UNE CITADELLE DE L'OCCIDENT
d'un passant qui rêve. C'est une idée tout allemande de solidifier des songes et de condenser des fumées. Aux bords du Rhin, on a toujours aimé ces reconstitutions pédantes, qui d'une ruine romanesque font un château neuf fastidieux, et d'un vieux burg croulant, hanté par les fées de la rive et les esprits des airs, une sotte bâtisse, d'où l'imagination et les oiseaux de nuit s'envolent pour laisser la place au concierge. Là-bas, la mélancolie romantique se transforme tout de suite en assez niais désir de restituer à des choses, qui ne sont plus guère qu'un souvenir, une brutale apparence matérielle. Et dans ce désir de restaurer ce qui a été naguère et de perpétuer des aspects d'autrefois, il faut voir, je crois, plus d'orgueil que de poésie véritable. On supprime le temps, rhorizon, les brouillards où s'enveloppe la vérité du passé, pour affirmer grossièrement que la force de jadis, qui édifia ces murailles éboulées, reste toujours active et vivante. Mais toutes ces pierres assemblées avec art ne nous effrent que des rêves refroidis d'archéologues et d'architectes. Elles ne font quelque illusion que dans la brume du soir; et tout ce
vieux neuf ennuie là où la ruine enchantait .
Ah! oui, le moyen âge des Anjou et de Corvin, je le retrouve, ce matin, à Bude^ mais tout neuf, ag^ressif, aveu^^lant pour l'esprit et pour les yeux. Sur ce plateau où les maçons de Bray-sur-Somme et les artistes italiens avaient donné carrière à leur génie, l'esprit allemand n'a inspiré qu'un triste pensum d'écolier. A tout ce bric-à-brac héroïque, comme je préfère ce qui, là-haut, a conservé son caractère de petite ville boui'geoise, les vieilles rues endormies, les vieilles maisons jaunes, simples mais d'une bonne époque, qui ne veulent pas s'en faire accroire et acceptent l'humble vie que le temps leur a faite avec une charmante modestie i Près de leurs puits rouilles, dans leurs coui^ intérieures, j^entends bien mieux que dans le faux décor moyenâgeux le murmure que fait l'histoire autour de l'antique citadelle. Tout cet amas de pierres qui voudraient être éloquentes ne fait que troîib er cette harmonie, tandis que la plus simple inscription sur le plâtre met tout de suite l'esprit en rumeur, comme le moindre bruit résonne dans le silence de la nuit.
Et voilà qu'au passage je reconnais un des
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endroits les plus gracieux de Bude, où naguère je suis venu bien souvent. C'est une pâtisserie qui date du Directoire ou des premiers jours de l'Empire. Boiseries, lustres, [places, trumeaux. Victoires ailées qui tiennent des couronnes audessus des compotiers, frises, moulures, rien n'a changé dans le décor que le premier patron qui s'établit en cet endroit av&it choisi pour sa boutique. J'entre, je reconnais toutes ,choses, et au fond des vitrines les mille petits objets étranges, faits d'étoffe et de sucre, d'une invention saugrenue, d'un goût prodigieusement démodé, qui semblent eux aussi avoir
plus de cent ans C'est là qu'à certains jours
de nostalgie et de brume, devant une bizarre liqueur qui sentait la pharmacie. Français perdu dans cette ville étrangère, et qui n'avait, hélas! d'autre distraction que le rêve, j'ai entendu sonner bien souvent l'angélus de midi, qui nulle part ne se prolonge aussi profondément dans l'âme que sur ce haut plateau, d'où il s'est envolé pour la première fois. Là aussi, que de fois j'ai vu en imagination passer le cavalier au sabre ensanglanté, que jadis, aux heures de péril, les rois de Bude envoyaient de châ-
teau en château, pour appeler aux armes toute la noblesse de Hongrie! Et ce matin, dans le silence de cette petite boutique où tout brille d'un or fané, mêlant à ces rêveries anciennes sur un passé millénaire l'émotion des événements d'bier, je me dis que peut-être, l'autre jour, à Trianon, on a trop oublié l'immense effort contre l'Asie qu'a soutenu pendant des siècles, pour la Chrétienté tout entière, cette vieille citadelle d'Occident...