mais vers 1830, l'effei^vescence d'une époque révolution-

naire, le développement des pensées et des littératures nationales, et surtout la politique de Vienne qui trouvait son intérêt à opposer les unes aux autres les diverses races de l'empire, suscitèrent des inimitiés qui s'ignoraient autrefois, et dont l'eflet se fit sentir en 1848. Les Croates de Jelacsic, les bandes serbes de Kara Georgevitch et les paysans roumains soulevés aidèrent puissaaiment T Autriche à réprimer l'effort de la Hongrie pour conquérir l'indépendance. En dépit de ses ressentiments, la génération libérale des Kossuth, des Széchényi, des Deak, se garda de toute violence, et prit pour règle de conduite que la Hongrie ne pouvait vivre sans le bon accord de ses peuples. Ma' s la génération qui suivit montra beaucoup n^^oins de sagesse. Chose bien inattendue (mais les Juifs ne connaissent que l'excès !), sous l'influence de la presse sémitique, on vit se développer en Hongrie un nationalisme outrancier, qui suscita la zizanie entre des populations habituées depuis très longtemps à vivre en assez bonne harmonie. Et sans doute, ce chauvinisme magyarn'eut jamais rien de la brutalité qui déshonora, par exemple, le régime prussien eu

Pologne. Jamais en Hongrie, on n'a fouetté un enfant serbe ou roumain, coupable d'avoir fait sa prière dans sa langue maternelle! Ce fut plutôt une explosion de vanité pruérile, qui se traduisit surtout en bavardages de café, en articles de journaux et en manifestations oratoires. Cependant, si le mot d'oppression est trop fort pour caractériser l'attitude des Magyars envers leurs Nationalités, il faut pourtant reconnaître qu'ils ne les traitaient pas en égales. Ils ne firent rien, ou presque rien, pour leur développement matériel, intellectuel et moral. Une superbe indifférence, ce fut leur maladresse et leur faute. Comme disait pittoresquement quelqu'un : les populations non magyares ne voyageaient pas à pied, on les mettait en troisième classe.

La Hongrie, qui s'était leurrée sur les intention des Alliés, avait mis aussi trop d'espoir dans le loyalisme de ces peuples qu'elle avait tant négligés. L'autonomie dans le cadre de l'État hongrois, qu'on leur promettait aujourd'hui, ne les satisfaisait plus. Au lendemain même de l'armistice, les Roumains de Transylvanie avaient formé un Comité National et réclamaient leur complète indépendance. Oscar laszi s'em-

presse de se rendre à Arad, pour conférer avec les délé(^ués roumains. Mais o est en vain qu'iJ veut les persuader de rester fidèles à la Hongrie et de former avec elle une sorte de Suisse orientale. Les autres ne veulent rien entendre. Alors il fait jouer lui aussi la menace du bolchévisme : • Prenez garde, leur dit-il. La paix n'est plus désormais dans la main des Foch et autres généraux de l'Entente qui, comme nous venons de le voir à Belgrade, ne sont en rien différents des Hindenburg et des Liidendorff . La paix sera l'œuvre de ia République européenne des soviets. Les promesses que certaines Puissances ont faites aux impérialismes tcbèque et autres, cette République n'en tiendra aucun compte. Moscou vient d'accréditer comme représentant à Budapest le camarade Rakowski. Ce sont des hommes comme lui qui dicteront la paix et non les impérialistes... »

Dans ces paroles de laszi, quelle part convenait-il de faire à la feinte diplomatique et à la sincérité? Personnellement, ce bourgeois radical répugnait au communisme; mais dans la débâcle de ses illusions sur l'Entente et sur le loyalisme des Nationalités (ce qu'on

i6à QUAND ISRAËL EST ROI

Yoyak en Transylvanie se passait en iném€ temps chez le Ruthènes, les- Slovaques et le« Serbes), im aussi enlrevoyail, c»mme un vagpae et dernier espoir, un tel bouleverse* ment social de l'Europe tout entière qa^il n'y aurait bientôt plus ni vainqueurs ni vaJnM eus (I).

En attendant, un peif partout, des jacqueries éclataient dans la campagne, eomine chez nous en quatre-vingt-traze. Les paysans, prenait à la lettre le mot de républiq>j?€» si étranger à leur pensée, et qui signifie " société commune >» ed bo^npjirois, s'appropriaient le» terres, pillaient &u. brûlaient les ebateaux; et les rancunes entre gens de races différentes ajoutaient au tragique de ces baines sociales. Il y avait aussi dan» les villages les vieux compres^ à irég^F avec le» Juifs et les notaires! Assommer le Juil et se venger du notaire, c'avait été, pendant quatre an», entre l'arrière et le front, une des

(1) One seule nationalité d'e«t tenue toujoar» fermement aux oôtës de»' Magyar» : ieu Alleaiands d« Hongrie, nombreux surtout à Budapeit et dans l'ouest du pays. Ils «e déclarèreut toujours attachés à l'unité hongroise, et même iX$ reprochèrent com^me aoe trahison aux Saxons de Transylvanie d'aroir fonW un Conseil national et de s'être r-éclaméê des principes do tTilsotf.

grandes questions agitées dans les conversa» tions et les lettres. On l'avait trop vu à l'œuvre le gros Juif de Budapest, ou d'ailleurs, embusqué dans l'Intendance, parcourir le pays sous un bel uniforme, pour faire les achats de l'armée ! Et l'on ne pardonnait pas non plus aux petits Juifs campagnards leurs fortunes si rapidement acquises par des procédés mystérieux, dont l'astuce échappait à la simple rouerie pay* sanne. Quant aux notaires qui, en Hongrie, jouent à peu près, dans les villages, le même rôle que les maires chez nous, c'étaient eux qui pendant la guerre faisaient les réquisitions. Or, en tout lieu du monde, aux yeux d'un paysan, une réquisition, c'est toujours une injustice. Et il faut avoir vécu dans la campagne hongroise, pour se représenter la fureur d'un INIagyar, qui par le zèle d'un notaire ou la rapacité d un Juif connaît cette humiliation ; ne plus atteler qu'un seul cheval, au lieu de deux à sa charrette!... La gendarmerie provinciale, hier encore considérable et fortement organisée, comme il était naturel dans un pays toujours menacé de quelque agitation nationale, avait été dissoute. Juifs et notaires passaient de tristes quarts

d'heure. Toute la campagne était livrée à ses tragédies locales.

A Budapest, plus de charbon, plus de bois. Les mines et les forêts se trouvaient aux main? des Tchèques, des Roumains et des Serbes, qui arrêtaient tout trafic. L'une après l'autre, les usines de la banlieue se fermaient, jetant sur le pavé des milliers de s:ms-travail. L'éclairage et le chauffage manquaient : double tristesse, double misère dans ce dur hiver d'Europe centrale. La famine aussi menaçait, car faute de combustible, il arrivait tout juste un train par jour dans la ville.

Pendant ce temps, au mépris de l'armistice, sur toutes les frontières, les troupes tchèques, serbes et roumaines s'avançaient en territoire hongrois, appelées par leurs frères de sang ou s'imposant par la force. Pour résister à l'invasion, il n'y avait qu'une ombre d'armée. Karolyj en arrivant au pouvoir avait donné Tordre de déposer les armes sur tous les fronts. Son ministre de la Guerre, le colonel Lindner, soldat brave mais aigri par quatre ans de campagne, déclarait aux officiers rassemblés pour jurer fidélité au nouveau gouvernement : « Noua

avons cru que l'idéal pour lequel nous nous sommes battus méritait les sacrifices que nous avons faits. Moi, votre ministre responsable, je déclare que cet idéal était faux. Une vie nouvelle victorieuse naît sous l'étoile du pacifisme. Je ne veux plus voir un soldat! >» Aussitôt, tous les hommes qui avaient un emploi quelque part, un petit bien à la campagne, ou simplement une famille qu'ils n'avaient pas vue depuis longtemps, s'étaient empressés d'obéir à cet étonnant colonel, laissant là leurs régiments, où bientôt il ne resta plus que de pauvres diables, sans feu ni lieu, et qui trouvaient commode de toucher une paye et d'être nourris sans rien faire.

Effrayé du pacifisme excessif de son ministre de la Guerre, Karolyi l'avait destitué. Mais subissant lui-même les influences destructrices qui agissaient autour de lui, il prenait des résolutions, pour le moins aussi étranges. Quelques troupes rentraient du front en bon ordre, avec leurs officiers et leurs armes, après avoir franchi sans encombre les barrages d'Allemands, de Slovènes et de Ruthènes, qui détroussaient les isolés au passage. A leur arrivée à Budapest,

Karolyi les désarmait. Bien plus, il demandait II par écrit aux corps d'armée de Lemberfj, de Cracovie, de Gratz, d'enlever son fusil à tout soldat hongrois se dirigeant vers son pays — en sorte qu'il perdait à la fois effectif et matériel, laissant la Hongrie sans défense contre les entreprises de ses impatients voisins.

Pour faire respecter l'armistice, il y avait bien à Budapest une mission militaire interalliée. L'officier français qui la présidait, le lieutenantcolonel Vix, s'efforçait de son mieux de maintenir les adversaires sur la ligne fixée par Francbet d'Espèrey. Mais les Tchèques avaient obtenu du Conseil suprême l'autorisation d'occuper la Slovaquie et de s'avancer sur le Danube à moins de cent kilomètres de Pest. Et cette atteinte à l'accord, qu'il était chargé d'appliquer, rendait fort délicate la situation du colonel à Pégard des Hongrois, quand il leur reprochait à son tour quelque infraction aux dix -sept points de la Convention de Belgrade. Les Roumains, aussi pressés que les Tchèques d'occuper les teiTitoires que leur attribuait le traité de 1916, s'avançaient en Transylvanie, cherchant à se procurer sur place les vivres, le bétail et le

matériel de toute sorte, dont ils avaient grand besoin après le sac de leur pays par les armées de jVlackensen. Très iïnpaitialement, le chef de la mission militaire infligeait aux Hongrois, lorsqu'ils se trouvaient dans leur tort, des amendes en cartouches, qu'on envoyait aux Polonais; tl expédiait note sur note aux Serbes, aux Tchèques, aux Roumains, s'il apprenait qu'ils s'étaient avancés au delà des limites prescrites. Mais ceux-ci répondaient par d'autres notes où ils prouvaient leur innocence. Et que pouvaient tous ces papiers contre la poussée irrésistible de soldats victorieux, avides de réaliser leur conquête?...

Autour de Karolyi, l'accord précaire des partis, qui avait fait, il y avait deux mois à peine, le succès de la révolution d'octobre, n'était déjà plus qu'un souvenir. Entre les ministres bourgeois et les ministres socialistes tout était ma tière à querelle. Dans cette Hongrie féodale, où les trois quarts du sol appartiennent à quelques centaines de grands seigneur» terriens, tout le monde s'entendait sur la nécessité d'une réforme agraire; mais tandis que les ministres bourgeois auraient voulu créer, comme fîu France, une

classe de petits propriétaires conservateurs, les ministres socialistes prétendaient remettre l'exploitation des grands domaines aux mains des associations paysannes... Les ministres boiirgeois soutenaient ouvertement quelques régiments d'officiers qui s'étaient constitués d'euxmêmes pour remplacer la police et la gendarmerie absentes; mais les ministres socialistes, cédant aux exigences des soldats organisés en soviets, demandaient leur dissolution... Les ministres bourgeois réclamaient des mesures sévères contre le bolcbévisme naissant, que favorisaient la misère et la propagande des premiers prisonniers revenus de Russie ; mais les ministres socialistes refusaient d'entrer en conflit avec des gens dont ils partageaient l'idéal, s'ils différaient encore avec eux sur les moyens de le réaliser, et surtout parce qu'ils s'appuyaient sur la menace du communisme pour essayer d'imposer leur programme de transformation sociale.

En tout pays, une bourgeoisie sans armée ni police est une classe impuissante. Elle l'était particulièrement en Hongrie, où elle ne forme dansla nation qu'une infime minorité, en majeure

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partie juive, et qui est bien loin d'avoir les instincts de résistance propres à nos bourgeoisies d'Occident. Les socialistes, au contraire, groupés dans leurs syndicats au nombre de deux cent mille environ, représentaient à Budapest la seule force qui subsistât dans la désorganisation générale. Et par sympathie naturelle Karolyi était entraîné vers eux. Il donne l'ordre de dissoudre les régiments d'officiers; il reconnaît le bolchévisme comme un parti politique, et déclare que personne ne pourra être poursuivi pour ses opinions communistes ; il se rallie au projet de socialisation du sol, des banques et des grandes industries; bref, tour à tour il abandonne son ministre de la Guerre, son ministre de l'Agriculture, son ministre de l'Intérieur; et à ceux qui lui reprochaient de tout céder aux socialistes, il répondait par ce mot de chauffeur affolé de vitesse : « Je suis monté dans un train rapide. Que ceux qui ne veulent pas me suivre à cette allure descendent. »»

Les ministres bourgeois des( «ndirent. Pour former un nouveau gouvernement et mettre audessus des partis Thomme qui restait toujours le symbole de la révolution d'octobre, le Con-

seil Nationai s'empressa de nommer le comte Michel Karolyi président de la République Provisoire, sans même attendre la réunion d'une Assemblée constituante, que le trouble du ptys ne permettait pas d'élire. Karolyi remplaça les bour(]feoi$ démissionnaires par des ministres socialistes. Lui-même, il alla s'installer daa$ le palais de Bude à la place du Roi. Ses rêv€« d'enfant étaient comblés.

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