TEMPLE A LOUER PRÉSENTEMENT
Et tous les autres dieux, avec tous leurs prophètes, — quand, par économie, dieu et prophète ne faisaient pas qu’un, — depuis le dieu Ma-Pa jusqu’au dieu P..., sans oublier le dieu C...
J’en passe, et des meilleurs.
La question politique n’était guère mieux fixée. De tous côtés, la sève débordait sans s’inquiéter des issues. Chaque jour c’était de nouveaux soulèvements contre un pouvoir improvisé de la veille, qui, chaque jour, augmentait sa force et hâtait sa virilité à vaincre tous les obstacles. Chaque jour, des tumultes, des émeutes, des cris, des pierres lancées, des luttes corps à corps sous le moindre prétexte, des arrestations, des protestations, des procès. Les réquisitoires pleuvaient dru, et la cour d’assises, ne suffisant plus à tant de besogne, se créait une succursale au palais du Luxembourg. Les affaires du pont d’Arcole, des crieurs publics, du Moniteur républicain, des tours Notre-Dame et tant d’autres, se succédaient jour par jour, heure par heure pour ainsi dire, sans désemparer.
Au milieu de cette agitation générale, certains quartiers de Paris se montraient plus inquiets, plus turbulents que les autres. Le quartier Latin, entre autres, se signalait par des allures singulièrement séditieuses. La jeunesse qui le peuplait était toujours prête au moindre coup de main. Les élèves des facultés semblaient encore émus de l’exemple donné par leurs voisins de l’Ecole poly-
technique aux trois journées. Fraternisant avec les quartiers populaires, combattant aux côtés des faubouriens de Saint-Marceau, ils affectaient, dans leur costume et dans leur tenue, une sorte d’excentricité brutale et de goût médiocre qui eût été un peu niaise, si elle ne se fut rattachée à certaines idées d’un ordre plus élevé. Ces exagérations dans la mise servaient de signe de ralliement. Elles bravaient un pouvoir défiant et aux aguets, pour qui toute manifestation extérieure était un défi.
Vous rencontriez alors d’étranges jeunes gens barbus, chevelus, moustachus, arborant gilets écarlates, eravates sang de bœuf et chapeaux gris pointus, à larges ailes et ruban de velours noir. Là, le bon goût n’avait que faire. Chacun portait sa canne, quelque chose d’énorme, avec les nœuds du bois en saillie. — Sur les têtes des berréts. Quelquefois, dans le négligé, et bonnet phrygien allégorique. — Et presque toujours la pipe, bien grosse, en terre ou en bois, emblématique, soit qu’une tête de mort ou une poire y fussent sculptées. Les instincts démocratiques se manifestaient jusque dans la chaussure. Les élèves en médecine, à toutes les époques plus primitifs que ceux de l’école de droit, portèrent des sabots.
J’avais bien souvent entendu prononcer le nom de Lequeux, lorsque je le vis pour la première fois vers 1835. Je le rencontrai dans un petit café de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, café qui eut, lui aussi, son rôle dans l’histoire de ce tempslà. Ceux qui se pressaient alors sur les bancs des écoles ne l’ont point oublié, et à plus d’un son nom va rappeler des souvenirs.
tl s’appelait le Café du Progrès, et il a long-
temps été le centre intellectuel du quartier latin. C'est là que se réunissait l’élite intelligente des Facultés, laborieuse ou paresseuse, toujours surtout tapageuse et émeutière. Là s’organisait la sédition sous toutes ses formes : de là partaient les cris poussés sous les fenêtres de l’hêtel des Affaires Etrangères et les coups de sifflet vengeurs contre un professeur renégat ou condamné comme tel. Cette salle basse et enfumée, convertie aujourd’hui en une boutique de marchand de bric à brac, était remplie dès le matin jusque bien avant dans la nuit d’une foule compacte, buvant, fumant, vociférant, au milieu d’une atmosphère opaque et épaisse comme le nuage où marchent les divinités Olympiennes. Parfois, aux grands jours, lorsqu’un grand événement se préparait, lorsqu’une crise se débattait dans les efforts de l’enfantement, lorsque quelque nouvelle apportée là on ne sait par qui, par le vent, venait remuer cette lave, exalter ces cerveaux brûlants, alors c’était des bruissements confus, des éclats de voix menaçants, et parfois tout d’un coup un grand silence : la chaudière bouillait à briser ses parois, — et le passant s’arrêtait, étonné, à ces murmures de volcan souterrain.
C’est là que Lequeux achevait de gâter sa vie. C’est là qu’il se réfugiait au retour d’une députation conduite par lui au général Ramorino et après s’être fait sabrer en chemin sur le Pont- Neuf par les gendarmes ; c’est là qu’il se jouait à résoudre, entre deux chopes de bière, devant ses auditeurs stupéfaits, les questions les plus ardues du code. Il était l’orateur et le général, le tuteur comme le doyen de tous ces jeunes gens qui l’entouraient et écoutaient ses oracles. Sa parole dé^
cidait en dernier ressort. Il avait acquis assez chèrement cette autorité qu’il aimait pour en jouir sans partage comme sans limites. — Pour elle, il avait sacrifié son présent et son avenir.
On racontait de lui les choses les plus étranges, et sa singulière renommée ne disait pas encore tout. Les élèves de première année s’arrêtaient à le voir passer avec une sorte de respectueuse terreur.
Lequeux, orphelin de bonne heure, poursuivait ou était censé poursuivre des études de droit brillamment commencées. Ce n’est pas qu’il eût jamais travaillé de suite ; mais il avait le génie de la divination, et son organisation remarquable lui permettait, même dans cette science précise et tout exacte, de s’assimiler en quelques instants ce qui eût coûté des mois d’études à un autre esprit que le sien. Il n’avait jamais voulu se faire recevoir avocat afin de rester toujours étudiant, un de ces bizarres caprices dont sa biographie était pleine ; et pourtant, si ce qu’on disait de lui à l’Ecole n’était pas exagéré, il était l’un des premiers jurisconsultes de l’époque. De fait, les meilleurs élèves venaient le consulter sur les difficultés qui les arrêtaient, et recevaient ses décisions sans appel. Sa parole était d’une admirable clarté et donnait un intérêt palpitant aux plus sèches questions, même pour ceux qui, comme moi, s’occupaient de travaux d’une nature différente. Si Lequeux eût pris un beau jour la fantaisie d’ouvrir un cours, il n’eût pas trouvé de salle assez grande.
Cette connaissance approfondie d’une science difficile s’expliquait d’abord par l’aptitude merveilleuse de Lequeux et la façon dont il avait
d’abord accepté la latte avec les difficultés de l’étude, aux rares fois où il en avait rencontré ; il n’était alors rien au monde qui pût le détourner ni lui faire obstacle. Il courait à l’ennemi avec une sorte de fureur et ne revenait que vainqueur. Mais le triomphe avait aussitôt éteint ce feu, et Lequeux retombait dans sa torpeur avec délices. Î1 eût fallu, pour que cette nature trop bien organisée ne se fût pas laissée aller à des égarements indignes d’elle, que cette lutte eût été de chaque jour; mais alors pour les autres, pour tous, l’étude se fût élevée à des hauteurs inaccessibles.
Je parlais du génie de divination de Lequeux. S’il m’était permis de descendre à des détails qu’on accusera peut-être de puérilité, je citerais, d’après lui, un exemple de cette incompréhensible faculté, qui, dans ses diverses applications, a produit de loin en loin chez quelques hommes des phénomènes singuliers. Lequeux se rappelait souvent avec complaisance et nous disait en riant qu’au commencement de ses études de collège, il lui arrivait de faire ses thèmes latins — par la musique. — C’est le mot dont il se servait :
— « Il y avait, disait-il, certaines désinences qui venaient s’accoupler d’elles-mêmes, des finales en is, en ibus, auxquelles je n’attachais pas grand sens, mais qui se révélaient à mon oreille et que mon oreille me dictait. Quand l’harmonie avait été constante et parfaite depuis la première ligne de mon thème jusqu’à la dernière, j’étais sûr de mon fait : j’avais la première place. »
Sans attacher plus d’importance qu’il ne faut à la bizarre invraisemblance de cette révélation, on peut toujours voir en elle et dans les paroles que je viens de citer, le principe d’une fatale maladie
d’esprit. Je veux parler du défaut de gravité, de cette tendance qu’ont certains hommes à ne vouloir pas se prendre au sérieux. Cette aflectation inexplicable, qui ne se remontre guère justement que chez des hommes supérieurs, jamais chez un sot, a arrêté bien des carrières. C’est le dissolvant le plus énergique de toute production, l’avortement de toute existence morale.
Elle se manifestait chez Lequeux par je ne sais quelle sotte complaisance pour de niaises admirations. C’était grande pitié de voir une intelligence si bien douée se gaspiller à des folies, à des sottises sans excuse. Chaque jour on racontait de Lequeux quelque extravagance nouvelle : — on l’avait vu se promenant gravement dans les rues, suivi de tous les joueurs d’orgues qu’il avait pu ramasser sur son chemin, jouant tous un air différent. — Ou bien il disparaissait pendant deux jours, et le quar tier latin était inondé de lettres de faire-part, invitant à ses service, convoi et enterrement. — Le lendemain il conduisait, à la Daumont, un fiacre de place, le cocher derrière.
— Il transportait en une nuit les enseignes de tous les marchands de sa rue ; — ou bien, le commissaire venait l’empêcher d’établir un tir à la carabine dans sa chambre. Et Lequeux tenait sa porte close, parlementant au travers, et forçant le commissaire à aller chercher son écharpe oubliée.
— Il se vantait lui-même de s’être présenté au bal masqué des Variétés, alors si couru, dans ce costume négatif qu’un autre jeune fou, lord Seymour, tenta après lui de mettre à la mode.
Ces misérables dévergondages feront assurément tort à Lequeux dans l’esprit du lecteur. Peut être
cependant ne faudra-t-il pas s’y arrêter. Ils ne sont rappelés ici que pour mettre à jour tous les côtés de ce caractère dont on peut, je pense, tirer quelque enseignement. Si, pour ceux qui n’ont pas connu Lequeux, son intelligence ne peut que les aggraver, ils étaient excusés par ceux qui y assistaient en les déplorant. Lequeux avait une qualité qui force l’indulgence et fait tout pardonner : la bonté.
Il s’agit de cette bonté pure, absolue, infinie, chrétienne, de cette bonté dont on ne nous parle plus assez, car on n’en voit même plus le nom écrit : est-ce parce que les types commencent à manquer ? — bonté qui accueille et secourt toutes les douleurs, charité qui va au-devant de toutes les misères. — Lequeux était l’homme le plus complètement, le plus parfaitement bon que j’aie connu. Sa main et sa bourse étaient ouvertes à tous. Il partageait sa fortune telle quelle avec ses amis indigents et des inconnus même, sans arrièrepensée ni préoccupation, sans espoir de reconnaissance surtout, ne soupçonnant pas l’ingratitude, et s’en inquiétant peu. Confiant comme l’enfance, plus d’une fois il fut trompé. Plus d’une fois il alla jusqu’à risquer de se compromettre pour soutenir et réhabiliter des misérables qui abusaient indignement de lui. Il avait des trésors d’indulgence pour toutes les faiblesses, le don d’observation lui manquant absolument. Il croyait tous les hommes semblables à lui. Plein de courage et prodigue de lui-même, trop disposé à se mettre en avant en toute occasion, il se jetait au milieu des querelles ; et quand son cœur, plutôt encore que son esprit, ne lui avait pas fourni de suffisantes ressources de conciliation, il écartait les acteurs pour prendre leur place.
Jamais Lequeux n’avait pu se décider à quitter le quartier Latin depuis le jour où il y était entré. Avant que la mort de ses parents le mît en possession de sa petite fortune, il recevait chaque année lettres sur lettres où on l’engageait à venir passer au pays (il était Picard, je crois) le temps de ses vacances. Il promettait chaque fois, annonçait son départ, faisait ses préparatifs, retenait sa place, et finissait régulièrement par perdre ses arrhes. Une fois, pourtant, après plusieurs années d’essais de départ avortés, et sur les sollicitations pressantes d’un oncle qu’il aimait beaucoup, il parut prendre la décision sérieuse d’abandonner pour deux mois le quartier Latin, sa patrie d’adoption. Les instances de tous ses amis soutinrent sa résolution jusqu’au jour du départ. Mais il fallut s’occuper pour lui du transport de ses malles et l’accompagner à la diligence. Il était consterné, ahuri. Enfin, il nous dit adieu, la portière se ferma sur lui, et il partit. — Mais deux heures après il revenait, triomphant, au café de la Taverne, établi nouvellement en face de l’Ecole de médecine. Lequeux avait laissé les malles continuer le voyage sans lui : il n'avait pu dépasser le premier relai.
Il fallut qu’un impérieux devoir le rappelât enfin dans son pays pour qu’il réalisât un départ tant de fois projeté. Son oncle, qui était huissier dans une petite ville, lui écrivit que sa santé gravement altérée l’obligeait à transmettre, sans retard, son étude à un successeur, et qu’il comptait sur son neveu. Cet oncle avait donné à Lequeux des preuves de grande affection, et j’ai dit que Lequeux lui était attaché comme à un second père ; d’un autre côté, le mince patrimoine venu trop tôt entre les mains de Lequeux avait été dès
LÀ VIE ET LA MORT DE LEQUEUX 8l
longtemps dissipé. Il ne lui restait donc pas d’autrô ressource que son oncle, et cet oncle soufrant et âgé ne pouvait se passer de lui.
Lequeux partit. L’oncle mourut peu de temps après, et Lequeux lui succéda dans sa charge, qu’il remplit pendant plusieurs mois. Mais ce ne lut pas sans doute sans plus d’un cruel regret de sa vie passée, et sans causer une certaine sensation dans une petite ville où il apportait des habitudes inusitées de laisser-aller et d’insouciance. Il dut passer là de mauvais jours, entouré de gens qui ne pouvaient ni l’excuser, ni le comprendre. — Nous le vîmes revenir parmi nous.
Il se tut sur les motifs qui avaient amené cette nouvelle décision. Mais on apprit que, triste, isolé, dégoûté d’un métier pour lequel il n’était pas fait, rebuté par la régularité minutieuse des habitudes provinciales, il avait toujours pensé au retour. On sut aussi qu’il ne lui restait plus que quelques lambeaux de la succession de son oncle ; que des engagements nombreux avaient absorbé presque entièrement le prix de cession de son étude. Par quelles dépenses Lequeux avait-il pu ruiner ainsi sa position en si peu de temps et dans une ville de troisième ordre? On le sut bientôt. Lequeux payait les dettes des malheureux qu’on le chargeait de poursuivre...
Nous le reçûmes à bras ouverts et il reprit ses habitudes passées, sa vie facile et au jour le jour.
Mais tout se trouvait bien changé pour Lequeux, qui n’avait pas changé, lui.
Il n’y avait plus d’esprit de corps. La population se renouvelle là en partie chaque année. Lequeux sentit qu’avec sa physionomie vieillie, ses allures d’étudiant de 1832, sa barbe inculte, son
costume négligé, il devait inspirer aux nouveaux venus plus d’étonnement que de sympathie. Les goûts et les usages s’étaient modifiés. L’étudiant commençait à disparaître sous la peau du lion. La Taverne s’était ouverte à côté des ruines du Café du Progrès. Le cigare avait remplacé la pipe. La grisette, la grisette classique qui allait à âne et s’appelait Paméla, comme dans les romans inouïs de M. Paul de Kock, — cette autre grisette aussi qui chantait, à vingt ans, dans le grenier de Bérenger, — la grisette d’organdi rose, — délaissée, mourait d’ennui et s’en allait une à une comme les oiseaux devant l’hiver. Les lilas de Romainville ne savaient plus fleurir : on les avait tant cueillis ! Plus de gilets rouges, de chapeaux gris, de grosses pipes. L’étudiant allait chercher ses maîtresses de l’autre côté de l’eau et s’avisait de porter des gants. Plus d’une fois alors, nous vîmes Lequeux secouer la tête avec un amer découragement.
— Le quartier Latin est mort, disait-il, il n’y a plus d’étudiants !
Et le vieux prophète contemplait ses vêtements sur lesquels il avait toujours laissé la cendre.
Ce fut lui qui resta le dernier sur la brèche, lui qui fut le dernier représentant de cette génération ardente et généreuse d’alors. Cet élan, cette intelligence, toutes ces nobles facultés qu’il avait an lui, nous faisaient d’autant plus regretter qu’il ne voulut pas mieux les faire fructifier. Il passait, comme autrefois, ses journées entières au café, dans une indolence complète, ne s’animant parfois que pour prendre part à quelque discussion de science ou d’art, la résumer et la résoudre. Mais il commençait à vieillir : sa figure fatiguée et
ridée, son front dégarni, quelques cheveux blancs témoignaient des excès de sa vie.
Aux avis que ses amis lui donnaient avec précaution, il répondait, insoucieux :
— J’ai oublié si, parmi les choses qui sont perdues sur terre et qui se conservent dans la lune, Aristote met les conseils. Il aurait dû les y placer aussi bien que le temps.
Et puis des sophismes comme celui-ci :
— Vous me conseillez de travailler, disait-il. D’abord, travailler à quoi ? Ensuite, travailler, c’est produire. Si je dépense, je serai moins riche. J’y perdrais.
Yoilà dans quels pauvres jeux d’esprit Lequeux se réfugiait pour s’échapper à lui-même. Il ne pouvait ne pas comprendre qu’il était au bord du précipice ; que, parvenu à l’âge qu’il avait, sans vocation déterminée, sans ambition de rien qui fût au monde, à peine lui restait-il le temps d’agir. Il préférait ne pas penser, se plongeait dans sa chère inertie, la tête la première, pour ne rien voir, — et buvait.
Pourtant il aurait dû trouver, dans sa situation, un aiguillon bien pressant. Des maigres restes de la succession de son oncle, son dernier parent, il ne lui restait presque plus rien. Quoiqu’il bornât sa dépense à ses frais quotidiens d’existence, le café absorbait chaque jour ses suprêmes ressources. Peu à peu, il restreignit, sans mot dire, des habitudes qui étaient devenues chez lui comme indéracinables, et cela, au moment où il les éprouvait plus impérieuses que jamais. Il n’abandonnait cependant pas la place, ne changeant rien à ses relations, se tenant toujours là, acceptant de l’un, de l’autre une invitation, sans
embarras, comme sans hésitation. — On le comprit, et ses anciens amis se réunirent pour payer chaque mois ses dépenses au café. On lui fit cette offre avec discrétion et égards : il consentit. Cela ne valait même pas pour lui un remercîment. Il en avait fait, à lui seul, autant et plus pour bien d’autres !
Mais ce secours, venu à propos, ne satisfaisait pas aux autres besoins de Lequeux. S’il acceptait aussi facilement qu’autrefois il avait offert, c’était tout. Sa discrétion ne dévoilait rien. Il laissait deviner, car sa vie avait toujours été à jour, et s’en tenait là. Il serait mort de faim et de froid sans une plainte.
Aussi le vit-on bientôt tombé dans une misère absolue, vendant pièce à pièce sa chétive garderobe.
Ses amis, bien que dévoués et s’ingéniant pour lui venir en aide, ne pouvaient parer à tout sans être un peu guidés par lui. Quelquefois on oubliait le pauvre Lequeux. Il subissait, lui, son dénûment et ses privations avec une indifférence stoïque. Tranquillisé sur le point le plus essentiel pour lui, il buvait et s’assoupissait.
On le força cependant à accepter une place de secrétaire chez un professeur de la Faculté , M. Br...d. Lequeux se laissa faire, mais avec une répugnance évidente : il allait être forcé de renoncer, pendant plusieurs heures chaque jour, à ses chères coutumes de boire, sans soucis, coude en table ! Il ne céda que par condescendance affectueuse pour ceux qui l’en priaient.
Le voici donc installé chez M. Br...d. Celui-ci le connaissant de longue date, semontrait plus qu’indulgent pour le défaut favori de Lequeux.
Lequeux, en arrivant chaque jour, trouvait, sous sa main, une bouteille de vin de Bordeaux, et le domestique avait, en outre, reçu l’ordre de donner à M. Lequeux ce qu’il demanderait.
v II travailla quelque temps avec assez de zèle. On dit qu’il se rendit fort utile à son patron, et on lui attribua même la meilleure part des ouvrages publiés alors et depuis par M. Br...d. Mais ce professeur a donné des gages tels que ce bruit doit être rangé sans hésitation parmi ceux que l’exagération de la malignité publique est toujours bien disposée à accueillir et à propager.
Quoi qu’il en soit, Lequeux se lassa un beau jour d’un assujettissement même si modéré. Il s’était rendu impuissant à supporter le moindre travail, la plus légère contrainte. Lequeux était bien perdu.
Il donna sa démission.
Ni les observations chaleureuses de ses amis, ni les offres délicates de M. Br...d ne purent le faire revenir sur cette détermination une fois prise. — Il se retrancha derrière des prétextes dont il n’osait s’avouer à lui-même la futilité : — « Il avait fait, disait-il, une assez grande concession en acceptant la première fois. » L’insensé I une concession ! « — D’ailleurs, vouloir trouver le moyen de suppléer à ses besoins en supprimant ses passions, c’était, à son avis, se couper les pieds quand on avait besoin de souliers. »
La misère l’assaillit alors plus cruellement que jamais, d’autant mieux que le petit noyau de ceux qui l’aimaient malgré toutes ses erreurs diminuait chaque jour. Des études terminées, diverses autres causes lui en enlevèrent plusieurs. D’autres se refroidirent à soigner ce malade incurable. Il usait
l’amitié. — Lequeux fermait les yeux et s’acharnait à boire.
Son intelligence s’éteignait peu à peu. Il était continuellement plongé dans une sorte d’hébétude, l’œil morne et vitreux, la bouche béante. C’était les symptômes de la honteuse maladie qui le minait : l’ivresse chronique.
Il avait — rarement ! — des moments de dégoût au milieu de cette abjection, et il arriva parfois que sa main s’arrêta en route lorsqu’elle portait le verre à ses lèvres et retomba sur la table avec un profond découragement. Il n’en pouvait être autrement : une nature comme celle de Lequeux ne se dégrade pas impunément. Mais ce n’était que des éclairs qui traversent la nue sans la dissiper. Il nous disait un soir : — « Cette vielà m’a rendu malheureux, et son résultat le plus cruel, c’est de m’avoir rendu à tout jamais incapable d’être heureux autrement. — Ah ! si je pouvais recommencer la partie ! »
Et il donnait à ceux qui l’entouraient, — aux plus jeunes surtout, — des conseils ardents puisés dans une expérience qui lui coûtait cher. — Puis, il ajoutait en raillerie désespérée :
« — J’ai vu un cadran placé au frontispice d’une maison, qui faisait savoir l’heure à tout le monde, excepté au propriétaire qui était dans la maison même. »
C’est sur sa blessure que Lequeux avait la main.
Il poursuivait néanmoins son chemin, indifférent aux froideurs, toujours bien accueilli par quelques-uns, payant son écot en esprit et en science; mais, par précaution, le payant d’avance, au commencement du repas.
Un fait remarquable dans cette dernière phase
de la viè de Lequeux, c’est le respect dont il fut toujours entouré. Les indifférents, ceux-là même qui, ne Payant pas connu dans ses belles années, ne pouvaient guère éprouver pour lui que des sentiments médiocrement sympathiques, lui témoignèrent toujours comme malgré eux des égards auxquels la vie déplorable qu’il menait pouvait donner un sanglant démenti. C’est là assurément la plus grande victoire qu’il soit donné à l’homme de remporter sur sa réputation, que d’obtenir encore la considération au milieu de toutes les nécessités compromettantes de la misère, et de la misère méritée. C’est que, pour Lequeux, le souvenir de ce qu’il avait été changeait tout sentiment hostile en compassion. On savait qu’avant de remettre sa vie aux soins des autres, il avait commencé par se dépouiller pour les autres de. tout ce qu’il possédait. On voyait les hommes les plus justement honorés lui serrer affectueusement la main, malgré ses haillons. Pour ceux-là, Lequeux n’avait pas changé : il était toujours l’homme supérieur, même dans ses écarts, bon, généreux, plein de franchise. — Et cette légende conservée réagissait encore, lui servant d’égide.
Lequeux resta toujours droit et la tête haute au bord du mépris. Il ne se doutait pas même des dangers de cette situation tarpéienne. S’il eût mieux connu les hommes, il eût su cependant que le tort que l’on se fait à soi-même et seul est le tort que les autres vous pardonnent le plus difficilement. — Il fut heureux pour lui d’être si exceptionnellement épargné par l’opinion. Un mot, un seul mot eût pu être le plus terrible des châtiments.
Cependant la pauvreté continuait à l’accabler
impitoyablement. J e n’affirmerais pas que Lequeux n’ait jamais passé trois et quatre jours entiers sans manger. Sur la fin de sa vie, il devint de plus en plus sombre et taciturne. Il restait du matin au soir sans parler, accoudé sur le marbre d’une table et buvait. Il avait à peine la force d’appeler d’une voix éteinte, cassée à coups de petits verres, le garçon chargé de renouveler à mesure sa consommation. Le soir, il se retirait le dernier de tous, dans un grenier de la rue de la Harpe, qu’il habitait depuis quelques années. Il s’était mis là, dans ses meubles, c’est-à-dire qu’il couchait dans une malle, — dans une malle, ceci est de l’histoire, — dont un pan abattu à l’une des extrémités lui permettait d’étendre ses membres. Il s’enveloppait tant bien que mal de ses lambeaux de vêtements et de sa cynique indifférence, et dormait.
On le trouva un matin mort et froid dans ce lit.
Il avait à peine trente-neuf ans.
Lorsqu’on conduisit ses restes au cimetière, son convoi rencontra celui du prince de Talleyrand qu’on inhumait le même jour.
Ainsi finit Lequeux. — Sa biographie posthume que je viens d’esquisser excitera peut-être moins l’intérêt et la pitié qu’un sentiment de répulsion et peut être de dégoût.
C’est ainsi, en effet, qu’est accueilli par la justice suprême de l’opinion tout grand esprit qui n’a pas la force de se formuler ; car le monde ne compte pour rien l’intelligence qui comprend, si elle ne fait sa preuve par l’intelligence qui produit.