CHAPITRE VIII
La tête ronde, complètement rasée, de vastes oreilles pointues, les yeux gros et saillants, le nez court, les lèvres énormes, une bouche largement fendue, pas de menton, l'air d'un lézard : tel apparaît Bêla Kun. Au moral, un petit employé juif, débrouillard et rusé, comme on en voit des milliers à Budapest.
C'était, avant la guerre- un journaliste obscur qu'on avait vu passer, çà et là, dans les salles de rédaction, faisant d'infimes reportables, et qui avait un jour disparu. On le retrouve en province, à Roloszvar, dans les fonctions de secrétaire d'une mutualité ouviière. Accusé d'avoir détourné une petite somme de la caisse, ses camarades l'avaient chassé de ce poste de confiance, et on allait instruire son procès lorsque la guerre éclata. Avec son régiment il
partit pour les Karpathes, où il fut fait prisonnier au cours de l'année 1916. On l'envoya en Sibérie, au camp de détention de Tomsk. Il y apprit le russe, et quelque temps après la révolution de Kerensky, il se lia d'amitié avec le fameux propagandiste Radek, de son vrai nom Zobelsohn, aujourd'hui gros personnage du ministère des Affaires étrangères à Moscou, et qui alors était chargé de la propagande bolchéviste parmi les prisonniers. Bêla Kun fonda avec lui et un autre Juif (qui se faisait appeler Ernest Por) une revue hebdomadaire, le Socialiste international, rédigée en hongrois, et pour laquelle ils recevaient à titre de subvention une somme de 20000 roubles. Un peu plus tard, quand les armées allemandes, pénétrant profondément en Russie, parurent mettre en péril le gouvernement des soviets, Run proposa de former avec des prisonniers un bataillon international, pour l'organisation duquel il toucha encore 30000 roubles. Trente volontaires seulement répondirent à son appel : vingt-deux décampèrent sitôt qu'ils eurent en poche leur prime de 150 roubles. Avec les huit hommes qui restaient, Bêla Kun et Ernest Por marché-
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rent à la frontière, mais au bout de trois jouri ils rentraient à Petrograd.
Là, Bêla Kun devint rapidement un des familiers de Lénine. On le voit, en 1918, fonder à Moscou le congrès des prisonniers de guerre, et toucher 46000 roubles pour payer les frais généraux. Mais sans doute, une fois encore, ses comptes ne furent pas très corrects, car en pleine séance les camarades le traitèrent d'escroc.
C'est à ce congrès que fut votée la création d'un cours d'agitateurs. Ce cours durait quatre semaines; chaque auditeur recevait 50 roubles par jour et sa noui'riture en plus. Bêla Kun et Perlstein mirent la haute main sur cet enseignement d'une importance capitale dans la pensée de Lénine. Successivement, ils fondèrent un groupe hongrois, un groupe roumain avec Pascariu à sa tête, un groupe finançais avec le capitaine Sadoul, un groupe tchèque, un groupe allemand, un groupe finnois, etc., auxquels Beia Kun remettait 60 000 roubles de subvention pour chacun. En même temps il s'occupait de la Fédération des troupes communistes étrangères, dont il était le président, et qui avait pour but le racolage des soldats.
I7i^ QUAND ISPiAÇL EST ROI
Je P^ 3iiis 5 il faut attribuer la réussite de Bêla Kun à ses talents d'orateur (qui étaient fort médiocres) ou seulement au désir qu'avaient de pauvres diables de s'assurer, dans leur misère, des conditions de vie un peu plus favorables, le certain c'est que les Magvars furent de tous les prisonniers ceux qui entrèrent le plus volontiers au service de l'armée rouge. On raconte même que plusieurs fois, dans des circonstances critiques, les bolchévistes bougrois sauvèrent le régime des soviets.
Quelques semaines après la révolution de Karolyi, Bêla Kun, sous le nom de Major Sebestyen, rentrait à Budapest, avec un groupé de médecins et d'infirmiers. Il avait reçu, à son départ, une somme de 300000 roubles, poiLC commencer l'agitation communiste en Hongrie. La Croix-Rouge russe de Vienne devait lui fournir de l'argent au fur et à mesure de ses besoins. De son aveu, c'est douze millions de roubles qu'il toucba, de novembre 1918 à mars 11)11), où s'établit en Hongrie la dictature du prolétariat.
11 eut d'abord peu de succès. Son journal Vorôs Ujsag — le Journal rouge — effrayait
moins les geas paisibles qu'il ne les amusait par des violences du genre de celle-ci : « Il ne suffit pas de tuer les bourgeois, il faut encore les mettre en pièces. »» Les réunions strictement privées^ oii il exposait les méthodes de la révolution russe, n'attiraient que quelques intellectuels, étudiants et étudiantes, israélites pour la plupart. Les syndicats ouvriers lui étaient fran* chement hostiles*. Et même parmi les soldats, où le régime des Conseils et des « hommes de confiance »» s'était déjà substitué à 1* ancienne hiérarchie, il était mal accueilli, comme le proave l'échauffourée du l* janvier 1919.
Ce }Gur-là, à la tête d'une bande d'environ six cents individus, côn^posée de sans-travail^ de démobilisés, de forçats en ruptui-e de ban et de prisonniers russcîv, il envahit la cour d'une caserne et harangue les hommes, qui s'étaient! mis curieusement aftx fenêtres. D'une chambrée partit un coup de feu. Ce fut aussitôt le signal d'une assez vive fusillade entre soldats et communistes. Beia Kun abandonna la place et se pendit alors dans une autre caserne, où son échec fut plus piteux encore. Les soldats l'enfermèrent dans le poste de police. Vainement^
pour le délivrer, ses partisaas essayèrent de forcer Tentrée de la caserne. Il ne fut remis en liberté que sur l'intervention de son coreligionnaire, le docteur Joseph Pogany.
Ce Pogany, qui s attribuait le titre de président des soviets de soldats, était le même personnage qui, le soir du 30 octobre, avait pris la tête de la petite troupe qui assassina le comte Tisza. C'était le fils du laveur de cadavres d'une synagogue de Pest. Il avait suivi les cours de l'Université et reçu le grade de docteur — ce qui ne laissait pas de surprendre, quand on voyait ses allures de boucher et sa figura brutale, où deux yeux mal éveillés avaient peine à se faire jour dans la graisse. Féru de succès dramatiques, il était Fauteur d'une pièce, refusée d'ailleurs partout, intitulée JSapoléon, dans laquelle il montrait un Empereur pacifiste, nourrissant dans son cœur des rêves idylliques de vie à la campagne, mais toujours contraint à la guerre par une fatalité malheureuse. Pareil à ces cabotins qui, pour avoir un jour tenu sur les planches d'un théâtre le rôle du Petit Caporal, continuent dans la vie à se croire l'Empereur, le docteur Joseph Pogany, la main gauche
dans son gilet et la droite derrière le dos, l'œil plissé comme s'il regardait au loin dans une lunette imaginaire les charges d'Austerlitz, posait à l'homme légendaire, et dans les salles de rédaction ses camarades juifs se montraient, en riant, ce Napoléon de ghetto.
Lorsque éclata la guerre, il se débrouille comme il put pour être exempté du service (ce fanatique du dieu des combats, n'aimant dans l'Empereur qu'un petit bourgeois débonnaire). 11 collaborait alors aujournal socialiste Nepszava (la Foix du Peuple). Chaque grand quotidien de Budapest était autorisé par le ministre de la Guerre à conserver les rédacteurs estimés indispensables. Mais le directeur du Nepszava ne jugea pas indispensables les services de Pogany, qui se rabattit sur une feuille d'allure bourgeoise et modérée. Grâce au comte Tisza, il obtini l'autorisation de rester au journal Az Est fie SoirJ. Durant toute la guerre, il se distingua par l'ardeur de son patriotisme verbeux et sa servilité envers le moindre sous-lieutenant, toutes les fois que d'aventure il allait faire un reportage sur le front. Ses camarades se souviennent encore d'un certain toast qu'il pro-
noîîça lors du passage à Budapest du général Bohm Errnoli, exécré des Hongrois qui Taccusaient de les choisir toujours, de préférence aux Autrichiens, pour les envoyer à la mort. Aucun journaliste de Pest n'ayant voulu prononcer un discours en son honneur, ce fut Pogany qui s'en chargea.
Au moment de la débâcle, il se trouva aussi à l'aise pour insulter les officiers qu'il était empressé naguère à les couvrir de louanges. Le même instinct bizarre qui le poussait à faire de sa personne une caricature abjecte de Napoléon, rentraînait invinciblement vers les gens et les choses de Tarmée. C'est pour plaire aux soldats, en satisfaisant leurs rancunes contre l'ancien premier ministre, qu'il piit sur lui d'assassiner Tisza, avec le même zèle qu'il célébrait Bohm Ermoli. Ce crime lui avait valu une sorte de prestige ignoble ; et le gouvernement deKarolyi lui témoignait à la fois de la reconnaissance et du dégoût, pour l'avoir délivré de son plus redoutable adversaire.
Quinze jours après T affaire manquée de la caserne Marie-Thérèse, Bêla Knn remporta sou premier grand succès dans le centre minier de
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Salgotaryan, à la lisière des Karpathes, où il avait des parents. La population ouvrière, excitée par ses harangues, pilla la ville pendant trois jours. De retour à Budapest, il entraîne sa petite troupe de sans-travail et de démobilisés à l'assaut des imprimeries de deux journaux bourgeois. Ici encore succès complet : toutes les machines sont cassées.
Karolyi demanda alors au chef de la mission militaire de faire venir à Budapest quelques régiments français, pour maintenir l'ordre dans la ville. Le liuutenant-colonel Vix, qui avait reçu récemment une pierre dans sa voiture, lui répondit en l'invitant à arrêter Bêla Kun. « Rendez-nous le service de l'arrêter vousmême " , répUqua le comte Karolyi. A quoi le colonel objecta qu'il n'était pas chargé de la police de la ville. Mais à quelques jours de là, l'occasion s'offrit au Président de la République hongroise de faire l'acte d'énergie devant lequel il hésitait.
Au sortir d'une de leurs réunions, les sanstravail s'étant portés à l'attaque de la Nepszava, Torgane des social-démocrates, il fit marcher la police, avec l'appui de Garami. ministre du
Commerce et directeur du journal. Ce rut un vrai combat. Huit agents tués, d'autres blessés. Bêla Kun eut beau protester qu'il n'était pour rien dans la bagarre, et que toute la responsabilité en retombait sur le cbef du syndicat des sans-travail, il n'en fut pas moins emprisonné, et si rudement passé à tabac par les agents de police désireux de venger leurs camarades, qu'on dut le mener à l'bôpital. Le lendemain, plusieurs milliers d'ouvriers, portant à leurs chapeaux et sur leurs bannières corporatives des numéros du journal outragé, organisèrent une manifestation en masse contre les communistes, qu'ils traitaient de déments et de voyous irresponsables. Mais dans la presse Israélite on représentait Bêla Kun comme un martyr, un nouveau Christ; et au Gouvernement même, deux ministres juifs bolché visants prenaient énergiquement la défense de leur coreligionnaire brutalisé par la police. Ainsi voit- on, tous les jours, sur la frontière galicienne, un Juif de Hongrie, apercevant entre les mains des gendarmes quelqu'un de ses frères de Pologne arrivé sans papiers, voler à son secours et le tirer d'affaire avec ce pieux mensonge : « Je le
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connais, c'est mon parent, c'est mon hôte. Lâchez-le, je le recevrai chez moi. »
L'un de ces ministres bolchévistes était le ministre de la Guerre, Guillaume Bôhm, ancien représentant d'une fabrique de machines à coudre et l'un des principaux chefs du syndicat des métallurgistes; l'autre, Sigismond Kunfi, ministre de l'instruction pubHque. Le docteur Sigismond Kunfi, de son vrai nom Kunstàdter, avait abjuré le judaïsme pour la rehgion protestante, plus propre à favoriser sa camère universitaire. Il ensei{^na quelques années au lycée de Temesvar; mais ayant adhéré au parti socialiste, il fut mis en demeure par le comte Apponyi, ministre de l'Instruction pubHque, de choisir entre l'Université et ses idées politiques. Avec éclat il donna sa démission et vint à Budapest f^ossir le nombre des journalistes juifs qui pullulent dans la ville. Sa culture et son esprit rélevaient fort au-dessus de ce médiocre milieu. Mais la crainte maladive de paraître enlisé dans les petites opinions bourgeoises où il avait été élevé, le poussait vers les opinions extrêmes. La seule pensée de se sentir en arrière d'un homme ou d'une idée lui était
insupportable, et ses yeux qui louchaient dans une figure qui d'ailleurs ne manquait pas de finesse, semblaient toujours épier de deux côtés à la fois si quelqu'un ou quelque chose ne l'avait pas dépassé. Avec cela très jouisseur, et de tous les ministres celui qui se caiTait dans son automobile avec le plus de fatuité désinvolte.
Bôhm et Kunfi allèrent dans la maison d*arrêt visiter Bêla Kun et les autres chefs communistes incarcérés, Laszlo, .Korvin-Klein, Babinovitz, etc., Israélites eux aussi. Ils firent nommer des camarades à la direction de la prison, en sorte que les détenus s'y trouvaient en fait les maîtres, pouvaient librement communiquer avec leurs amis du dehors, et pre* naient, dans leurs soi-disant cachots, cet air de héros malheureux, qui plaît toujours beaucoup à l'imagination populaire. Les imprimeurs^ les typographes, le syndicat des cheminots et celui des métallurgistes, deux mille ouviîers qui travaillaient aux usines de munitions de Gsepel, dans la banlieue de Pest, s'organisaient en soviets. Dans les casernes, Joseph Pogany continuait sa propagande, chassait du bâtiment
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OÙ ils étaient logés, les officiers de troupe, et décidait qu'à l'avenir les régiments choisiraient leurs chefs. On voyait des soldats déambuler en grand nombre avec des rubans rouges, une tête de mort à leur casquette. D'immenses cortèges de chômeurs parcouraient la ville en chantant des hymnes révolutionnaires. On distribuait ouvertement dans les rues et les tramways des brochures communistes. Les étudiants antisémites étaient expulsés de la salle où ils tenaient leur séance, et contraints de défiler entre deux rangs de matelots qui giflaient au passage ceux qui ne se découvraient pas. Enfin, pour contre-balancer l'arrestation de Bêla Kun et de ses compagnons, le Gouvernement donnait Tordre d'opérer des perquisitions chez tous les gens suspects d'esprit contre-révolutionnaire, et faisait jeter en prison un général et un évéque.
Pendant ce temps, les troupes roumaines, serbes, tchéco- slovaques, pénétraient toujours plus avant sur le territoire hongrois. Karolyi représentait vivement au lieutenant-colonel Vix que si cette invasion continuait, elle rendrait inévitable le triomphe du bolchévisme, en
jetant les patriotes mag^yars aux solutions désespérées. Mais au lieu d'envoyer des régiments à Budapest et d'y rétablir le calme, l' état-major français de Belgrade faisait rentrer de Bude, où il était caserne, le détachement des spahis marocains, venu il y avait quelques semaines pour arrêter Mackensen. Et presque en même temps, Vix recevait l'ordre de communiquer au Président de la République hongroise une note du Conseil Suprême autorisant les Roumains à s'avancer d'envii^on cent kilomètres en Hongrie (1).
Sans aller jusqu'à penser que cette décision de l'Entente pût déchaîner le bolchévisme, le colonel sentait bien qu'elle était inopportune. Il hésitait à la transmettre, essayait de gagner du temps, parlementait av^ec Belgrade et demandait, à tout le moins, que Ton confiât à un autre qu'à lui le soin de faire connaître aux Hongrois une modification si profonde du texte dont il était chargé d'assurer l'exécution. En attendant, ses paroles dilatoires ne donnaient
(.1) La note créait en outre une Taste bande neutre, large de 40 milles, et de 166 milles en longueur, oîi il était interdit aux soldats roumains et hongrois de pénétrer.
guère de réconfort au Président de la République hongroise. Karolyi en était réduit à épier dans le ciel, du haut de son palais de Bude, les signes annonciateurs d'un cataclysme universel, où la Hongrie pourrait trouver quelque chance de salut. Un jeune Juif qu'il avait envoyé à Berne en mission, entretenait dans son imagination cette sorte d'espoir messianique. Il s'appelait Kéri, de son vrai nom Krammer. Ce n'était pas une vieille perruque dans le genre de Diener Dénes, ni comme Pogany, un grotesque méchant. C'était le type, si commun en Israël, du faux talent qui aveugle comme l'entrée d'un cinéma. Un de ses compagnons de jeunesse, qui subit longtemps son prestige, m'a rapporté sur lui quelques traits assez frappants. Comme ses origines lui semblaient trop peu reluisantes (Juif et fils d'un marchand de graisse et d'huHe) Réri faisait circuler la fable que sa grand'mère avait été la maîtresse de Petôfi, le grand poète magyar, tombé à Segesvar dans la guerre de l'Indépendance, et qu'il avait du sang de ce héros dans les veines. Il se vantait aussi, par un baroque point d'honneur, d'avoir des vices monstrueux ou des pei*versités dégra-
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dantes. Et d'ailleurs ce n'était pas là imaf^ination toute pure. Il ne pouvait approcher, parait-il, une femme jolie, ou seulement bien habillée, sans essayer de la salir ou de cracher dessus. A ses yeux le besoin d'argent justifiait les pires bassesses. Il empruntait i tout le monde, à des gens qu'il connaissait depuis cinq minutes à peine, à tous les garçons de café et de salles de rédaction. Au reste assez cultivé, avec un goût du romanesque qui lui avait fait choisir, pour se loger, les restes d'un vieux cloître perdu dans l'île Marguerite, un des endroits les plus plaisants de Pest, sur lequel flotte le souvenir de la sainte reine de Hongrie, Une nonchalance souveraine lui paraissait une élégance indispensable de l'esprit, et l'un de ses bonheurs, c'était de jeter dans l'angoisse le directeur de son journal par les retards qu'il mettait à lui envoyer sa copie. L'insolence du ton et la satisfaction de contredire et de déplaire complétaient cette physionomie de littérateur dandy vers laquelle il s'évertuait. On le voyait, par exemple, élever l'Allemagne aux nues, mais si son interlocuteur avait la fâcheuse idée d'entrer liiiig son
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opinion, changeant aussitôt de point de vue, il dépeignait une Tcutonie qui n'était que plr'titude, balourdise et brutalité. Tantôt il traînait dans la boue l'anstocratie magyare, tantôt il célébrait en elle une élégance raffinée, qui conservait, disait-il, dans le monde, des germes de pourriture précieux. Et dans tous ces bavardages — qu'il écrivît ou qu'il parlât — il apportait un curieux don de grossir, de déformer, de passionner toute chose au gré de la fantaisie la plus insincère, mais qui semblait à son pubhc ingénu un intéressant effet de la nature et de l'art.
Un tel homme était bien fait pour éblouir Karolyi. Pendant longtemps, Kéii avait tourné autour du magnat naïf et prodigue pour tirer de lui quelque argent. Un jour enfin, il avait réussi à se faire envoyer à Berne avec une mission bien payée. Superbement vêtu, logé dans le meilleur hôtel, il menait la vie de grand seigneur qu'il rêvait, en compagnie de bon nombre de ses coreBgionnaires. Ce qui faisait dire à un magnat : « Aujourd'hui les Juifs vivent comme des comtes; et nous, nous vivons comme des Juifs. « Pour justifier sa mission
et entre* onir son patron dans ses idées illusoires, il lui adressait des rapports d'une truculente fantaisie sur la situation de l'Europe et de la France en particulier. Dans une forme brillante et vide, il lui montrait les tourbillons bolcbévistes entraînant le monde dans leur vertige; il amusait son esprit de mirages apocalyptiques, nés de la fumée d'un cigare et des vapeurs d'un bon repas; et quand il était à bout d'inventions et d'arguments, il recourait à ces mots décisifs : « C'est un fcdt établi par l'histoire... » formule qui revenait si souvent dans ses propos que ses amis ne Tabordaient qu'en le saluant par cette phrase, dont ils avaient fait une scie.
Le 12 mars, Kéri revint à Budapest, et ses conversations, plus encore que ses lettres, persuadèrent Karolyi qu'une étincelle suffirait à embraser l'Europe, et que, nouvel Attila, il tenait dans ses mains, par la menace du fléau bolcbéviste, le sort de l'Occident tout entier. Dans le même temps le bruit courait qu'une armée russe s'avançait sur les Karpathes, au secours du communisme hongrois. Un mémoire du colonel Stromfeld, futur comman-
dant de l'armée rouge, présentait à Karolyi ces rumeurs comme des faits véridiques, et ces Russes fantômes comme une force que rien ne pouvait plus arrêter. Et le comique, c'est que, de leur côté, les boichévistes russes répandaient, au milieu de leur population affamée, la nouvelle que les Magyars s'avançaient vers la Russie, poussant devant eux, pour la ravitailler, d'immenses troupeaux de cochons!
Juste à ce moment, le colonel Vix reçut l'ordre de remettre sans délai, sous la forme d'mi ultimatum exécutable dans les dix jours, la fameuse note dont il appréhendait les suites et qu'il aurait tant souhaité ajourner encore quelque temps. L'ordre était catégorique : il n'avait qu'à obéir. Le 20 mars, il se rendit donc au palais royal de Bude pour poiter son message au Président de la République hongro'se. Dès qu'il en eut pris connaissance, Karolyi convoqua tous les ministres, en présence du colonel Vix, pour leur demander leur avis. Ils déclarèrent à l'unanimité ne pouvoir prendre sur eux de souscrire à des conditions qui préjugeaient une paix inacceptable pour leur pays.
Quelques-uns même (Bôhm en particulier) s'exprimèrent si violemment que le coionel dut déclarer qu'il était là pour présenter un ordre et non pas en{3;a(^er des discussions. Et il se retira, laissant le Président et ses ministres à leur délibération.
Quels furent alors les sentiments de Michel Karolyi? Certainement un désespoir sincère de voir s'évanouir sa dernière espérance de conserver, dans ses frontières anciennes, la Hongrie millénaire; et certainement aussi une rancune personnelle à l'égard des Alliés qui, disait-il, Tavaient trahi et le récompensaient bien mal de la paix séparée qu'il avait faite et du désarmement volontaire de son pays.
Mais ce n'est pas forcer, je crois, la psychologie du personnage d'imaginer que, dans ce désarroi, il dut connaître une sorte d'ivresse, car cette fois il se trouvait bien devant un de ces événements tragiques, inattendus, dont il parlait jadis à la comtesse Teleki, et qui faisaient pour lui tout le piix de la vie... L'Entente le lâchait! Il allait lui montrer ce qu'il pouvait contre elle à son tour, en déchaînant sur le monde un bolchévisme dont l'Europe entière
crèverait — ce sont ses propres paroles. Il y avait en lui la fureur du paysan de la fable hongroise qui, debout sur le seuil de sa maison, voit une tempête de grêle s'abattre sur sa vigne, détruisant tout Tespoir de la récolte. Silencieux, calme en apparence mais le cœur rempli de colère, il contemple la bourrasque. Puis l'orage passé, il murmure : «Maintenant, regarde, bon Dieu, ce que moi aussi je sais faire! « Il prend sa hache, sort de chez lui, s'élance dans sa vigne, cogne en aveugle à droite, à gauche, et saccage en quelques minutes ce que l'orage avait laissé. . . Ainsi Karolyi s'écriait : «Maintenant l'Europe va voir ce que, moi aussi, je sais faire 1 » Il allait décrocher la hache, faire sortir de la prison Beia Kun et ses amis, leur remettre le pouvoir et massacrer, comme un dément, ce qui restait de la Hongrie.
Mais les Juifs, qui l'avaient soutenu jusque-là (car dans cette Hongrie féodale, même pour faire une révolution il faut toujours le grand nom d'un magnat), les Juifs ne lui laissèrent même pas la satisfaction amère de faire délibé* rément le geste du paysan hongrois, La révolution bokiiéviste du 20 mars, comme naguère
; celle du 30 octobre qui l'avait porté au pouvoir, se passa presque sans lui, et cette fois encore sur l'initiative d'une poignée d'israélites audacieux. Dans la journée, tous les ministres avaient démissionné, les uns pour ne pas souscrire au démembrement de la Hongrie, les autres parce qu'ils sentaient l'heure venue de faire triompher les idées pour lesquelles ils travaillaient depuis longtemps en secret. Assurés maintenant d'entraîner, à la faveur de l'indignation patriotique, la masse jusqu'ici récalcitrante des ouvriers socialistes, Bôhm et Kunfi allèrent trouver dans sa prison Bêla Kun et arrêtèrent avec lui les dernières mesures à prendre pour établir à Budapest la Répubhque des Conseils. Toute la nuit, les autos de l'armée, dont dispo- 3 ait Pogany, parcoururent les faubourgs pour convoquer les membres des soviets d'ouvriers et de soldats. Au matin, l'assemblée proclamait la dictature du prolétariat hongrois. Aussitôt Kunfi et Kéri, quittant la réunion, se rendirent chez Karolyi pour lui porter cette nouvelle et lui demander sa démission. Mais nu moment de quitter ce pouvoir qu'il avait tant désiré, l'ambitieux magnat hésitait. Kunfi crai-
gnit même un instant qu'il se rendît au Conseil, pour faire revenir les soviets sur la décision qu'ils avaient prise. Alors, de son ton péremptoire, Kéri lui représenta que la ville tout entière était acquise au bolchévisme et qu'il devait quitter la place. On croit entendre son discours, ses phrases favorites : « C'est un fait établi... Toute l'histoire nous enseigne... w Et quel plaisir pour un Kéri d'humilier le grand seigneur dont, hier encore, il quémandait les prébendes! Étourdi sinon convaincu, Karolyi finit par répondre : « Soit, faites ce que vous voudrez! » Les deux hommes passèrent dans la pièce voisine et rédigèrent la proclamation qui suit :
« Au peuple hongrois,
M Le Gouvernement a démissionné. Ceux qui jusqu'ici ont tenu le pouvoir par la volonté du peuple et avec l'appui du prolétariat, se rendent compte que la force des événements réclame une nouvelle ligne de conduite. La production ne peut être assurée que si le prolétariat prend la direction des affaires. L'état économique est critique ; la situation extérieure ne
l'est pas moins. La Conférence de la paix de Paris a pris en secret la décision d'occuper militairement la presque totalité du territoire hongrois. La mission militaire interalliée a déclaré (1) qu'à partir d'aujourd'hui la li^ne de démarcation devait être considérée comme une frontière politique. Le but évident d'une telle opération est de faire de notre pays une base stratégique contre l'armée des soviets misses qui combat sur la frontière de Roumanie. Le territoire qui nous est dérobé doit être le salaire des troupes roumaines et tchèques, avec lesquelles on veut abattre l'effort de la Révolution.
« Moi, Président provisoire de la République populaire hongroise, en face de cette décision delà Conférence de Paris, je m'adresse au prolétariat du monde, pour obtenir aide et justice. Je démissionne et je remets le pouvoir au prolétariat du peuple de Hongrie. »
Quand ils eurent achevé de rédiger ce manifeste, Kéri et Kunfi vinrent retrouver Karolyi.
(1) Cette assertiou était fausse. Elle fut dëtueotie catégoriquement par le colonel Vix.
H avait près de lui ses deux secrétaires particuliers, Simonyi et Oscar Gellert, israélites l'un et l'autre. Nonchalance de grand seigneur, scrupule de conscience ou suprême regret du pouvoir, il n'apposa pas lui-même sa signature au bas du document. Simonyi le signa pour lui. Et ce furent ces quatre Juifs qui mirent fin à la Eépublique hongroise et étouffèrent les derniers soubresauts de l'ambition du magnat.
A peine Kéri et Kunfi étaient-ils sortis du palais, que l'ancien Président de la Répubhque hongroise voulut retirer sa démission. Trop tard! Les choses avaient été rapidement menées. Sa proclamation au peuple était déjà connue des soviets, et on l'avait communiquée au monde entier par radio.
Une heure après, Bêla Kun et ses amis quittaient triomphalement la prison.
Ce fut seulement le lendemain matin — car depuis quarante-huit heures les journaux ne paraissaient plus ^— que la population de Budapest apprit ce qui s'était passé. Sur tous les murs, des placards rouges annonçaient la démission de Karolyi et la dictature du prolétariat.
D'autres décrétaient l'état de siège, défendaient les rassemblements, ordonnaient la fermeture immédiate de tous les magasins, dont on allait dresser l'inventaire, à l'exception des boutiques de denrées alimentaires, des marchands de tabac, des papetiers, des pharmaciens, des droguistes et des bandagistes! D'autres encore interdisaient la vente de Talcool. Et comme refrain à tout cela : peine de mort, exécution sur-le-champ.
Stupéfaits de cette révolution plus rapide encore que la première, et qui les inquiétait davantage, les passants s'an'étaient une seconde, parcouraient des yeux ces affiches et filaient rapidement sans échanger de réflexions. Devant les banques et les édifices publics, seuls quelques gardes rouges qui n'avaient de militaire qu'un brassard et un fusil, donnaient une physionomie un peu singulière à la rue. Mais déjà les conducteurs de tramways vous appelaient M camarades » , ce qui ne manquait pas de sonner étrangement dans ce pays où le respect du titre et du rang social est, pour ainsi dire, congénital, et où, la veille encore, on vous donnait du Monseigneur, à tout le moins de
rExcellence, si l'on savait être arrogeant et distribuer de généreux pourboires.
Passant, dans le même quart d'heure, du régime de la prison au gouvernement de l'État, Bêla Kun et ses amis installaient, à la place de l'ancien Cabinet, un Conseil exécutif, dont les membres prenaient le nom de Commissaires du peuple. Bêla Kun en donna la présidence à Alexandre Garbaï, personnage tout à fait obscur, mais qui avait à ses yeux l'avantage d'être chrétien et de masquer le caractère sémitique de ce mouvement communiste. Sur vingt-six Commissaires, dix-huit en effet étaient juifs. Chiffre inouï si l'on songe qu'en Hongrie il n*y avait que quinze cent mille Israélites sur vingt et un millions d'habitants. Ces dix-huit personnages prirent en main la direction du gouvernement bolchevique ; les autres n'étaient que des comparses, et Ton disait plaisamment à Budapest qu'ils ne figuraient au conseil de la République juive, que pour expédier les ordres le saint jour du Sabbat — en cela tout pareils à ces domestiques chrétiens qui, du vendredi au samedi, font dans les maisons d'Israël les besognes domestiques, que la loi
de Moïse interdit ce jour-là. Bêla Kun s'était contenté du titre de Commissaire aux Affaires étrangères. Rouerie naïve qui ne trompait personne. Après la dynastie d'Arpad, après Saint Etienne et ses fils, après les Anjou, les Hunyade et les Habsbourg, il y avait aujourd'hui un roi d'Israël en Hongrie.