‹ Quand Israël est roiChapitre 21 sur 24 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Dans la cathédrale de Grenade, où reposent les restes mortels d'Isabelle la Catholique, un curieux panneau de bois peint représente des Maures, coiffés de hauts turbans et vêtus de la gandourah, qui se pressent autour d'une cuve pour recevoir l'eau baptismale, et assurer par là leui' salut dans l'autre monde, et surtout dans celui-ci... C'est quelque chose d'assez pareil, qu'aux derniers jours du bolchévisme, on put voir à Budapest. Jamais, depuis les temps lointains où le roi Saint Etienne christianisait en masse ses compagnons barbares, il n'y eut autant de conversions en Hongrie. Épouvantés à l'idée des excès qui allaient suivre inévitablement l'échec de l'expérience judéo-bolchéviste, c'est par centaines et par centaines que les Juifs coururent au baptême : ils se précipitaient à

ré.ofiise, comme dans une compagnie d'assurances, la plus sûre qu'il y eût au monde.

Leurs craintes n'étaient pas chimériques. Ce que laissait derrière elle la dictature du prolétariat, c'était dans toute la nation une si violente haine antisémite, qu'aujourd'hui encore elle domine tout autre sentiment, même l'humiliation de la défaite et la tristesse de la patrie diminuée. Israël connut alors un de ces pénibles moments, comme il en a vécu tant de fois au cours des âges, mais qui dut avoir pour lui un goût de fiel d'autant plus amer qu'il s'était habitué à considérer la Hongrie comme une terre de Ghanaan. D'un bout à l'autre du pays, ce fut une ruée sur les Juifs. Les crimes de Szamuely et des gars de Lénine étaient venus s'ajouter à tous les vieux griefs que les paysans avaient contre eux. Plus récemment encore, quand les Roumains avaient envahi le territoire, raflant tout ce qu'ils pouvaient emporter, on avait vu, dans la campagne, les Juifs accueillir l'envahisseur avec cette servilité et cet esprit d'opportunisme qui les fait toujours se mettre à la disposition du plus fort, et il avait semblé monstrueux qu'après avoir été les favoris du

bolchévisme, ils le fussent encore du Roumain, qui venait mettre à la raison Bêla Kun et ses amis ! Il fallut payer tout cela. Maintes choses tragiques se passèrent dans ces endroits où, quelques semaines plus tôt, Szamuely arrivait avec ses porteurs de grenades. Aux environs du bourg d'Orgovany, j'ai traversé tel petit bois d'acacias, bien léger et transparent par un beau jour d'été, où, sans autre forme de procès, les gens des environs pendirent d'un coup soixante-deux bolchévistes, dont la plupart étaient Hébreux. Un paysan qui m'accompagnait, et qui avait certainement participé à l'affaire, me dit en me montrant ses mains, avec un inti'aduisible sourire : « Il n'y a pas de sang sur mes doigts, mais il n'y a plus de Juifs au village... »

Des troupes d'officiers sans solde et sans métier, qui s'étaient donné pour mission de purger la Hongrie du bolchévisme, parcouraient la contrée, pratiquant des exécutions sommaires, pour se venger des vexations qu'euxmêmes ou leurs familles avaient subies pendant le communisme et l'invasion roumaine. A Budapest, quelques-uns de ces détachements (on

appelait ainsi les bandes d'officiers) s'étaient installés dans plusieurs grands hôtels, dont ils avaient fait leurs casernes. Là aussi, il se passa des histoires mal connues, des drames rapides et féroces, exactement calqués sur les horreurs bolchévistes, et qui ne sont propres qu'à vous dégoûter de l'humanité quelle qu'elle soit. En écrivant ces lignes, j'ai sous les yeux le rapport d'une mission de travaillistes anglais, aussi terrible à parcourir que le petit bois d'Orgovany. Et bien qu'il soit très difficile, en ces sortes d'affaires, de départager le vrai du faux, on sent monter, de ce papier, la même fade odeur sanglante que je croyais respirer, l'autre jour, au milieu des acacias.

Ce paroxysme de fureur se calma peu à peu, mais j'ai encore pu voir, moi-même, des scènes du genre de celle-ci. C'est le soir. Un café de Budapest. Un de ces cafés toujours pleins, où se passe, là-bas, une grande partie de la vie. Tout à coup, dans la rue, on entend courir des gens ; des voitures filent à vive allure; à la porte apparaissent des uniformes variés, appartenant aux divers détachements d'officiers, et derrière eux, une centaine de

manifestants affiliés à la ligne antisémite « les Hongrois qui s'éveillent » ou « les Hongrois réveillés ». Dans le café, c'est la panique. On voit des consommateurs se précipiter sous le billard et sous les canapés, d'autres courir aux water-closets, d'autres au téléphone. Mais là, un Hongrois réveillé les arrête en disant : « Inutile de vouloir prévenir la police : tous les fils sont coupés ! » Pendant ce temps, des officiers circulent de table en table, demandant poliment à chacun de se légitimer, comme on dit, c'est-à-dire de présenter ses papiers d'identité. On reconnaît un Juif rien qu'à la façon dont il se lève, avant même qu'on lui ait rien demandé. Aussitôt il est saisi, on se le passe de main en main ; et par une opération magique, il n'a pas atteint la porte qu'il a déjà perdu en route son portefeuille, son porte- monnaie, sa montre et son étui à cigares. Puis on le jette à la foule, qui le reçoit avec des cris et des exclamations diverses, dont je retiens celle-ci : « Cognez-lui sur la tête, pour qu'il ne devienne pas boiteux ! » Le café nettoyé, la bande des inquisiteurs salue avec courtoisie

le reste des clients, et va recommencer ailleurs son exploit peu héroïque.

Un jour, dans une de ces bagarres, un Juif allégua pour sa défense qu'il était baptisé, et il exhiba «n effet son certificat de baptême.

— Fort bien, répliqua l'officier. Récite-moi ton Pater.

— Notre Père, qui êtes aux cieux...

Le nouveau converti n'en savait pas plus long. Incontinent, on l'expédia dans la rue pour y apprendre la suite. . .

Aujourd'hui, ces brutalités ont pris fin, mais le problème juif demeure. Toute la Hongrie se hérisse pour repousser Israël. On veut expulser du pays les cinq cent mille Galiciens arrivés pendant la guerre; on limite le nombre des Juifs admis à l'Université, pour diminuer leur importance dans les professions libérales qu'ils avaient envahies ; on ferme les loges maçonniques, presque uniquement juives; un peu partout, des banques et des coopératives chrétiennes s'organisent pour remplacer l'intermédiaire hébreu ; des maisons d'édition et des journaux se créent, avec la mission de défendre l'intellectualité natio-

nale. Une lutte violente est engagée entre deux âmes et deux races. Et voici les propos, les voix alternées qui dominent le bruit quotidien du combat :

— Ah, ces Juifs! s'écrie le Chrétien avec une passion qu'exalte le sentiment de son immense faiblesse devant son formidable adversaire. Nous ont-ils assez trompés! Depuis plus d'un demi-siècle, tous nos hommes d'État, libéraux ou conservateurs, catholiques ou protestants, se sont employés à l'envi à leur ouvrir notre pays. Nous avions tellement peur de passer en Europe pour des Turcs arriérés, pour un peuple rétrograde! Nous faisions taire nos antipathies profondes, afin de paraître intelligents, modernes, européens, que sais-je! Nous nous mettions un bandeau sur les yeux, et nous déclarions fièrement, à l'exemple des nations civilisées d'Occident, qu'il fallait être un barbare pour s'imaginer que, dans la question juive, il y avait autre chose qu'une simple quer?lle de rehgion. Nous restions sourds aux avertissements de ceux qui nous disaient : a L'Allemagne, l'Angleterre ou la France peuvent se permettre, si bon leur semble, de

recevoir les Juifs avec g^énérosité. Dans ces trois pays réunis, de plus de cent millions d'habitants, le nombre des Juifs égale à peine celui qu'il atteint chez nous. Allemands, Anglais ou Français peuvent bien verser dans leur grand lac une bouteille d'encre. Mais nous, si nous versons cette bouteille dans la soupe hongroise, on ne pourra plus la manger... » Nous avons fermé l'oreille à ces conseils de la prudence. Nous avons cru naïvement que ces milliers et ces milliers d'étrangers s'assimileraient aisément et deviendraient pareils à nous. Quinze sous suffisaient à opérer un miracle! Pour quinze sous, ils pouvaient changer de nom. Pour quinze sous, un Kohn devenait Bêla Kun, un Krammer se transformait en Keri, un Otto Klein en Gorvin! Un Magyar de plus! disions-nous. Autant de gagné pour notre petite nation, si seule, si perdue sur les frontières de la civilisation!... Nous ne voulions pas regarder dans leur âme, niaisement satisfaits que nous étions de les voir se déguiser en Magyars, parler notre langage, prendre quelques-unes de nos habitudes et

beaucoup de nos défauts. Au boui de deux générations, ces Juifs sauvages de Galicie devenaient des personnages. Avec ce sentiment de la famille et de la race si développé en eux, ils se poussaient les uns les autres, accaparant toutes les professions susceptibles d'assurer la fortune et la puissance, et nous abandonnant la pompeuse misère de l'administration, les emplois bonorifiques et tous les métiers inférieurs... Voulez-vous quelques cbiffres? Dans la Hongrie d'avant-guerre, on comptait à peu près cinq Juifs par cent habitants. Mais sur cent médecins, ingénieurs, avocats ou journalistes, cinquante étaient des Juifs; sur cent commerçants, cinquante-six; sur cent éditeurs, cinquante-sept; sur cent employés de commerce et d'industrie, plus de la moitié encore ! En revanche, on n'en rencontrait aucun dans les emplois pénibles. A peine auriezvous pu trouver un forgeron, un maçon, un domestique israéUte, sur cent ouvriers de cette sorte. A la campagne, le quart de la propriété était tombé entre leurs mains, alors qu'en toute équité ils n'auraient dû en posséder qu'à peine le vingtième. Et là, vous n'auriez pas découvert

Î06 QUxVlND ISRAËL EST ROI

un seul Juif sur cent journaliers a(jricoles... Notre malheureuse nation est devenue, à la lettre, un pays de fonctionnaires, de hobereaux et de paysans, dominé par une élite de financiers, de commerçants et d'intellectuels juifs. C'est pour le bien de la Hongrie! disaient-ils. Longftcmps nous l'avons cru nous-mêmes. Et cela est peut-être vrai, si l'on tient pour profit un certain progrès matériel, une certaine adaptation aux formes soi-disant supérieures de la civilisation occidentale. Ils ont bâti cette ville de Pest, dont hier encore nous étions fiers, et qui s'élève dans notre plaine comme une verrue monstrueuse, un affreux conglomérat de tous nos défauts et des leurs. Ils nous ont jetés dans le courant des grandes affaires de l'Europe, en développant chez nous une vie financière si intense qu'il n'y a plus une oie, plus une poule qui ne pondent pour leurs banques! Ils ont également entrepris de dresser notre mentalité aux idées de l'Occident, car la pensée est pour eux une affaire, une occupation profitable, comme Texploitation d'une marque d'autos ou de machines à coudre. Mais ils ne nous ont présenté qu'une grimace de l'Occident, comme

ils ne sont eux-nipnies qu'une caricature des Hon^jrois. Sans qu'ils s'en rendent compte, leur cervelle déforme toutes les pensées qui s'y logent, et dans ce qu'ils nous ont apporté, un véritable Européen ne reconnaît plus son esprit. A Londres, à Paris, à Berlin, ils corrompent aussi toute chose, mais cela demeure sans importance, car il existe là-bas des créateurs d'idées, de puissantes forces indigènes, pour rétablir sans cesse ce qu'ils abîment dans le moule de leur nature sensuelle, vaniteuse, excessive, erotique et peu profonde. Mais nous autres, ici, nous sommes abandonnés sans défense à leur malfaisant génie, à tout ce bavardage dont ils nous éblouissent, à leurs journaux, à leurs revues, à leurs pièces de théâtre, à leurs nourritures spirituelles de la plus médiocre espèce, assaisonnées d'épices qui nous emportent le palais... x\u moins pourraient-ils se vanter d'avoir pris pendant la guerre une part des sacrifictes, je ne dis pas proportionnelle à leur importance dans le pays, mais simplement en rapport avec leur nombre? Naguère, ils menaient grand tapag3 avec leurs sentiments patriotiques, et, en toute occasion,

pour flatter notre amour-propre, ils se montraient plus Magyars que nous-mêmes. Mais quand l'heure fut venue de prouver leur patriotisme autrement que par des paroles et des articles de journaux, ils n'ont eu qu'un souci : échapper au service et se défiler à l'arrière. Dans les conseils de revision, la moitié des majors étaient des Juifs, et ils ne manquaient pas de prétextes pour exempter un coreligionnaire. Dans l'armée elle-même, la masse des paysans étant inapte à fournir des secrétaires et des paperassiers, ce furent naturellement des Juifs qui se casèrent dans ces emplois. Aussi le chiffre de leurs pertes, comparé à celui des chrétiens, est à lui seul éloquent. Tandis que ceux-ci ont laissé, sur les champs de bataille, le quart de leur effectif, huit pour cent seulement des officiers juifs sont morts. Les étudiants chrétiens des écoles supérieures ont péri dans la proportion de quarante-huit pour cent, et les Juifs dans la proportion de sept. Quant aux simples soldats, dix-sept pour cent de Magyars sont tombés contre un pour cent de Juifs. Et que représentent ces quelques disparus, si l'on songe aux cinq cent mille émi-

grants de Galicie qui, peadant ces cinq années de guerre, se sont abattus chez nous! Enfin, monsieur, au jour de la défaite, pour nous remercier de les avoir si libéralement accueillis, ils ont tenté de détruire de fond en comble notre civilisation, et ils ont installé chez nous ce bolchévisme, dont le mieux qu'on puisse dire est qu'il est, chez les uns, la dernière forme de l'esprit messianique,' et chez les autres, une volonté brutale d'établir le règne d'Israël sur tous les peuples du monde...

— Tout cela, répond le Juif d'un air apeuré mais narquois, où ghsse le sourire d'Henri Heine, ce ne sont que raisonnements de boutiquiers et d'étudiants jaloux qui défendent leur pâtée. Voyons les choses froidement. Grâce à Dieu, vous ne nous détestez pas autant que vous l'imaginez. Votre aristocratie tient à nous, puisque nous faisons ses affaires. Votre clergé catholique (votre haut clergé, le seul qui compte, s'entend) nous est aussi très favorable : nous administrons ses biens, car sa confiance en nous est complète, et de plus, nous offrons à son zèle une matière à conversion admirable. Quant à vos pasteurs protes-

tants, ils sont trop pénétrés d'esprit biblique pour être délibérément hostiles aux descendant? d'Abraham et de Moïse. Soyez francs! Vos paysans eux-mêmes ne nous détestent pas. A-t-on jamais vu le moindre pogrom en Hongrie? Les pendaisons de ces dernières semaines sont de tristes accidents, artificiellement organisés, dont nous ne leur tiendrons pas rigueur, cnr ils en sont au fond innocents... Non, nos vrais, nos seuls ennemis, ce sont vos nobles fainéants, vos petits bourgeois timides et paresseux, qui feraient mieux de travailler au lieu de perdre leur temps à cracher sur les Juifs. Commerçants, médecins, avocats, journalistes et étudiants chrétiens ne nous pardonnent pas nos succès. Qn'y pouvons-nous? Peuton nous faire sérieusement un grief d'être une race plus énergique, plus subtile que la hongroise? Est-ce notre faute si, au lycée, à l'université, nous sommes toujours les premiers? Peut-on nous reprocher d'être des commerçants plus habies, des industriels plus hardis? J'ai quelquefois entendu soutenir que notre réussite tient moins à notre intelligence et à notre activité qu'à un certain manque

de scrupules. Cela, c*est vite dit! Mais si je regarde autour de moi, je ne vois pas que la probité des chrétiens soit bien supérieure à la probité des Juifs. Ce que je vous accorde seulement, c'est que notre malhonnêteté a plus d'imagination et d'envergure que la vôtre. Ce qui fait que, donnant de plus grands résultats, elle frappe les yeux davantage. Un exemple : au cours de la guerre, j'ai connu maint pauvre diable chrétien qui volait l'Etat de son mieux, en faisant lécher du sel à ses bœufs, afin d'exciter leur soif et de vendre à l'Intendance des bétes toutes gonflées d'eau. Evidemment un Juif a une autre façon d'opérer : lui, il fait boire le général. Simple différence de méthode qui ne touche pas au fond des choses... Autre grief. Nous ne serions pas seulement de grands perturbateurs du trafic et les sangsues de la nation, mais encore un élément pernicieux pour son esprit et son âme. Nous y apportons, paraît-il, la fébrilité, le trouble, l'érotisme, je ne sais quoi de maladif, d'impatient et d'exaspéré, qui s'acharne à détruire tous les vieux sentiments et toutes les vieilles pensées sur lesquelles

on vivait depuis des siècles. Ah! que c'est donc mal nous connaître! Notre grand défaut, au contraire, n*est-il pas une instabilité, une débilité mentale qui nous fait trop facilement accepter les pensées et les mœurs des autres peuples? Mais, cher monsieur, nos pères et nos grands-pères, depuis qu'ils sont installés en Hongrie, croyez -moi, ils n'ont qu'une idée : c'est que leurs fils ne leur ressemblent pas, et qu'au lieu de mener la vie qu'ils ont connue, la vie du commerçant âpre au gain, ils deviennent des cavaliers comme les fils du hobereau dont ils achètent le blé, qu'ils jettent l'argent par les fenêtres avec désinvolture, et qu'en entrant dans un café ils sachent demander au tzigane de jouer leur air favori... C'est nous, hélas! qui avons pris tous les défauts du Magyar, comme nous prenons tous les défauts des peuples chez lesquels nous nous arrêtons un moment; et quand on me raconte que les Juifs ont perverti la Hongrie, il me semble qu'on pourrait dire, avec non moins de vérité, que la Hongrie a pourri ses Juifs. Je reconnais d'ailleurs, pour conclure, que le résultat n'est heureux ni pour les uns ni pour les autres... Quant au

Uli DIALOGUE SAINS FIN 273

reproche de vouloir tout bouleverser, qu'il est de mode aujourd'hui de nous jeter à la fif]fure, parce qu'un quarteron de Juifs a mis sens dessus dessous la Russie, et qu'ici même on a vu une bande d'énergumènes se livrer à des actes que tout israélite réprouve, il témoigne à mon avis d*un bien pauvre sens historique. Il n'y a que peu de Juifs en France, et cependant il est fort à parier que si la France avait été Vcdncue, elle aurait connu, elle aussi, une nouvelle Commune. Même en tenant pour fondé qu'à Budapest, comme à Moscou, le bolchévisme soit notre œuvre, que n'accusez-vous aussi les millions d'imbéciles qui se sont laissé mener?... Au reste, je ne conteste pas que le mythe révolutionnaire ait toujours exercé sur nous un attrait presque irrésistible. Nous sommes un peuple de charlatans et de dupes. Nous nous lançons avec fureur après toutes les idées qui passent, et l'on nous fait croire tout ce qu'on veut. Nous avons cru à la Loi, nous avons cini à nos prophètes, nous avons cru à nos docteurs talmudiques, au Zohar, au socialisme, à toute doctrine qui nous présente un avenir resplendissant. Nous sommes des pies

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qui nous jetons à l'étourdie sur ce qui biille, de tristes papillons qui se brûlent au feu des idées. Connaissez- vous, je vous le demande, une histoire plus fertile en illusions que la nôtre? Depuis des siècles nous attendons le Messie, et nous l'attendrons toujours. Nous avons cru à des Messie innombrables ; et le comique, l'extravagant, c'est que le seul qui se soit présenté avec humilité et sérieux, nous l'avons mis en croix... de peur sans doute, je veux le croire, d'arriver trop tôt, avec lui, au bout de notre rêve! Nos communistes d'aujourd'hui, ces soi-disant hommes de l'avenir, ce sont les revenants d'un très lointain passé, nos éternels docteui^, nos éternels rabbins, nos éternels prophètes, nos éternels dupeurs. Et le Capital de Karl Marx, c'est du Talmud encore!... Seulement, ne vous y trompez pas, le souffle révolutionnaire n'est pas tout le génie d'Israël. La vérité, c'est qu'il y a dans notre race un singulier esprit d'à-propos, une activité toujours prête à profiter des circonstances. Dans un Ëtat ferme et sain, nous sommes Disraeli, le meilleur soutien de la tradition et de l'ordre; et par ce même désir de l'action et de la puis-

sance (deux objets qu'on ne saurait distinguer), nous donnons, en des temps troublés, un Trotzki ou un simpleBela Kun.

A ces mots, le Chrétien ne peut se contenir davantage, et coupant la parole au Juif :

— Eh ! c'est bien justement là ce que nous ne pouvons pardonner! En tout pays, vous travaillez pour le bien et pour le mal, avec l'unique souci de réaliser tous les instincts que vous portez dans votre sang. Vous ne vous intéressez qu'à vous-mêmes; vous êtes une force qui se donne carrière pour le plaisir de se déployer, ou plutôt par impuissance à s'imposer une règle. Vous n'êtes jamais embarrassés par les multiples sentiments que tout un passé particulier a pu créer dans nos âmes, par une tradition inconsciente mais toute-puissante sur nous, et qui peut nous faire sacrifier nos intérêts personnels et jusqu'à notre vie, pour dé-» fendre des choses qui vous demeureront éternellement étrangères. Il y a des réalités que vous comprenez tout de suite et avec une finesse extrême. Mais il en est aussi d'autres, et des plus importantes, qui tiennent à notre âme, et que vous ne saisirez jamais — pas plus

que nous ne pouvons nous vanter de pénétrer dans vos cœurs. Notre erreur, pendant cinquante ans, a été de croire qu'à notre ^ré nous pouvions faire des Hongrois avec des Juifs. Cela est impossible. Les plus loyaux parmi vous le reconnaissent et s'en font gloire à juste titre. Chaque homme n'a pas un trésor d'affection collective iUimité; chacun de nous ne peut aimer qu'une patrie à la fois. Vous, vous avez la vôtre, et d'autant plus splendide qu'elle est située dans l'idéal, dans l'espérance et la nue. Mais n'essayez pas de nous tromper et de vous tromper vous-mêmes. Vous pouvez avoir du goût, de la sympathie, de l'attachement pour tel ou tel peuple étranger; naturalisés, baptisés, vous pouvez être fidèles à votre nouvelle religion et à votre nouvelle patrie; mais cela ne saurait aller plus loin. Vous êtes d'Israël et vous restez, en Israël, les plus nationalistes des hommes. Je ne vous en veux point de cela, je vous en admire plutôt. Toute race a son mystère qui la soutient et la conserve. Vous avez votre secret, magnifique et respectable comme celui de tous les peuples. Souffrez seulement que si nous vous acceptons libérale-

ment chez nous, nous ne nous souciions pas de remettre nos destinées dans vos mains. Je vous accorde volontiers que nous autres, Honfjrois, nous sommes moins subtils, moins actifs que vous. Nous possédons très peu le sens de cette vie moderne, que vous avez si puissamment contribué à créer à votre image. Mais nous avons une vieille âme enfantine, généreuse et chevaleresque; une vieille âme orientale, paresseuse et rêveuse; un caractère particulier, qui nous vient de nos origines lointaines; un tempérament national, que nous ont fait mille ans d'histoire. Peu nous importe que, grâce à vous, nous devenions plus pareils, au moins en apparence, à tout le reste de l'Europe. Nous voulons demeurer nous-mêmes, bons ou mauvais, intelligents ou stupides. Nous avons subi trop longtemps votre domination insinuante et tous les faux prestiges dont vous nous avez abusés. Nous les rejetons aujourd'hui. Nous refusons d'être dans notre plaine un bétail mené par des bergers étrangers, même si ces bergers s'appellent Abraham ou Moïse.

Et le Juif, qui, depuis deux mille ans, a entendu bien d'autres paroles amères et s'est

tiré de bien d'autres mauvais pas, réplique à son tour sans colère :

— Prenez garde de recommencer, avec nous, une expérience qui a si mal réussi aux Espagnols quand ils ont expulsé tous leurs Maures et tous leurs Juifs. Il y a cinq siècles de cela, et ils en souffrent encore! D'ailleurs, vous ne pouvez songer sérieusement à nous déporter en masse, comme au temps d'Isabelle. Vous ne voulez pas non plus, je pense, nous jeter tous au Danube? Vos mesures d'exception n'aui'ont d'autre résultat que de nous ramasser sur nous-mêmes et de nous rendre plus forts. Vous allez redonner aux meilleurs d'entre nous ou aux pires, comme vous voudrez, à ceux qui étaient arrivés à la dernière étape du renoncement à Israël, à ceux qui ne sentaient plus tressaillir en eux quelque chose quand on prononçait ce mot *< juif » (ou «elui, pis encore, par tout ce qu'il renferme de fausse politesse et de ménagement hypocrite, ce mot affreux d' «Israélite >'), chez ceux-là, dis-je, vous allez faire revivre par la persécution le sentiment de leur race. Moi-même, hier encore, je n'éprouvais que du dégoût pour tous ces Juifs sauvages venus de Galicie avec leur fanatisme

insensé et leur saleté repoussante. Je descendais du tramway pourne pas sentir leur odeur et ne plus avoir sous les yeux ces affreux types du judaïsme. Aujourd'hui qu'on les poursuit, je les tiens pour mes frères en juiverie et je me range à côté d'eux. Je ne suis pas le seul. Je pourrais vous citer maints Juifs qui, pendant le bolchévisme, révoltés des excès de nos coreligionnaires, et redoutant des représailles, se sont jetés dans le baptême; mais aussitôt qu'ils ont vu se produire les violences qu'ils avaient prévues, et des vexations inouïes s'abattre sur leurs frères de la veille, ils ont renié leur reniement et sont rentrés dans Israël... Laissez-moi vous dire un secret. On répète volontiers : faut-il que ces Juifs soient forts pour s'être maintenus et développés dans le monde malgré tout ce qu'ils ont subi. Ce n'est pas « malgré» qu'il faut dire; c'est grâce à la persécution et non pas malgré elle, que nous sommes devenus ce que nous sommes. Nous n'avons rien produit de grand que dans la misère et l'épreuve. Notre Bible fut conçue en des temps où nous n'étions que des bédouins pillards, des tribus errantes et menacées. Le jour où nous avons formé un État régulier,

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notre génie s'est tari. Du fameux temple de SalomoQ il ne reste aucun vestige, mais il semble qu'il ait eu plus cle somptuosité orientale que de beauté véritable. Les psaumes de David et le Cantique des cantiques sont les seuls monuments durables que nous ayons de ce temps-là. Sous les Rois, Daniel prophétise, mais il est assez médiocre. Les deux grandes voix d'Israël, Isaïe et Jérémie, sont les voix du malheur et de l'exil. Et le Talmud est né dans l'enfer de Babylone... Croyez-moi, nous ne sommes pas plus intelligents que le commun des mortels; j'incline même à croire que, dans son ensemble, notre race est plutôt assez médiocre. Il nous manque la grande invention, l'originalité créatrice. Mais nous avons été malheureux, et par là nous avons acquis un certain mépris des hommes qui nous ont méprisés, le dédain des événements qui nous ont abattus et qu'il a fallu surmonter. Cela nous a donné une vue cruelle et réaliste de l'humanité et des choses, et une adresse incontestable pour déjouer, par l'esprit de finesse, l'hostilité qui nous entoure. Nous sommes dans la vie de l'Europe un sel, un tonique, un poison, tout ce que vous voudrez; nous entrons, dans la chimie du

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monde, comme un élément nécessaire et qu'on n'éliminera pas. Nous avons d'énormes défauts; je les connais encore mieux que vous : tâchez de vous en préserver. Nous avons aussi des vertus : à vous de les mettre à profit. . .

Et la dispute continue entre le Chrétien jamais lassé d'accuser et de se plaindre, et le Juif jamais à bout d'arguments pour se défendre. Vieux débat, vieille rengaine qui alimente, depuis des siècles, la conversation de l'Occident, quand tant d'autres sujets, au cours des âges, ont épuisé leur intérêt; éternel dialogue qui se rpuvre toujours, tantôt ici, tantôt là, toujours actuel et vivant, et dont le dramatique consiste justement en ceci qu'on ne saurait imaginer qu'ii puisse avoir une fin.

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