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la Polog^ne où ils pullulent, les autres de TAu* thche où, avant la Révolution de 1848, ils n'avaient le droit ni de s'établir comme bon leur semblait^ ni même, une fois établis quelque part, de fonder un foyer. Seul, dans une famille, l'aîné 'était autorisé à prendre femme ; quant aux autres enfants, ils n'avaient que le cbois entre le eélibat, contraire à leur loi religieuse, ou bien l'émigration dans une contrée plus libérale. Tout naturellement, un grand nombre d'entre eux se rendaient en Hongrie, où ils trouvaient un pays ricbe et un accueil débonnaire auquel ils n'étaient guère habitués. Les uns entraient a*» service d'un seigneur en qualité de hazi jido, c'est-à-dire de juif de maison, d'intendant, d'homme à toutfaii^; les autres s'installaient dans les villages, le plus souvent eomme cabaretiers, et jouaient auprès des paysans à peu près le même rôle que le hazi jido près du noble laïque ou du seigneur ecclésiastique. Au milieu de populations profondément inistiques, qui méprisent tout ce qui n'est pas l'élevage du bétail ou le travail de la terre, cet étranger apparaissait <îomme un être envoyé de Dieu ou au diable, on ne savait pas au juste, mais aussi
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indispensable que le soleil ou la phiie. Et Ton voyait ce phénomène étrange : ces gens venus on ne sait d'où, tout juste tolérés, sans droits civils ni autre protection que la bienveillance du seigneur et la bonhomie du paysan, méprisés comme des vagabonds par une population s«dentedre, maudits comme les bourreaux du Christ par ces Magyars profondément attachés à leurs traditions chrétiennes, s'imposer à force d'esprit et régentertoute la vie campagnarde.
En ce temps-là, pour les grands seigneurs et la petite noblesse terrienne (la gentry, comme on l'appelle, si nombreuse en Hongrie), la vie à la campagne était large et facile. La maind'œuvre ne coûtait rien et l'on vivait abondamment, sans aucun souci du lendemain, sur les produits du sol. Mais en 1848, l'abolition du servage vint changer tout cela. La petite noblesse eut surtout à souffrir, car pour donner des terres aux serfs émancipés, on tailla largement dans ses domaines, tandis que les biens des magnats et des seigneurs ecclésiastiques étaient laissés presque intacts. La gentry reçut bien quelques indemnités, mais en une monnaie de papier rapidement discréditée. Alors on vit
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maints petits nobles, dépossédés d'une partie de leurs terres, et fort en peine pour cultiver le reste maintenant qu'il fallait payer les gens, affluer à Budapest et rechercher, dans l'administration, des fonctions presque oisives qui pouvaient leur donner encore l'illusion de commander. Qu'arriva-t-il de leurs domaines? Les Juifs de maison étaient là! Et justement, comme par un décret de la volonté divine, la même révolution qui abolissait le servage leur accordait le droit, qu'ils n'avaient pas encore, de posséder la terre. Ils se jetèrent avec avidité sur ces propriétés qu'ils avaient si longtemps parcourues de leurs longs pieds, sans pouvoir les acquérir.
Parfois, le gentilhomme ne pouvait accepter l'idée de se défaire d'un bien dont il portait le nom. Pour continuer à le faire valoir, il commençait par y enfouir ce qui lui restait de fortune, puis il empruntait à son Juif, et celui-ci, un beau jour, l'expulsait de la maison. D'autres fois, le hazi jido affermait le domaine pour neuf ans, et pendant ces neuf années il lui faisait subir la terre à une exploitation intensive, une exploitation de brigandage, suivant l'sxpression con-
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sacrée. Après quoi, le sol épuisé, le cheptel en mauvais état, au renouvellement du bail il demandait qu'on diminuât $on fermage pour une terre qui ne rendait plus ce qu'elle rapportait autrefois. Le hobereau alors se trouvait fort embarrassé. Que faire? Quitter la capitale et cet agréable bureau dans un ministère quelconque, où pendant huit heures du jour il se polissait les ongles, fumait de« cigarettes égyptiennes et parlait de politique tout en daubant sur les Juifs? Renoncer à ces promenades, à midi et à cinq heures, sur le bord du Danube, entre une double haie d'oisifs assis sous de maigres acacias; dire adieu au café, au club, à tous les plaisirs de cette ville, où il passait si agréablement l'existence, en attendant de se marier avec quelque riche bourgeoise, voix'e une Juive convertie?. . . Remettre le domaine en état! Mais il eût fallu de l'argent, et notre homme n'a pas le sou, ou bien, pour faire figure, il a besoin du peu qui lui reste. Une seule solution demeure : vendre la terre au hazi jido. C'est ce qu il se décide à faire.
Quant à la grande noblesse, même après l'abolition du servage, elle continuait de mener
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à Vienne et dans les grandes villes d'Europe le même train fastueux qu'autrefois, hypothéquant ses domaines, et demandant à ses juifs, dans ses embarras continuels, des avances sur les fermages. A la mort du seigneur, la terre était grevée de charges ; on se la partageait entre plusieurs héritiers, parmi lesquels il s'en trouvait toujours qui voulaient vendre leur part. Et toujours le Juif était là! Combien de ces hazi jido sont aujourd'hui propriétaires des maisons où leurs ancêtres sont arrivés jadis, dans leurs longues houppelandes noires, humbles, craintifs, l'échiné courbe, et où ils ont vécu si longtemps tutoyés par le dernier des valets !
Lorsque les fils de ces Juifs avaient leur plumage complet, je veux dire de l'argent en poche et une petite instruction, ils prenaient, eux aussi, leur vol du côté de Budapest — non certes pour s'enterrer là-bas sous les paperasses de l'Administration, mais pour s'y livrer aux occupations positives qui donnent la véritable puissance.
Les vieux Allemands de Pest virent arriver ces intnis avec effroi. Peu actifs, routiniers, honnête», comment auraient-ils tenu tête à ces
nouveaux venus qui les dominaient par l'énergie, le sens prodi^^ieux des affaires, et bien souvent aussi un manque absolu de scrupules? Les uns après les autres, les fils de ces vieux commerçants firent à leur tour ce qu'avaient fait les fils delà gentry, dont ils avaient adopté le caractère et les façons à force de vivre auprès d'elle. Ils abandonnèrent leurs négoces, pour s'engager dans les carrières libérales dédaignées de la noblesse. Ils devinrent avocats, médecins, professeurs. Et la banque, l'industrie, tout le haut commerce de Pest tombèrent aux mains d'Israël.
A mesure que là comme ailleurs Targent prenait une importance qu'il n'avait pas autrefois, les vieux Juifs de Hongrie quittaient de plus en plus les villages pour s'établir à la ville, où leur génie s'adaptait avec une facilité merveilleuse aux nouvelles formes de l'activité financière et industrielle. Pourtant ils n'étaient pas si nombreux qu'à eux seuls ils auraient suffi à tous les besoins de l'industrie, du commerce et de la banque. Et bon gré, mal gré, les Magyars si indolents qu'ils fussent, auraient été conduits pair U nécessité à participer, eux aussi, au
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mouvement des affaires, s'il n'y avait eu, aux frontières de leur pays, un immense réservoir hébreu qui fournit indéfiniment des hommes partout où se présentait quelque chose à entreprendre, un gain à réaliser.
Ces Juils, que leurs coreligionnaires euxmêmes appellent les Juifs sauvages, venaient de Galicie en droite ligne, ou bien après un court séjour dans les villages de la Haute-Hongrie, où ils restaient juste le temps de ramasser un pécule, aussi léger fùt-il, avant de s'élancer vers Pestpour y tenter la fortune. Ce sont eux qui ont soutenu, aUmenté de leurs vagues profondes l'invasion de Pest commencée par les vieux Juifs de Hongrie, venus jadis, eux aussi, de là-bas. Il en arrive encore tous les jours. L'endroit où l'on peut le mieux les voir au moment où ils débarquent, c'est une maison singulière, où je suis allé bien souvent, à toutes les heures de la journée. Le lieu est bien connu : il s'appelle la maison Orczi.
Au temps de Marie-Thérèse, un magnat de la gi'ande famille des Orczi construisit, pour embellir Pest, un vaste immeuble de rapport i|ui passait pour une merveille. Elle réunissait en
effet toutes les élégances de l'époque : grands toits à la Mansard, paniers fleuris en fer forgé, dominant les corniches, trois immenses cours intérieures, avec des galeries qui couraient tout autour, le long du premier étage, et de vastes portes cochères pour laisser passer des berlines attelées de quatre chevaux. Mais un jour, la belle maison perdit sa noble clientèle; quelques riches commerçants juifs vinrent s'installer dans la maison, et ce furent de lourdes charrettes, amenant des ballots de marchandises, qui entrèrent sous les vastes porches, au lieu des berlines d'autrefois.
Le Juif attire le Juif. A Pest, ville neuve, il n'y avait pas de ghetto comme à Presbourg, à Vienne, à Cracovie ou à Prague. Or, ces Juifs ont une telle habitude de vivre pressés les uns contre les autres, que, même fortunés, même libres d'habiter où il leur plaît, ils se rassemblaient là pour se sentir les coudes, respirer leurs odeurs. De la maison Orczi ils firent spontanément un ghetto. Et comme dans tous les ghettos, il y eut là une synagogue, avec son personnel de rabbins, de chantres, de bedeaux, de bouchers rituels, de laveurs de cadavres; il
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y eut des bains rituels pour les hommes et pour les femmes, et aussi un petit café qui fut longtemps la seule Bourse de Pest, avant la création de l'immeuble au bord du Danube. Là se traitaient les affaires, là s'établissaient les cours, là le propriétaire campagnard se rencontrait avec le Juif qui achetait ses produits ; là se formaient les rêves de fortune qui, on ne sait par quel miracle, quel privilège spécial de la divinité, se transforment si vite, pour cette race élue, en réalités positives. Ce café a vu passer tous ces esprits agiles qui d'une petite bourgade ont fait la grande ville d'aujourd'hui : on pourrait dire qu'il a été le cœur de la juiverie de Pest, s'il n'y avait eu la synagogue au-dessus du cabaret.
Le café, la synagogue, les bains, les boucheries rituelles de la maison Orczi, tout cela existe encore, mais dans l'état d'un lieu où cinquante ans de vie hébraïque ont passé. Peu à peu, à mesure que la haute juiverie faisait la conquête de Pest, elle abandonna la maison où s'étaient édifiées tant de fortunes. L'ancien ghetto de riches devint mi ghetto de pauvres, le rendezvous de ces Galiciens sauvages, ou à peine appri-
voisés, qui affluent tous les jours de Polog^ne ou des Carpathes. Il y a un instant rapide où on peut encore les surprendre, tels que je les ai vus autrefois, dans la haute vallée de la Vaag^ et dans la plaine de Pologne. C'est vers le crépuscule, à l'heure de la prière de Min'ha. Vous montez à la synagogue, située au premier étage, où Ton célèbre le culte comme on le célèbre en Galicie, suivant le rite hassidite, tout en gesticulations et en cris ; et là, vous les trouvez, si je puis dire, dans leur fraîcheur. Beaucoup n'ont pas encore eu le temps, ou peut-être le désir, de rien changer à leur costume, mais la plupart se sont déjà plus ou moins transformés. Cette foule d'Orient en marche vers l'Europe a déjà franchi une étape. Parmi les chapeaux ronds et les longues lévites crasseuses, voici des hauts de forme, des cronstadts, des melons verdis et toute une défroque de vestes et de redingotes décrochées chez le fripier. Sur bien des joues, au lieu des longues papillotes, on ne voit plus aux tempes qu'une mèche, une boucle, une sorte de frison, une blonde vapeur ou bien une virgule noire, qui se confond avec les poils de la barbe. Mais ce qui demeure toujours intact, toujours
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inaltéré dans cette synagogue, c'est quelque chose qui survit chez Israël à tous les changements de costume et de fortune, et même à toutes les variations superficielles de la pensée, quelque chose d'unanime, de religieux, d'enthousiaste, qui garde ici une odeur nauséabonde, mais vraiment chaude et puissante.
En les regardant se démener et vociférer leurs prières, je me suis demandé bien souvent quelles pouvaient être, tout le jour, les occupations de ces gens lancés dans les mystères du trafic ; au travers de quel labyrinthe d'affaires et de combinaisons s'agitaient tous ces corps et toutes ces pensées, pour gagner quelques sous ou d'énormes sommes d'argent? A ces questions je ne pouvais répondre, sinon qu'il arriverait infailliblement ceci : infailliblement, ce Juif sauvage, revêtu de son habit séculaire, deviendra, dans quelques semaines, ce bizarre mannequin sur lequel le fripier a jeté sa défroque. Ce mannequin, à son tour, prendra l'aspect quasi bourgeois de ce gros personnage que je vois là-bas sur l'almémor, et qui a l'air déguisé avec son chapeau haut de forme et son lorgnon d'or sur le nez. Et ce gros homme, enfin, quit-
tera cette synagogue qui sent vraiment trop sa Pologne, pour la synagogue de Pest — cette énorme bâtisse neuve, dans un des beaux quartiers de la ville, où l'on ne vocifère plus, où l'on ne gesticule plus, où le maigre Juif sauvage semble par miracle devenu, sous un coup de la baguette d'Aaron, gras, sumoum, obèse, correct et bien vêtu.
En moins de cinquante ans, ces gens de la maison Orczi ont transformé Budapest. De la petite cité bourgeoise et rurale d'autrefois, ils ont fait une énorme capitale, qu'on peut ne pas aimer, car tous les styles s'y mêlent dans une cacophonie effroyable de fer, de brique et de ciment armé, mais où il faut bien reconnaître de la puissance et de l'élan. Un développement si rapide et ces apparences grandioses flattaient Tesprit des Magyars, toujours épris de faste et de grandeur. ïls savaient gré à ces nouveaux venus de les pousser, pour ainsi dire, dans le monde, et d'apporter dans leurs affaires une intelligence pratique et une activité dont ils sont assez dépourvus. Sans compter que leur esprit naturellement généreux «e plaisait à recevoir avec libéralité ces Orientaux, à l'ordinaire mal-
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traités par leirrs voisins. Tout au plus marquaient-ils à leur endroit cette nuance de dédain ou d3 supériorité, qu'ils dissent d'ailleurs tout aussi bien paraître à l'égard d'un Roumain, d'un Serbe, d'un Allemand, d'un Slovaque, de toutes les races étrangères qu'ils ont accueillies cbez eux. Les Juifs, de leur côté, beureux de trouver en Hongrie une hospitalité qui leur ouvrait une entrée si facile chez les nations d'Occident, s'ingéniaient à se montrer plus Hongrois que les Hongrois eux-mêmes, prenant leur langue, leurs façons, leurs sentiments, leur patriotisme aussi, avec cette ardeur excessive qu'ils apportent en toute chose. Beaucoup d'ailleurs étaient sincères. Gomment ne pas avoir de la reconnaissance pour un pays qui les avait si largement hébergés, et où ils jouissaient d'ime situation, comme nulle part ailleurs dans le monde?
Mais cette bonne entente entre Juifs et Magyars n'était qu'une apparence, favorisée par l'habileté des uns et l'esprit illusionniste des autres. Sous cette façade pompeuse, comme sous les enduits et les faux marbres des maisons, il n'y avait que brique et plâtras, mésintelli-
gence et baine. On s'en rendit compte soudain, quand le malheur s'abattit sur la Hongrie et qu'éclata, à Budapest, une tragédie sociale, dont le prologue, pour ainsi dire, fut le meurtre du comte Tisza.