L’INDIENNE BLEUE
En vragon.
La machine à vapeur cria : — En avant ! par un grand coup de sifflet.
Les wagons s’ébranlèrent les uns après les autres et vinrent à la file, sonner deux appels sur les plaques tournantes .
Les marchands de Moniteurs parisiens et de Notices sur le Chemin de fer de Paris à Orléans s’écartèrent des portières.
L’Alcide, en tête, de fabrique française, battait avec sa soupape la charge d'abord, puis le pas redoublé. Les voyageurs se disposaient et s’arrangeaient pour s’adapter le plus identiquement possible à leurs places et n’en rien perdre.
Tout à coup on entendit comme un tumulte, une querelle ; on criait :
— Arrêtez ! ne laissez pas monter !
Et il se faisait un grand bruit sur le trottoir d’embarquement.
Un monsieur qui occupait un coin de diligence allait mettre le nez dehors pour voir ce qui se passait, lorsque la figure d’un dernier voyageur retardataire se présenta brusquement à la portière, et lui fit vivement reculer la tête.
— Tâchez donc de m’empêcher de monter ! s’écria avec colère le nouveau venu, toujours suspendu en dehors, et défiant les employés de la gare. Je vous montrerai à qui vous avez à faire 1
Et, sans plus de façon, l’intrus ouvrit la portière, entra dans la diligence et s’assit largement dans une des deux places qui restaient inoccupées.
Les clameurs des employés se perdirent dans le lointain.
— Voici un métier à se faire rompre le cou, murmura le monsieur qui avait voulu mettre le nez à la portière.
Tout cela s’était passé en moins de temps qu’il n’en a fallu pour le raconter, et cependant le convoi lancé avait déjà dépassé deux cantons avec leurs deux cantonniers ; pauvres diables qui, pour mille francs par an, mille francs qu’on ne leur laisse même pas le loisir de dépenser, font quelque cent fois par jour, avec le bras, sans bouger de leur place, le simulacre télégraphique d’une potence. Mieux vaudrait certes se pendre.
Le voyageur retardataire, — c’était un jeune homme, — qui s’était exposé à un danger sérieux pour s’élancer de vive force sur le convoi, s’était donc assis. Son front décoloré, ses narines dilatées témoignaient de sa colère. Mais presque subitement, cette animation s’adoucit et disparut, et le jeune hômme, sans s’inquiéter de ce que ses voisins pouvaient penser, laissa échapper un éclat de rire.
L’iNDÏENNE BLEUE
Puis il se mit à examiner les figures qui l’entouraient.
Physiognomonie .
Il avait lui-même une de ces figures qui attirent l’œil et sollicitent l’examen.
De petite taille, très-brun, les yeux très noirs, un peu ronds, frangés de cils exagérés, — de ces yeux qui font rêver les jeunes filles à marier. Les sourcils semblaient dessinés au pinceau et annonçaient un homme d’élan et de résolution. Le nez était nettement arqué ; la bouche fine, un peu impertinente, s’apercevait facilement sous une paire de petites moustaches coquettes ; la taille et les habitudes de corps pleines d’une insouciante distinction ; la mise négligée et élégante.
C’était un fort joli cavalier, bien jeune et bien Français.
Autour de lui des personnages assez insignifiants. Deux négociants, — pareils à tous les négociants ; — le monsieur qui avait mis le nez à la fenêtre, espèce d’homme d’affaires, de noir vêtu, tabatière, canne à cordons et lunettes ; — un collégien qui allait en vacances et admirait de tous ses yeux le jeune voyageur ; — un individu à grandes moustaches, bien découplé et de poignet solide selon toute apparence, pantalon large et
éperons, un ruban inconnu à la boutonnière : vous avez vu ça partout.
Enfin, vis-à-vis de la place restée vide, une tête bizarre, étrange. — L’homme qui la portait pouvait bien avoir six pieds de hauteur sur trois. Ample d’épaules et d’abdomen, trop largement vêtu partout d’une manière d’étoffe grise mal coupée. Son énorme figure blafarde était surmontée d’un foulard noué en dépit du goût et qui cachait une chevelure jaunâtre et coupée ras. Pas de barbe ni de favoris, les cils presque blancs, le nez fort et accidenté, cou proconsulaire, lèvres lippues et pâles, l’œil gros et bleu de chèvre noyée, — et sur tout cela une timidité, une gaucherie, une pesanteur incroyables. — C’était un Hollandais, M. Yan Coppenaël, riche fils de famille.
Lejeune voyageur brun avait braqué son lorgnon dans l’œil gauche pour examiner tout à son aise cette pâle figure de Northman,— lequel examen décontenança encore davantage, si faire se pouvait, le digne Hollandais, qui monta en tons du rose au violet. De folles idées, des souvenirs cocasses des Métamorphoses du jour de Grandville et du cours d’Anatomie comparée de M. Geoffroy [Saint-Hilaire galopaient dans la cervelle légère du jeune voyageur. Il lui semblait vaguement voir des bouquets de persil [dans les narines de son compagnon de route...
Lorsqu’il l’eut assez contemplé à son aise, il tira de sa poche un élégant petit meuble de cuir, et, sans demander autrement permission, alluma un cigare. Personne ne se plaignit de cette liberté ; seulement un des deux marchands ouvrit la vitre qu’il avait à côté de lui.
l’indienne blëüë
Le convoi roulait toujours.
Une voyageuse.
A la première station, un employé ouvrit la portière et introduisit une femme avec son enfant. — Nous avons dit qu’il restait encore une place.
Le voyageur brun jeta son cigare.
Cette femme était en deuil. Sa tenue, qui annonçait la pauvreté, était décente. Sous son chapeau de paille teint en noir et garanti d’un voile, ses yeux largement cerclés de bistre et brillantés de nacre à leur extrémité interne, les ailes du nez mobiles et bleuies attestaient un chagrin profond et des larmes récentes.
Son enfant, modestement vêtu quoiqu’un peu mieux qu’elle, avait atteint et au delà l’âge où les enfants payent demi place. Il avait évidemment fallu diplomatiser pour arriver à ne payer qu’une place pour deux. — Elle l’assit sur ses genoux et lui donna un petit morceau de chocolat roulé dans du papier.
L’enfant se mit à manger insouciamment. Il regardait le ruban de panorama que dévidait la vitre de la voiture, et ses deux petits pieds, ballotant au mouvement de lacet du wagon, touchèrent une ou deux fois le pantalon large de l’homme aux grandes moustaches, qui le repoussa avec une impatience assez brutale.
La mère s’excusa pour son enfant, — excuse à
quand j’étais étudiant
laquelle l’homme aux moustaches ne répondit pas, — et recommanda au petit de prendre garde.
Mais quelques minutes après, l’enfant, qui avait oublié l’avertissement, et mal à l’aise d’ailleurs sur sa mère qui avait de la peine à le porter, effleura de nouveau les jambes de l’homme aux moustaches....
Querelles.
Celui-ci fronça le soucil et se fâcha tout rouge. — La mère s’excusa de nouveau et gronda l’enfant. Mais le personnage décoré continua à manifester son mécontentement en termes peu polis.
L’un des deux négociants dit à mi-voix à l’autre :
— Le fait est qu’il n’est pas agréable pour un voyageur d’avoir pendant trente lieues les souliers d’un enfant sur les jambes.
La mère s’était tue, voyant que tout ce qu’elle pouvait dire ne faisait qu’augmenter l’emportement du voyageur aux moustaches.
Ce que voyant, le Hollandais, qui se trouvait en face d’elle, enleva l’enfant sans mot dire, le prit sur ses genoux et se mit à le caresser. La mère le remercia par son regard plus encore que par ses paroles. — Elle ne voulait pas qu’il s'incommodât de ce fardeau remuant.
— Laissez, laissez, madame, dit le Hollandais avec une prononciation un peu embarrassée.
l’indienne bleue
— Voilà un brave homme ! se dit le jeune cavalier brun, qui était resté neutre jusque-là.
— ... Quand on n’a pas le moyen de payer deux places, continua grossièrement l’homme aux moustaches, on ne prend pas des stalles de diligence, on va en wagon.
— Avez-vous bientôt fini de nous ennuyer ? — dit très haut et très agressivement le jeune homme brun.
L’homme aux moustaches devint pâle. — La mère de l’enfant était tremblante.
— C’est à moi que vous parlez, monsieur ?
— A vous. Vous êtes un impertinent.
L’homme aux moustaches, de très pâle, devint cramoisi.
— Je vais vous flanquer par la portière ! criat-il en jurant.
Et il allait porter la main sur le jeune homme, lorsque le Hollandais, sans quitter l’enfant qu’il ' tenait de son bras droit, saisit de sa large main gauche l’épaule de l’homme aux moustaches, et le fit se rasseoir.
— Lâchez-moi, sacrebleu ! vous me faites mal, dit celui-ci.
— Lâchez-le, allez ! dit le jeune homme brun. — Il n’y a pas de danger !
Et, tirant une carte de sa poche de gilet, il la jeta au nez de son antagoniste, en lui disant :
— Tenez, drôle !
L’homme aux moustaches ramassa la carte qui était tombée de ses genoux à terre.
— Le vicomte Rodolphe de Frenays... Nous nous reverrons, monsieur ! dit-il, le sourcil menaçant.
— Quand vous voudrez, — si vous voudrez t
répondit le jeune homme avec un sourire insolent.
Les deux marchands s’étaient entreregardés. — Ils n’ouvrirent pas la houche.
Station d’Étampes.
— Si vous voulez descendre et vous rafraîchir, messieurs, — dit un employé en ouvrant la portière, — vous avez dix minutes.
On était arrivé à Étampes ; la moitié du chemin était faite.
L’homme aux moustaches descendit le premier.
— Madame, dit Rodolphe, si vous désirez descendre, je vous demande la permission de vous offrir mon bras.
Un refus poli.
— Et vous, monsieur, descendez-vous ?
— Oui, dit le Hollandais, qui emporta l’enfant.
— Ne vous embarrassez pas de mon fils, monsieur, je vous en prie, dit la mère. Vous êtes mille fois trop bon.
— Il mangera bien un petit gâteau avec moi , n’estce pas, mon — coco ?... répondit le Hollandais.
La mère insista. — Mais l’enfant s’était cramponné à son amphitryon.
Lorsqu’ils furent descendus de wagon, le digne Yan Coppenaël laissa glisser l’enfant à terre et lui prit la main.
Rodolphe de Frenays marcha sans autre façon de l’autre côté du Hollandais, — et ils se dirigèrent vers le calé.
l’indienne bleue
A peine furent-ils assis que le Hollandais tira de sa poche une vaste pipe de porcelaine qu’il alluma avec empressement.
— C’est bon ! dit-il sensuellement à Rodolphe en s’enveloppant d’un nuage de fumée, comme une divinité olympienne, — je n’avais pas fumé depuis ce matin.
— Pourquoi ne fumiez vous pas dans le wagon?
— Oh!... j’aurais craint d’incommoder quelqu’un.
Rodolphe commençait à trouver son nouvel ami tout à fait à son gré. Cette bonhomie, cette réserve, jointes à une force physique des plus remarquables, le séduisaient. — Rodolphe était d’ailleurs d’un âge et d’un caractère qui s’enthousias ment facilement.
— Demeurez-vous à Orléans ou à Paris ? demanda-t-il au Hollandais.
— A Paris, répondit celui-ci ; mais je vais assez souvent à Orléans.
— Si c’est pour quelque affaire dans laquelle je puisse vous être bon à quelque chose, comme vous êtes, je crois, étranger, — et que je vous ai une obligation, dit-il en riant, — vous voudrez bien regarder ma famille et moi comme étant à votre disposition.
— Oh! merci ! — dit Yan Coppenaél. — J’aime beaucoup aller en chemin de fer, voilà tout : cela me distrait. — Nous n’avons pas encore de chemins de fer en Hollande.
— J’étais fou, dit Rodolphe, de ne pas deviner que vous étiez Hollandais. Et, bien des pardons ! je vous avais pris pour Allemand.
Yan Coppenaël ne comprit pas. — Nous devons faire observer, avant d’aller plus loin, qu’il rougit
un peu, — ce qui lui arrivait souvent, comme vous le verrez, — en répondant à l’offre de Rodolphe. Celui-ci, sans trop s’étonner de la singularité du goût du Hollandais, pensa que, pour être si souvent en chemin de fer, il pourrait bien exister un autre motif — qu’on ne lui disait pas. Il se garda d’insister, en homme discret.
L’enfant avait absorbé cependant une corbeille de gâteaux.
Le Hollandais demanda une nouvelle corbeille.
— Vous allez l’étouffer! dit Rodolphe.
— Oh ! non, répondit Yan Coppenaél. Il faut que les enfants mangent tant qu’ils veulent, et tout ce qu’ils veulent. Ça les empêche d’être gourmands.
Rodolphe ne voulut pas discuter cette théorie. — Il ne put s’empêcher de sourire intérieurement en se rappelant la réponse qu’on lui avait racontée de feu Katcomb, le traiteur anglais, à quelqu’un qui lui demandait une serviette :
— Vous mangez donc bien salement ?
Rodolphe contemplait Yan Coppenaél....
Méthode de flûte.
Le garçon de café était occupé auprès des autres voyageurs assez nombreux. La demoiselle qui était au comptoir apporta elle-même les gâteaux.
Elle était, comme beauté, assez insignifiante ;
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les cheveux blonds, passables ; quelques taches de rousseur, le regard doux, l’air modeste ; — une de ces femmes qui, dans toute leur vie, n’auront fait retourner personne dans la rue.
Rodolphe s’aperçut que Yan Coppenaé'l ne la quittait pas du regard. Il avait braqué sur elle ses deux yeux en capote de cabriolet, — et ne perdait pas un de ses mouvements.
— Pourquoi diable regardez-vous donc tant cette petite ? lui demanda Rodolphe en riant. Elle n’est pourtant pas belle.
Le Hollandais fut sensiblement décontenancé.
— Excusez-moi si j’exprime aussi naïvement mon opinion sur une personne à laquelle vous paraissez vous intéresser ; car je crois...
— Je ne m’intéresse pas, répondit assez flegmatiquement Coppenaël, — mais depuis deux mois passés que je suis souvent sur cette route, je vois toujours cette demoiselle vêtue de la même petite robe bleue — et toujours propre.
Rodolphe se mit à rire.
— Il n’y a que vous pour faire attention à ces choses-là, dit-il. — Mais je crois qu’on monte en wagon. Ne laissons pas partir le convoi sans nous.
On se leva, — et le Hollandais bourra de gâteaux les poches de l’enfant.
— Où descendez-vous , à Orléans ? demanda Rodolphe en se dirigeant vers le convoi.
— A l’Hôtel de la Loire.
— C’est un peu loin. Ma voiture doit m’attendre au débarcadère. Voudrez-vous me faire le plaisir de vous laisser mettre chez vous ?
— Je veux bien, dit Yan Coppenaël pour tout remercîment.
Lorsque le convoi se fut remis en marche :
— Tiens ! dit le Hollandais, — ce monsieur n’est pas remonté avec nous.
— Bah î fit Rodolphe insouciamment.
— Il ne se trouvait peut-être pas à son aise, dit au vicomte un des deux marchands en faisant l’agréable.
— Monsieur, je n’ai pas l’honneur de vous parler, répondit froidement Rodolphe.
Le marchand se tut, — définitivement cette fois.
Mais Rodolphe regretta un instant sa réponse dure : — il avait cru voir une petite moue amicale de reproche sur les bonnes grosses lèvres du Hollandais.
Il y eut un temps de silence. Les voyageurs s’isolèrent les uns des autres par la pensée. L’enfant venait de s’endormir dans la stalle désertée par l’homme aux moustaches. — Le monsieur noir contemplait obstinément le pommeau de sa canne en louchant, ses deux yeux et ledit pommeau de canne formant les trois sommets d’un triangle; — les deux marchands songeaient à leurs affaires ; — la femme en deuil, à bien des choses ; — Rodolphe à rien.
Le Hollandais avait tiré deux fois sa montre. — Il avait l’air d’attendre un moment fixé. — Lorsqu’il l’eut consultée une troisième fois, il la remit dans son gousset, — et ouvrit un petit cahier vert, coupé en forme d’album.
Rodolphe le regardait, rêveur .
Mais il se sentit pris d’une furieuse envie de rire lorsqu’il vit le brave Hollandais, tenant d’une main le petit cahier vert qu’il paraissait étudier scrupuleusement, battre avec une sorte de solennité, de sa main droite, l’index tendu, la mesure & trois temps. Yan Coppenaël ne paraissait pas se
l’indienne bleue
loi
douter le moins du monde qu’il n’était pas seul ; il était grave et d’un flegme héroïque.
Les efforts que faisait Rodolphe pour ne pas éclater détournèrent un moment l’attention de Yan Coppenaél, qui le regarda machinalement.
Rodolphe sentit la nécessité de parler, ne fût-ce que pour dire un mot, afin de dépister le soupçon du Hollandais, — si toutefois celui-ci était capable de soupçonner quelque chose.
— Vous êtes musicien ? dit-il.
— Je joue de la flûte, — répondit naïvement Yan Coppenaél, — et j’étudie tous les jours de quatre à cinq heures : c’est mon habitude. — Ceci est la méthode de Camus. Elle n’est pas sans mérite.
Et il se remit à ses trois temps.
— Il est superbe ! pensait Rodolphe. Quel succès il aurait dans notre monde, s’il était bien lancé !
YII
L’arrivée.
Cette idée existait déjà depuis un bon moment à l’état d’embryon dans la cervelle de Rodolphe. Il venait de se la formuler, — et il était de ces esprits qui courent de suite à l’exécution.
Au reste, — cela à part, — Yan Coppenaél lui plaisait fort. Cette nature si douce, si franche, si naïve, contrastant par tant de côtés avec la sienne, n’avait pas manqué de laséduire au premier abord. — Yan Coppenaél, de'son côté, très bienveillant
toujours, répondait aux bonnes dispositions que l’élégant et rieur vicomte avait si manifestement pour lui.
Lorsqu’ils eurent quitté le wagon pour monter dans la calèche de Rodolphe :
— Dites-moi, mon cher monsieur, reprit celuici, — je serais très chagriné de nous quitter aussi vite. Je vais retrouver ma mère, à deux lieues d’Orléans ; — voulez-vous me faire l’amitié de venir dîner chez elle avec moi ? vous serez le très bien venu et me ferez vraiment plaisir.
Y an Coppenaël, qui n’avait pas l’habitude des spontanéités, fut surpris — et content aussi — de la proposition de Rodolphe. Mais sa timidité lui faisait redouter une présentation. Il avait, en outre, un autre motif pour ne pas accepter.
— Je vous remercie bien, répondit-il avec une satisfaction visible, mais cela ne se peut. Mon domestique m’attend à l’hôtel.
— Eh bien ? dit Rodolphe.
— Il serait inquiet.
Pour le coup, Rodolphe fut tenté de croire à une mauvaise plaisanterie ; mais il n’y avait pas moyen de conserver un instant cette pensée en regardant la figure du Hollandais.
— Oui, continua celui-ci, cela le surprendrait. — Mais, ajouta-t-il en faisant un grand effort pour vaincre sa timidité, si madame votre mère ne vous attendait pas, je vous aurais prié de me faire vousmême l’honneur d’accepter mon dîner.
— J’accepte, dit tout de suite Rodolphe, — à la condition que vous me ferez le même honneur demain.
— Mais, reprit Yan Coppenaël, — si cependant
aujourd’hui madame votre mère .
l’indiennë bleue
— Oh ! ne vous inquiétez pas de cela. On m’attend toujours et on ne m’attend jamais.
Yan Coppenaël médita longuement le sens de cette réponse.
Il le cherchait encore lorsque la voiture s’arrêta à la porte de l’Hôtel de la Loire.
Tel maître .
La chambre dans laquelle Rodolphe de Frenays suivit son nouvel ami était une petite salle, comme il s’en trouve dans toutes les auberges de province, haute de plafond et solives en relief, strictement meublée et tendue d’un papier vert-canard, enjolivés d’affreux petits Chinois en silhouette. Pour toute la tapisserie, couvrît-elle la grande galerie du Louvre, il n’y a que deux Chinois, toujours les mêmes, alternés et répétés à outrance. L’un tient un poisson noir dans une nasse, l’autre un oiseau dans une cage : poisson et oiseau fantastiques. Oiselier et pêcheur s’avancent symétriquement dans une procession sans fin, et marchent éternellement l’un derrière l’autre sans avoir seulement l’air de s’en douter. — Nous n’avons jamais eu qu’une opinion assez triste de ce peuple vertueux, mais un peu monotone.
G-ottlieb, — c’est Théophile en français, — domestique de Yan Coppenaël, fit son entrée.
Rodolphe fut surpris de l’étonnante ressemblance qui existait entre Oottlieb et son maître.
On les eût pris pour les deux frères. C’était la même figure pâle et comme soufflée, le même œil de faïence, la même démarche étrusque, la même tournure d’hippopotame mâtiné d’ours blanc. Seulement G-ottlieb était un peu plus petit que son maître, — et chez lui, chose pourtant difficile, les côtés hollandais de Van Coppenaêl étaient encore exagérés. La lymphe était là portée à sa plus lourde expression. C’était comme la charge d’un remarquable original.
Ajoutez que ces deux ménechmes étaient vêtus de la même façon.
« ... le même air, le même habit de lin.... » à ceci près que Van Coppenaêl avait une casquette et Gottlieb un chapeau, — qu’entre parenthèse il gardait à vie sur sa tête. — On avait cru longtemps dans les cuisines de l’Hôtel de la Loire qu’il couchait avec.
Gottlieb promena lentement son regard sur la vaste personne de Van. Coppenaêl, et, certain que rien ne s’était dérangé, il attendit des ordres.
— Fais-nous donner à manger, lui dit Van Coppenaêl en hollandais.
— Oui, répliqua Gottlieb pour toute réponse.
Et il sortit.
Rodolphe regardait deux grandes cages placées l’une sur l’autre dans un coin de la chambre, et qui contenaient chacune une soixantaine de variétés de canaris.
— En votre absence on a mis un oiseleur chez vous, dit-il gaiement.
— Non, répondit Van Coppenaêl, ces oiseaux sont à moi, et j'ai loué cette chambre au mois.
— Je croyais que vous habitiez Paris.
— C’est vrai; mais je suis presque aussi souvent
l’indienne bleue
ici. — Oh I à Paris, ajouta-t-il, j’ai bien plus d’oiseaux qu’ici.
— Est-ce que vous les avez apportés de Hollande ? demanda Rodolphe.
— Oui, répondit naturellement Van Coppenaél. J’en ai emmené quelques-uns. — J’ai une belle collection de canaris à Leyde.
Il n’y avait plus à s’étonner de rien, Rodolphe se taisait, — et admirait
Cependant Gottlieb, aidé d’un domestique de l’hôtel, avait dressé le couvert. Pendant qu’il complétait ses dernières dispositions, Van Coppenaél sortit un moment de la chambre.
. — Vous paraissez avoir un excellent maître ?
lui dit Rodolphe.
Après avoir pris amplement le temps de comprendre la question :
— Ah ! oui, monsieur, répondit Gottlieb d’un ton de componction ; ma mère l’a nourri. Mon maître est un homme bien honorable et bon et savant ! On lui écrit de partout pour le consulter, et il n’y a pas un professeur à Leyde qui ne le salue quand il passe dans la rue.
« Ah ! ajouta le brave Gottlieb, avec un soupir admiratif, — c’est un homme qui a bien de l’esprit !...
La timbale de Van Coppenaël.
Van Coppenaél rentrait. — Il s’assit immédia-
tement devant la table et arbora sa serviette à la boutonnière de sa houppelande grise.
Rodolphe se dépouilla de son tvoed , renversa le collet de son habit, passa la main dans sa chevelure, releva ses moustaches, — et s’assit.
Yan Coppenaêl, qui avait servi son hôte, attaquait une seconde fois le potage. — Rodolphe se hâta pour n’être pas distancé.
Malgré son appétit de chasseur, il ne pouvait s’empêcher d’admirer de temps à autre la puissance de broyeur déployée par son antagoniste. Yan Coppenaêl ne quittait laj fourchette que pour remplir une vaste et lourde timbale d’argent ornée d’armes gravées, [qu’il vidait sans sourciller. — Il réhabilitait la rasade.
Ce qui fit naître dans l’esprit de Rodolphe une idée qui lui parut féconde, bien que l’essai qu’il en fit dût bientôt lui en démontrer la témérité : — il résolut de voir quelle était la physionomie d’un Hollandais gris.
— Buvons ! dit-il gaiement. — Et il fit mettre à côté de lui quelques bouteilles de vins différents. — Il commença l’attaque en comblant la timbale de Yan Coppenaêl, — qui ne s’en émut pas.
— Ah çà ! dit Rodolphe, je vous demande pardon de ce que mon opinion peut avoir de défavorable pour votre pays, mais il me semble que vous devez terriblement vous ennuyer en Hollande I
— Pourquoi? demanda Van Coppenaêl.
Gottlieb, aux paroles de Rodolphe, était resté stupéfait.
— Je ne sais pas, répondit Rodolphe en versant à boire ; je me suis toujours figuré cela. On dit que votre pays est au milieu de l’eau, que les maisons sont en briques et qu’il pleut toujours. Dans
L’iNDIEN'NE BLEÜE
mon enfance, j'allais chez une vieille tante de ma mère, auprès de Bayeux, dans un château bâti en briques et entouré de grands fossés pleins d’eau. Je ne peux pas vous dire combien je m’ennuyais dans ce maudit château. C’était d’un triste!... Eh bien ! je ne sais pourquoi je me suis toujours fait de la Hollande la même idée que du château de ma tante.
Van Coppenaêl sourit, et échangea un regard avec Gottlieb.
— On est bien partout, dit-il, et en Hollande comme ailleurs. Pour mon compte, je vous dirai que voilà trois mois que je suis à Paris et que je ne m’y amuse pas beaucoup.
— Bah ! dit Rodolphe, c’est que vous ne savez pas vous y prendre. Connaissez-vous un peu de monde?
— J’avais ici, l’année dernière, un compatriote qui m’avait beaucoup engagé à venir. Comme j’ai mis quelque temps à me décider, je ne l’ai plus trouvé. — Il a cru me faire plaisir en m’adressant à des amis qu’il avait laissés à Paris, des jeunes gens, des étudiants, vous savez, — de bons garçons si vous voulez, qui s’amusent à leur manière; mais, moi, cette vie-là ne me va pas : des plaisirs exagérés, du bruit, des querelles...
— Ce n’est pas cela qui doit vous inquiéter beaucoup d’après ce que j’ai vu aujourd’hui ; — quand on est doué d’un poignet comme le vôtre.
— Je n' aime pas, répondit tranquillement Van Coppenaêl.
— Pourquoi , reprit Rodolphe — versant toujours, Yan Coppenaêl toujours buvant, — • pourquoi n’avez-vous pas essayé d’aller dans le monde ?
— Je l’ai fait, monsieur, on m’a présenté dans
QUAND JETAIS ÉTUDÎANÀ
deux ou trois maisons. Mais je n’y étais pas beaucoup plus à mon aise. La conversation dans le monde repose sur beaucoup de choses à peu près inintelligibles pour un étranger. — J’avais d’abord le salon de notre ambassade; mais là encore je ne me trouvais pas assez — en famille. — Et puis, ajouta-t-il en baissant les yeux, je suis un peu timide.
— Mais, reprit Rodolphe souriant, le spectacle, les concerts, puisque vous êtes musicien, l’Opéra...
— Oh ! l’Opéra ! — oui, j’y suis allé souvent, — dans les concerts aussi. — Mais quand on est toujours seul...
Ici, Van Coppenaël soupira.
— Et c’est pour votre plaisir que vous êtes venu à Paris ?
— Pour mon plaisir, — c’est-à-dire pour voir, pour — voyager. Et puis...
Van Coppenaël resta rêveur. La phrase demeura suspendue.
Rodolphe crut voir là un symptôme, et versa à coups redoublés. — Le Hollandais restait au pair et buvait dru.
La conversation continua ainsi, Rodolphe la soutenant quand son partenaire la laissait tomber. Il voulait être très adroit et ne pas laisser à l’ennemi le temps de se reconnaître.
Un dicton hollandais.
Le seul inconvénient, c’est que, pour engager son hôte à boire, il fallait donner l’exemple. Ro-
l’indienne bleue
dolphe n’était pas homme à voler une victoire ; il ne trichait pas et absorbait avec loyauté deux fois le contenu de son verre, quand Yan Coppenaël avait fait le vide dans sa timbale.
Ses idées commençaient à se confondre.il n’était pas de force, quoique Gottlieb fut assez content de lui — pour un Français. Sa gaieté devenait peu à peu plus expansive et plus bruyante. Yan Coppenaël était digne et grave comme s’il avait été en train de commenter le Dialogue de Platon sur l’Ame.
— Holà ! monsieur de la Hollande, dit Rodolphe, vous ne buvez plus !
— Pardonnez-moi, monsieur, répondit Yan Coppenaël, — à votre santé !
Gottlieb servit le café, — et plaça sur la table un vaste porte-liqueurs, qui ressemblait tout à la fois à une étagère et à un reposoir. — Il y avait de quoi mettre à pied un escadron de lanciers.
— Yous me ferez l’honneur de goûter de ceci,
— dit Yan Coppenaël en s’emparant du plus vaste flacon. C’est du genièvre de mon pays.
— Très bien ! très bien ! répondit Rodolphe,
— qui se grisait à vue d’œil. Yoilà qui est bon !
— Tiens, Gottlieb,. dit Yan Coppenaël en donnant à son domestique un verre plein de la précieuse liqueur.
— Buvez ceci, mon cher Gottlieb ! disait Rodolphe. — Buvez-le, mon ami, — je vous parle dans votre propre intérêt. — Oh ! oh ! qu’est ceci ? J’ai des fourmis dans les oreilles !
— Le genièvre échauffe un peu, dit gravement Yan Coppenaël.
— De rechefl mon cher Yan, de rechef, if you jplease , criait Rodolphe... Pouah ! — Je me suis
trompé de verre, — j’ai bu du Bordeaux... le méchant vin ! — Ah ! à la bonne heure !
— A votre santé, répéta le Hollandais.
— Oui, mon cher Yan, à votre bonne petite santé ! Il faut vous ménager mon ami, — et bien vous couvrir !...
— Je n’ai pas froid, répondit très sérieusement Yan Coppenaél.
— C’est ce que je dis. — Gottlieb, imitez-vous le cri de tous les animaux ?
— Je ne les connais pas tous, monsieur, — et je ne sais pas imiter le cri de ceux que je connais.
— Ah ! — c’est pourtant bien facile. — A boire.
— Youlez-vous autre chose que du genièvre ?
— Non pas, s’il vous plaît, mon digne et respectable ami. — Yous aviez raison et j’avais tort : la Hollande est un joli pays, et les habitants en sont agréables... Yan, dites-moi, mon bon : — buvons à l’union de la France avec la Hollande !
— Bien volontiers.
Rodolphe voulut toaster debout, — mais il ne put se lever qu’à demi et il retomba sur son siège, où il resta l’œil fixe et engourdi...
— Je crois que M. le Français voit sept au lieu de deux , dit en rappelant un proverbe national Gottlieb à son maître.
— Fais préparer une chambre, dit Yan Coppenaël sans s’émouvoir.
Rodolphe ne s’aperçut pas que Gottlieb venait de sortir, mais il lui sembla voir vaguement — comme à travers la gaze des féeries au théâtre, dans les scènes de miroir magique, — Yan Coppenaël qui vidait lentement le restant de la fiole de genièvre dans sa vaste timbale, et qui le dégustait avec majesté.
l’indienne bleue
Puis Rodolphe s’endormit d’un sommeil de plomb.
Gottlieb l’enleva comme un verne vide et le mit au lit.
Confidences.
Rodolphe se leva tard le lendemain. Encore appesanti par son incontinence de la veille, il ouvrit sa fenêtre et fuma un cigare, les deux coudes sur la barre d’appui.
Cette fenêtre s’ouvrait sur la cour de l’hôtel, et Rodolphe reconnut en face de lui et à l’étage inférieur la chambre de son ami le Hollandais.
Yan Coppenaël examinait, immobile, ses canaris. Après quelques minutes de contemplation, il alla lentement s’étendre sur un fauteuil en velours d’Utrecht, et se mit à bâiller démesurément.
Rodolphe descendit auprès de lui et s’excusa d’avoir si brusquement faussé compagnie la veille au soir. — Yan Coppenaël ne voulut pas entendre parler d’excuses : il connaissait son genièvre et trouvait l’accident de Rodolphe tout naturel.
Le tête-à-tête du dîner avait beaucoup fait pour l’intimité des deux nouveaux amis. Rodolphe, enthousiaste dès le premier moment de la bonhomie du Hollandais, appréciait mieux encore l’homme à mesure qu’il le connaissait davantage. — Yan Coppenaël, de son côté, également jeune de caractère, bien qu’il ne se livrât pas aussi vite,
était charmé des manières aisées, de la belle humeur et de l’affabilité de son compagnon. Rodolphe résumait en effet mieux qu’aucun autre le type que les étrangers appellent le type français. — Tous deux étaient donc dans les meilleures dispositions de réciproque sympathie.
— Il est midi ; dit Rodolphe, si vous êtes prêt, nous serons arrivés dans une heure chez ma mère.
Yan Coppenaël voulut en vain se faire rendre sa parole. Il tremblait d’avance à l’idée de se présenter, en habit noir, surtout dans une maison inconnue. Mais il dut s’exécuter, il avait promis.
— Je tiens d’autant plus à vous emmener, dit le vicomte, que vous avez, je crois, besoin de distraction. Je vous regardais tout à l’heure de ma fenêtre : vous paraissiez vous ennuyer.
Yan Coppenaël fit un mouvement et regarda Rodolphe. — Celui-ci avait mis le doigt sur la plaie.
— Oui, dit le Hollandais, — je m’ennuie... — Je suis toujours seul, voyez-vous !... ajouta-t-il péniblement.
Rodolphe lui prit la main.
— Montons en voiture, dit-il, nous causerons.
Lorsqu’ils furent en route, Rodolphe chercha à mettre le bon Hollandais à l’aise et à amener un épanchement dont celui-ci paraissait avoir besoin.
— Je ne suis pas heureux, dit Van Coppenaël, et je vous le dirai, bien que je vous connaisse à peine, — mais jamais personne ne m’a inspiré plus de confiance. — C’est parce que je n’ai pas de famille, pas d’intérieur. Avec ma mère elle-même, Dieu me garde de me plaindre d’elle ! je me trouve encore seul, et... — Voyez-vous, monsieur Rodolphe, il faut qu’arrivé à un certain âge, quelque
l’indienne bleue
bon fils que l’on soit, une loi d’en haut nous ordonne de chercher le bonheur ailleurs que dans la famille. — Nous avons usé, en grandissant, tout ce que les parents pouvaient nous donner et il nous faut des aliments nouveaux. Les parents ne comprennent pas cela. — J’étais encore enfant lorsque nous avons perdu mon père. Ma mère est la meilleure des femmes, bien respectable et bien digne d'être aimée ; mais le veuvage lui a donné quelque chose d’entier dans le caractère. A mesure que j’avançais en âge et que j’avais de plus en plus besoin d’être soutenu par une affection bien intime, bien... confidente , je me suis trouvé chaque jour plus seul. J'ai même cru voir de la méfiance autour de moi. Alors je me suis tout à fait concentré. Ma mère a pris en même temps peu à peu l’habitude de certaines petites exigences que je respecte beaucoup, mais dont il est parfois difficile de s’accommoder. Tenez, par exemple, vous voilà, vous : on vous attend chez votre mère hier, et vous arrivez aujourd’hui. — Eh bien! ma mère ne m’aurait jamais pardonné cela. — Cependant je n’aurais certainement pas fait plus de mal que vous. Après cela, je me suis dit souvent que c’était peut-être ma faute, que l’ardeur de la jeunesse...
— Vous êtes un excellent garçon, dit Rodolphe affectueusement, — mais en ne pouvant s’empêcher de rire à l’idée de la fougue de Yan Coppenaël ; — et il faut avoir un diable de caractère pour ne pas s’accorder avec vous.
Au regard étonné et à la fois mécontent que lui décocha Yan Coppenaël, ou plutôt que Yan Coppenaël ouvrit sur lui, — Rodolphe comprit que par une parole peu mesurée il venait de blesser chez son ami un endroit délicat. Et comme le sen-
timent auquel il s’était heurté était surtout respectable, il comprit le besoin de s’excuser.
Le nuage passa vite, — et Rodolphe se promit de s’observer.
— Mais, dit-il, quel âge avez- vous?
— J’ai vingt-quatre ans, répondit Yan Coppenaël. Vous m’auriez donné davantage, n’est-ce pas? c’est ce que tout le monde me dit. Que voulez- vous I je suis comme cela.
Ce disant, Yan Coppenaél laissait aller au balancement de la voiture sa carrure et promenait un regard embarrassé sur l’énorme jambe qui lui servait d’arc-boutant.
— Permettez, lui dit Rodolphe, je ne sais si c’est la même chose en Hollande, mais en France nous sommes majeurs à vingt et un ans.
— En Hollande aussi, murmura Yan Coppenaél.
— Eh bien ! alors, qui vous empêche, tout en
restant dans les meilleurs termes vis-à-vis de madame votre mère, de vous créer à part elle cet intérieur dont vous avez besoin ?
— Laisser ma mère seule ! dit le Hollandais avec une sorte d’effroi, c’est impossible !
Après un moment de silence....
— J’ai essayé un moment, reprit-il ; un oncle qui m’aime beaucoup, et à qui je dis tout, m’a conseillé de voyager, me disant : — En revenant dans six mois, un an, tu seras un autre homme. « Ta vie changera donc nécessairement. » — J’ai été en Russie, — et, à peine arrivé, — j’ai dû repartir une seconde fois. — Je suis venu en France.
— Mais, dit Rodolphe avec une petite pointe de gaieté, vous ne pouvez pourtant pas passer votre vie sur les routes et continuer le Ju if errant
l’indienne bleue
Il faut vivre aussi un peu chez soi. Ne croyez pas que je traite légèrement vos scrupules, ils sont très honorables. Mais il est des choses qu’une mère doit comprendre. J’ai vingt-sept ans, moi qui tout à l’heure vous croyais mon aîné, eh bien ! voici quatre ans que j’ai fait l’éducation de ma mère ; votre grand tort, mon ami, est de n’avoir pas commencé celle de la vôtre.
— Je ne cesserai d’être le fils de ma mère que lorsque je serai marié, dit profondément le Hollandais.
— Au fait, exclama le vicomte, c’est un moyen. Mais diable ! à votre âge, — il est violent ! — A votre place, j’aimerais mieux une bonne et nette explication qui mettrait toutes choses à leur place.
— Un mariage, disait Yan Coppenaël un peu absorbé, voilà le seul moyen. J’y ai bien réfléchi. — Seulement, c’est là... c’est... c’est le difficile !
— Pourquoi difficile ?
— Oh !... fit Yan Coppenaël avec une sorte de pudeur enfantine.
— Je ne vous comprends pas. — Ce n’est pas moi qui vous engagerai au mariage. Le mariage est une potion qu’il ne faut administrer qu’aux malades à l’extrémité. L’amour sérieux n’est pas mon fait. Quelqu’un a dit que cet amour-là n’est que le roman du cœur : c’est le plaisir qui en est l’histoire. Ce quelqu’un-là a eu raison. A votre place, j’aimerais mieux voyager encore dix ans. Mais, du moment que c’est là votre idée fixe, je ne vois pas où vous trouveriez des difficultés. Yous êtes jeune ; — d’après ce que je puis savoir de votre manière de vivre, vous avez de la for*, tune...
— Je suis riche.
— Un titre peut-être?... Mais il n’y en a guères chez vous...
— Je suis baron, avoua Coppenaél en baissant virginalement les yeux.
— Jeune, riche, noble, poursuivit Rodolphe ; mais je vous garantis marié en huit jours quand vous voudrez !
— Oh ! oh ! dit pudiquement Yan Coppenaél.
— Mais c’est évident I
— Je me connais bien ; je n’ai pas d’esprit, pas de brillant.
— Yous avez cent fois mieux.
— Je ne suis pas — bien beau !
— Yous avez une taille magnifique. Et puis un homme est toujours assez bien...
— Ce n’est peut-être pas vrai, et ce sont les mamans qui ont des garçons laids qui ont imaginé de dire ça pour se consoler... Surtout pour vos Françaises...
— Au fait, pourquoi ne pas vous marier en Hollande ?
— En Hollande, répondit tranquillement Van Coppenaél, ma mère connaîtra la femme que j’épouserai, et nous serons deux enfants au lieu d’un. Au lieu que si je me marie en pays étranger, je reviens avec une femme que ma mère ne connaît pas. Ce qu’on ne connaît pas impose toujours. Je suis alors le mari de ma femme. — Vous devez trouver tout cela très puéril ; mais il y a dans ma position une foule de petites nuances que vous ne pouvez pas comprendre et que je puis encore moins vous expliquer.
— Du Machiavel pur î — Au reste, il vous est vingt fois plus facile de vous marier ici que dans votre pays.
L*ÏNDIENNE BLEUE 117
— Oh !... fit Yan Coppenaêl.
— Sans doute.
— Vous plaisantez ?
— Je ne plaisante pas.
— Mais la raison ?
— Parce que vous êtes étranger.
Yan Coppenaêl se mit à rire bruyamment.
— C'est fort sérieux, dit Rodolphe. — Et les cartes de visite ! — Ah ! mon cher, vous ne savez pas la valeur d’un nom étranger sur l’esprit d'une femme quand il s’agit de mariage et quand ce nom est noble. En France !... — mais toutes les femmes en France peuvent s’appeler la vicomtesse de Frenays...
(Ici le Hollandais crut l’occasion favorable pour adresser un compliment à son ami, mais toute sa bonne volonté avorta dans son exclamation habituelle : — Oh !...)
— ... Oui, mon ami, poursuivit Rodolphe; et il n’y a nulle différence à s’appeler la vicomtesse de Frenays, la comtesse de Marseuilles, ou la marquise de Rastignac ; — mais s’appeler madame la baronne Yan Coppenaêl, voir son nom inscrit au livre d’or de la Grandesse hollandaise, c’est bien autre chose !
Proposition.
... Youlez-vous accepter une proposition ? continua Rodolphe. — Notre connaissance est véritablement de trop fraîche date pour que l’offre
Ü8 quand Fêtais étudiant
que je yais vous faire soit acceptable dès à présent ; mais que nos relations durent, ce que j’espère bien, jusqu’à l’hiver prochain, je vous présente dans la société de Paris, que vous avez le tort de ne pas connaître encore ; vous m’accorderez vos pouvoirs...
— Non, dit Van Coppenaêl, je pars dans deux mois.
— Pourquoi deux mois ?
— Je ne sais pas ; mais je pars dans deux mois.
— Nous causerons de cette question-là ; mais
laissez-moi finir. — Vous me mettez au courant de tout ce qui vous touche, de tout ce qui est vous, fortune, alliances ; — et en moins d’un mois, je vous marie.
— Mais, mon cher, c’est impossible !
— Et puis, est-ce que des jeunes gens comme nous ne se marient pas quand ils veulent ?
— Oh!...
— Quoi ?
— Quand ils veulent !...
— Sans doute.
— Pourquoi ?
— Parce que.
— Ah !...
Ici, Van Coppenaêl, très évidemment préoccupé, bourra machinalement sa pipe.
— Je vais vous donner du feu, lui dit Rodolphe. Vous avez le temps de fumer jusqu’au château.
— Non, répondit Van Coppenaêl, — c’était sans y penser...
Et il remit l’instrument dans sa poche.
— Voyons, reprit Rodolphe, acceptez donc ma proposition. Je suis votre ami, que diable ! car vous me convenez beaucoup. Et puis nous aurons
l’indienne bleue
ma mère qui nous aidera. — Quelle fortune attendez-vous de votre femme ?
Yan Coppenaël ne répondit pas. Il tira de nouveau de sa poche sa pipe et un briquet portatif. — Ce qui le préoccupait, c’était de dépouiller la question du prestige exorbitant pour lui dont son ami la colorait, pour la ramener au modeste point de vue où lui, Yan Coppenaël, la plaçait.
Cette mise en scène de blasons, de millions et de robes à queue effarouchait singulièrement sa timidité native.
Après s’être donné le temps de la réflexion en allumant lentement et maladroitement sa pipe :
— Ce n’est pas cela, dit-il ; — je ne pense pas à épouser une femme riche, ni une femme noble...
— Comment ! dit Rodolphe assez surpris ; — mais encore, mon ami, faut-il se marier convenablement, d’une manière conforme à votre rang et à votre fortune.
— Non, monsieur, j’ai réfléchi ; — je ne suis pas comme vous, moi, — continua le Hollandais d’une voix évidemment attendrie, — non, ne me parlez pas, j’ai réfléchi. — Je ne me marie pas pour m’enrichir, puisque je ne pourrai pas parvenir, moi marié, à dépenser mes revenus ; — quant à la noblesse, cela m’est plus indifférent encore.
— Mais, dit Rodolphe un peu à bout d’arguments, — si vous choisissez votre femme dans une classe... inférieure, quel accueil recevra-t-elle de madame votre mère ?
— Quant à cela, répondit Yan Coppenaël avec une énergie qui surprit Rodolphe, un parti une fois pris, j’ai ma volonté, qu’on respectera. — Et si je me suis trompé, ajouta-t-il doucement et non
sans quelque amertume, si cette manière de voir les choses me doit rendre malheureux un jour, à moi n’en aura pas été toute la faute.
— Vous êtes un brave garçon, lui dit Rodolphe avec émotion en lui serrant la main, — et je voudrais avoir une sœur pour vous la donner.
Le nouveau Mande.
Van Coppenaël reçut le meilleur accueil chez madame de Frenays. Chose nouvelle pour lui, — et dont il eut la noire ingratitude de ne pas tenir assez compte à l’intelligente et habile bonté de la mère de Rodolphe, — il fut à son aise tout de suite. — Il crut que cela était venu tout seul.
A table, il put causer. — Dès que les hommes de cette valeur peuvent parler et se faire comprendre, ils montent à la place qui leur appartient. Van Coppenaël parla bien, — et souvent !
Et pourtant il y avait là, autour de lui, sept ou huit visages inconnus, — parmi lesquels deux jeunes pensionnaires à peine émancipées.
L’une de ces deux jeunes personnes était la cousine germaine de Rodolphe, et il l’aimait beaucoup.
Elle était orpheline, riche et sous la tutelle de sa tante, madame de Frenays.
Vous pensez déjà à Van Coppenaël, peut-être, et vous flairez un mariage.
Nous verrons.
Tout le monde fut encore plus enchanté de Yan
l’indienne bleue
Coppenaél qu’il ne le fut .lui-même. — * Rodolphe avait trouvé un moment pour prendre sa mère à part et lui raconter sommairement l’hôte qu’il lui amenait.
Le succès de Yan Coppenaél fut tel que Rodolphe, par moment, aurait pu être jaloux de son Hollandais.
Dès ce moment, Yan Coppenaél fut introduit dans la famille sur le pied de l’intimité, et les relations devinrent chaque jour plus fréquentes et plus complètes.
Madame de Frenays était enchantée de voir un ami de son fils dans un homme tel que Yan Coppenaél. Juliette, la petite cousine, ne parlait que d’après lui. Les domestiques même subissaient la fascination.
Grâce au talisman de son maître, Gottlieb fut reçu à bras ouverts dans l’antichambre.
Yan Coppenaél, par cette maison, eut son entrée dans tous les salons lorsque la fin de la saison ramena le monde à Paris. Ainsi que Rodolphe l’avait su prédire, Yan Coppenaél fit fureur : on se l’arrachait. — Nous devons dire que le premier moment passé de surprise et de satisfaction, il accepta plutôt qu’il ne sollicita ces faveurs. Rodolphe, qui de jour en jour le connaissant de plus près, avait de plus en plus d’amitié pour lui, voyait avec chagrin qu’il manquait quelque chpse au bon Hollandais. Mais, dans sa crainte vague de raviver quelque blessure passée à l’état chronique, il évitait avec soin tout ce qui pouvait amener la conversation sur ce côté de l’âme de son ami, côté qui restait dans l’ombre.
Le temps se passait. Le délai que Yan Coppenaél avait fixé pour son départ de Paris, délai
Ï22 QUANÎ) J*ÉfAIS ÉTUDIANT
que Rodolphe avait à peu près oublié parce que Van Coppenaël ne répétait jamais une chose déjà dite, ce délai arrivait à son terme.
Van Coppenaël menait toujours à peu près la même vie, rendait ses visites à ses canaris d’Orléans à Paris et de Paris à Orléans, allait dans le monde, voyait souvent Rodolphe, — et s’en tenait là.
Cousin et Cousine.
Un matin Van Coppenaël reçut la visite de Rodolphe.
— Vous êtes bien matinal, il n’est pas huit heures, lui dit gaiement le Hollandais, déjà levé depuis deux heures qu’il avait consacrées à sa volière.
— Mon cher Coppenaël, G-ottlieb m’a dit hier que vous partiez dans trois semaines, et je voulais vous parler... — Mais, avant tout, partezvous toujours dans trois semaines ?
— Oui, répondit le Hollandais.
— Et votre mariage ?
Van Coppenaël prit son balancement habituel lorsqu'il était embarrassé.
— Ma foi... je ne sais pas... dit-il.
— Vous m’avez dit que vous étiez bien résolu à ne pas partir sans avoir terminé. Vous avez donc changé d’avis ?
— Non.
l’indienne bleue
— Non ? — Ah ça, mçn bon ami, vous êtes prodigieux : Non ? — Et si vous partez ?...
— Cela ne fait rien.
Rodolphe se mit à rire.
— Qu’on j comprenne quelque chose ! dit-il. Puis il reprit plus sérieusement.
— Pourquoi n’épouseriez-vous pas ma cousine ? Yan Coppenaël devint rouge comme le feu :
— Oh ! oh ! fit-il.
— Youlez-vous ? dit Rodolphe.
— Oh ! oh ! répétale Hollandais en se dandinant et de plus en plus embarrassé. — Est-ce que mademoiselle de Fargues voudrait un mari comme moi ?
— Pourquoi non ? — Si je me chargeais de tout arranger.
— Yous voulez plaisanter, mon cher Frenays.
— Pas le moins du monde.
— Ah ! — dit Yan Coppenaël avec un soupir comique, — c’est une bien charmante demoiselle ;
— un peu gaie, un peu moqueuse, — mais pleine de qualités et — bien jolie. — Celui qui lui plaira sera bien heureux.
— Qui vous empêche d’être cet homme-là ?
— Cela n’est pas possible. — Est-ce que mademoiselle de Fargues pourrait jamais m’aimer ? ce serait ridicule.
— Yous êtes trop modeste, Coppenaël. — Ditesmoi seulement oui, — et laissez-moi faire...
— Cessons cette plaisanterie, dit gravement Yan Coppenaël.
— Yous m’impatientez presque, dit Rodolphe. Est-ce que je n’ai pas l’air convenablement sérieux ?
— Pourquoi refusez-vous la main de ma cousine ? Le Hollandais ne répondit rien.
— Au moins, dit Rodolphe, retardez votre départ.
— Je ne peux pas.
— Voyons, reprit Rodolphe, finissons-en. — Coppenaél, vous êtes un loyal et excellent garçon, que j’ai eu le bonheur d’apprécier tout de suite. On peut avec vous parler à cœur ouvert. C’est ce que je vais faire. — Je ne crois pas maintenant avoir besoin de vous dire que je ne me permettrais en aucun cas de vous taquiner avec une plaisanterie inconvenante. — C’est avec le consentement de ma cousine que je viens vers vous.
Van Coppenaël se dandina avec une sorte de fureur. On eut dit le tangage d’une galiote de première classe par un gros temps. De sa vie il n’avait été aussi mal à son aise.
Rodolphe continua :
— Vous avez eu le temps de connaître Juliette; je ne vous parlerai pas de sa fortune ni de ce qu’on appelle dans le monde ses espérances, vilain mot selon moi. —Elle est un peu moins riche que vous, quoique sans disproportion. Vous m’avez dit, d’ailleurs, que cette question-là n’était rien pour vous.
— Oui, dit le Hollandais pour parler.
— Je dois ajouter, pour expliquer en ce moment ma démarche auprès de vous, que ma cousine n’est pas en quête d’un mari.
— Oh !... fit Van Coppenaël avec une sorte d’indignation.
— Elle a refusé déjà de brillants partis, — brillants non-seulement par la position et l’état dans le monde de ceux qui demandaient sa main, mais encore par le côté individuel et personnel des prétendants ; — Jules d’Alègre, Ludovic d’Oss, que vous connaissez, sont assurément de beaux
l’indienne bleue
cavaliers, que toute femme serait fière de présenter pour mari. — Tenez, le baron Laure, que vous avez vu avant-hier chez ma tante, a échoué aussi, et il ne veut pourtant pas encore se retirer...
— Je le crois bien ! soupira Yan Coppenaél.
— Ma cousine, poursuivit Rodolphe, sous un air de légèreté et peut-être un peu de coquetterie, cache un cœur excellent et droit. Elle est profondément intelligente, ce qui manque à bien des femmes. C’est dire qu’elle devait vous aimer. — Voulez-vous l’épouser ?
XY
Parti pris.
Il y eut un long silence. — Yan Coppenaél, très rouge, toussait, crachait, se mouchait. Il fallait à la fin cependant répondre, — ce qu’il fit avec de grandes difficultés, en cherchant ses mots, — et souvent en ne les trouvant pas.
— Vous comprendrez certaines— choses — que je ne pourrai pas vous dire, balbutia-t-il, n’est-ce pas, mon cher monsieur Rodolphe. — D’abord, le bonheur qu’il y aurait— pour moi — à me — rapprocher de vous davantage — par — les liens de la famille. — Car vous êtes certainement un — bien gentil, — bien — aimable...
— Bon ! bon ! allez toujours.
— Je dois aussi vous— témoigner — combien je suis honoré et— satisfait non, ce n’est pas cela I — cependant si, je suis...
— Bien ! bien ! au fait !
— Vous autres Français, vous comprenez les phrases avant qu’elles soient finies. Je n’ai jamais pu m’expliquer cela. — Voyez-vous, mon cher Rodolphe, — votre cousine ne peut pas m’aimer.
— Mais...
— Laissez-moi parler, si vous voulez bien ; autrement, je n’en viendrai pas à bout. — Mademoiselle Juliette est une personne bien — adorable : — Oui, c’est cela, — adorable ; — mais elle elle est — plus que Française, — elle est Parisienne. — Oh ! je sais bien ce qui me manque, allez ! elle ne peut pas m’aimer.
Rodolphe voulut parler.
— Non ! dit Van Coppenaël. Je peux bien croire que sous — mon enveloppe — hollandaise, — sous ma lourderie , — elle a vu en moi un homme qui n’est pas méchant — et qui mérite peut-être quelque estime ; — mais de là à aimer !..
— Mais elle vous aime ! elle vous aime ! vous dis-je ! — Elle me l’a dit, et je m’y connais peutêtre !
— Eh bien ! mon cher Rodolphe, laissez-moi vous dire mon dernier mot. — Mademoiselle votre cousine, qui veut bien aujourd’hui — m’honorer de quelque estime, n’aurait pas plutôt vécu avec moi un an...
— Allons donc !
— Mettons deux ans, cinq ans, si vous le voulez, — qu’elle verrait bien que je n’ai rien de ce qu’il faut pour plaire à une personne aussi — charmante qu’elle. Je n’épouserai pas une femme que je pourrai un jour rendre malheureuse. — Je ne vivrais pas un jour avec cette crainte-là!... — Maintenant croyez bien, soyez bien persuadé, mon
l’indienne bleue
cher Rodolphe, mon ami, que je voudrais pour tout au monde que — que les choses fussent autrement, — car votre cousine est si... — Oh ! dit-il en s’animant, comme elle mérite d’être aimée !...
Et le digne Hollandais, tout confus de cette grosse indiscrétion, se tut subitement.
Puis il prit très vivement la main de Rodolphe :
— Oh ! mon bon ami, dit-il, le regard inquiet, n’allez pas m’en vouloir, au moins...
— Vous êtes trop honnête homme, mon cher Coppenaél, dit Rodolphe en lui serrant cordialement la main. Mais je vous avoue que je vois tout autrement que vous et que je renoncerai difficilement à l’idée de ce mariage. — Si Juliette apprend les motifs qui vous font refuser sa main, elle ne vous en aimera que mieux. Sotte commission dont j’ai été me charger là ! Il faudra que je cherche un prétexte. — Je dirai que vous êtes engagé ailleurs... — Mais, là, voyons : réfléchissez, prenez deux jours...
— Oh ! dit le Hollandais, j’ai bien réfléchi, — je veux partir...
— Allons, puisque vous le voulez ! — Mais maman Coppenaél ?...
Ici, Yan Coppenaél respira plus difficilement. — Il rougit à plusieurs reprises et fit quelques pas dans sa chambre. — Rodolphe pressentit une confidence d’un accouchement laborieux.
— Coppenaél ! vous avez quelque chose à me dire ?
XYI
Le fin mot.
Le Hollandais s’arrêta devant lui, — ■ et, croisant ses bras — qui le gênaient fort :
— Eh bien ! oui, — dit-il, — et si vous n’étiez pas venu ce matin, je serais allé chez vous. Je voulais d’abord vous écrire, — et j’avais même commencé. — Mais cela vaudra mieux.
— Voyons.
— Dans mon pays, on n’emploie qu’un mot pour dire une chose importante. — Je désire que vous me rendiez un grand service.
— Je suis tout à vous, dit Rodolphe, enchanté de pouvoir, pour la première fois, être vraiment utile à son ami.
— Vous allez me trouver bien ridicule, j’en suis sûr, — et pourtant, si vous ne me faites aucune représentation, je vous en saurai gré.
Rodolphe répondit par un geste.
— Il faut que je parte. J’ai écrit pour annoncer mon retour, et on serait inquiet. D’ailleurs, j’ai arrêté dans mon esprit de ne pas rester plus longtemps ainsi. C’est un terme fatal , — comme vous dites, — que je me suis assigné. Je vous ai expliqué les motifs qui m’ont fait prendre la résolution de ne pas retourner en Hollande sans être marié. — Eh bien! je veux épouser la petite à la robe bleue delà station d’Etampes; vous rappelez-vous? et je vous prie d’aller la demander en mon nom à
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son père. Je suis éloigné de mon pays et inconnu ici. — Présenté par vous, il n’y aura pas de difficulté de ce côté-là. — Maintenant, mon ami, tout blâme, toute objection venant de vous ne feraient que me chagriner, sans changer ma détermination
— irrévocable !
Rodolphe était ébahi...
— Vous me permettrez au moins une question, dit-il sans pouvoir cesser de regarder son bizarre ami. — Pourquoi voulez-vous épouser cette jeune personne plutôt qu’une autre ?
— Parce qu’elle me convient mieux. — N’allez pas vous moquer de moi, ni traiter d’enfantillage ce qui est une bizarrerie peut-être, mais depuis longtemps raisonnée. — D’abord, une fille qui garde pendant trois mois la même petite robe bleue (elle l’avait encore hier), et qui est toujours propre, — cette fille-là sera la femme qu’il me faut. — Je lui offre une position qu’elle n’aurait jamais pu attendre. — Ensuite, ne voulant pas diflérer mon départ, je n’ai pas le temps de faire un autre choix ; — mais surtout, lors même que j’aurais le temps, je m’en tiendrais encore à celui-ci.
— Mais quelle est sa famille? On ne fait pas un pareil coup de tête sans savoir au moins à quoi s’en tenir.
— J’ai fait prendre toutes les informations nécessaires par Gottlieb — qui est très adroit, répondit Yan Coppenaël sans rire. Les parents ne me conviennent pas trop ; mais je leur ferai une position convenable et je les laisserai en France.
— La mère est morte. Le père a été employé dans les bureaux de l’armée. Il est intéressé et même avare. — S’il n’a pas lait sa fortune, avec
ce défaut là, il n’en est que plus honnête homme.
— Etes- vous sûr encore qu’il voudra vous donner sa fille ? dit Rodolphe à bout d’objections ; on ne sait pas... — Et n’a-t-elle pas elle-même quelque inclination ?...
— Ah ! répondit Van Coppenaêl en soupirant, cela me fâcherait fort !... mais Gottlieb m’a bien assuré... Quant au consentement du père, c’est pour l’obtenir que j’ai besoin de vous. — Si cette démarche vous contrarie, je la ferai moi-même, — mais je vous avoue que je craindrai bien de ne pas réussir moi seul...
— Lui avez-vous parlé, à — votre future ?
— Jamais.
— Allons ! dit Rodolphe en regardant l’honnête figure du Hollandais, il faut faire ce que vous voulez.
— Vous irez ? dit celui-ci tout content.
— Oui, mais vous êtes un singulier homme. Qui diable se serait attendu à vous voir faire un mariage d’inclination !
— Oh ! — dit Yan Coppenaêl après avoir un peu réfléchi, — un mariage de raison !
C’était une pointe, la première qu’il eût faite dans sa vie. — Il n’en fut pas mécontent.
Officiel.
Rodolphe partit dans la journée.
Le Hollandais ne le quitta pas jusqu’au chemin de fer, le satura de recommandations, — et,
l’indienne bleue
son ami parti, il fut agité d’appréhensions si terribles que toute son attention concentrée ne put parvenir à déchiffrer une demi-page de sa méthode de flûte. Les cinq portées, les croches, les noires et les blanches se mêlaient, se fondaient dans un vague nuage...
Il se décida à fermer son cahier.
Voici la conversation qui eut lieu entre Rodolphe et le père de la robe d’indienne bleue.
— Monsieur, dit Rodolphe lorsqu’ils furent assis tous deux dans un petit cabinet attenant aux bureaux de la station, d’après la nature de la démarche dont je me suis chargé auprès de vous, je dois commencer par vous dire à qui vous avez à faire en ce moment. — Je suis le vicomte Rodolphe de Frenays.
— C’est à vous qu’appartient la Roche-Cardon, monsieur ? demanda le père.
— C’est à ma mère, monsieur.
— Belle propriété î dit le vieil employé aux fourrages, — située entre Beaugency et Valençay. Je la connais bien. — Vous avez encore le petit Chelut et la moitié des grands bois d’Ouilles.
— Vous savez tout cela presque mieux que moi, dit Rodolphe assez surpris.
— Oh !... quand on habite le même pays. — Orléans, Etampes, c’est tout un.
— Je suis charmé, dans ce cas, que vous me connaissiez un peu. — Monsieur, je viens vous demander la main de mademoiselle votre fille pour un de mes amis.
Le père recula sa chaise à cette ouverture inattendue, — et regarda Rodolphe. Il croyait à unq mystification. — Celui-ci continua ;
— M. Yan Coppenaël, de Leyde, — la personne dont il s’agit, — est un honnête homme et de mœurs irréprochables. Je ne pense pas que ce soit la question de fortune qui fera naître des obstacles. Sans me permettre de préjuger la position de mademoiselle votre fille, monsieur Yan Coppenaël est plus riche que moi, et de ce côté la femme qu’il épousera, quelle qu’elle soit, n’aura rien à envier à aucune autre. La famille de mon ami est, pour terminer, l’une des premières de la Hollande. — J’attends votre réponse, monsieur.
L’ex-munitionnaire ne savait que penser de cette étrange proposition. Etait-ce un rêve ? Cependant il passait pour ne guère s’étonner de rien. Il avait vu bien des choses dans sa vie, et il avait fait la guerre d’Espagne, — dans les bur jaux. — Il regardait toujours Rodolphe, celui-ci grave et froid, en digne représentant de Van Coppenaël.
— Je pense, monsieur, dit-il en tâtonnant, que ce que vous me faites l’honneur de me dire est sérieux, et vous comprendrez sans doute que j’en sois étonné. Je n’attendais ce matin aucun prétendant pour ma fille. Vous me permettrez de vous demander si monsieur...
— Van Coppenaël.
— . Yan Coppenaël connaît ma fille, et com¬
ment il la connaît.
— M. Yan Coppenaël, qui a eu l’occasion de faire récemment plusieurs voyages de Paris à Orléans, a eu l’honneur de remarquer mademoiselle votre fille, — et il l’aime !
Cette explication ne paraissait pas satisfaire complètement le vieil employé. Evidemment il se défiait, — et il semblait bien y avoir de quoi.
Rodolphe reprit ;
l’indienne bleue
— Je dois ajouter, monsieur, que M. Van Coppenaél, pour des motifs que je vais vous expliquer et que vous apprécierez, croit devoir se marier dans un délai donné et bref. Vous admettrez, j’espôre, que ce qui vous paraît au moins singulier, ainsi qu’à moi-même, puisse être la conséquence de raisonnements très logiques dans les idées d’un étranger.
La conversation continua :
— Je ne vous ai pas demandé, dit Rodolphe, si vous aviez déjà jeté vos vues sur quelqu’un. C’est là un point qu’il est nécessaire d’éclairer.
— Ma place comme chef de sation et mon café me rapportent à peu près trois mille francs par an. Je n’ai pas eu de pension de retraite : il me manquait une année de service. — Quand on n’est pas riche et qu’on a une fille qui n’est ni laide ni jolie, ce ne sont pas les futurs qui vous importunent. Je puis en outre vous certifier que ma fille n’a jamais eu d’amourettes en tête. C’est moi qui l’ai élevée, et je la tiens — militairement.
— C’est fort bien, dit Rodolphe.
— Nous allons la consulter, dit le père en riant, car on ne peut rien faire sans elle.
Et il appela ;
— Louise !
La jeune fille parut, — fraîche et nette, — avec son éternelle petite robe bleue.
— Monsieur vient me demander ta main au nom d’un de ses amis ; veux-tu te marier ?
Elle eut un mouvement de cou d’oiseau effrayé.
— Mon père...
— Voyons, réponds ! — Est-il beau, votre ami ? car c’est là en ce moment la grande affaire.
— Je serais assez mauvais juge en pareille
matière, dit Rodolphe. — Mais mademoiselle aura peut-être remarqué la personne que je représente et qui s’arrête souvent ici. — C’est un Hollandais, grand, — très grand et blond.
— * Sais-tu qui c’est ?
— Non, papa.
— C’est vrai, ça ?
— A moins, répondit Louise un peu confuse — probablement de la façon dont lui parlait son père devant un étranger, — à moins que ce soit un grand monsieur avec qui Monsieur s’est arrêté une fois ici ? — Vous aviez un petit enfant avec vous ; il y a à peu près deux mois.
— C’est cela même, mademoiselle.
La jeune fille baissa les yeux. Elle se repentait d’avoir montré tant de mémoire. — Maintenant, de Rodolphe ou de Yan Coppenaël, lequel des deux l’avait fait se souvenir de l’autre ?
— Eh bien, dit le père, c’est un beau parti pour toi ; — il faut le prendre.
— M. Yan Coppenaël serait désolé, dit Rodolphe, que la décision de mademoiselle fût le moins du monde influencée.
— Mafille n’a pas d’autre volonté que la mienne, répondit le père ; jn’est-ce pas Louison ? — Monsieur le vicomte, reprit-il en donnant une grosse tape dans la main de Rodolphe, allez dire à votre ami qu’il vienne.
Liesse de Gottlieb.
Rodolphe s’en allait, aussi mécontent que sa-
t’ïNDÏENNE BLEUB
tisfait d’avoir si bien réussi, lorsqu’il aperçut derrière la maison la large figure de G-ottlieb qui lui faisait signe d’approcher.
— Mon maître est ici, dit-il. Nous sommes partis presque en même temps que vous par l’express qui suivait. — Il vous attend, venez vite.
— Voilà un Hollandais bien pressé ! pensa Rodolphe.
Van Coppenaël l’attendait, blême...
Rodolphe lui raconta en deux mots le résultat de sa mission. — Van Coppenaël se jeta à son cou et faillit l’étouffer. Il cabriolait, le géant, en frottant ses grandes mains...
Le jour même, la présentation officielle eut lieu. On parla chemins de fer, pluie et beau temps. Le futur fut très bien reçu par tout le monde. Il avait excité chez Louise de la curiosité, ce qui est toujours un bon signe.
Je ne vous dirai pas quels avaient été les préparatifs de toilette avant l’entrevue, — Gottlieb en faillit devenir chauve, — et l’embarras, et la gaucherie. — Il est nécessaire de hâter le dénoument.
Avant de retourner le soir à Paris, il demanda à l’ex-munitionnaire la permission de dire deux mots en particulier à Louise. Sa figure était de celles à qui on ne refuse pas de ces choses-là.
— Mademoiselle, lui dit-il dans une embrasure de fenêtre, vous savez ce dont il s’agit. — Si vous voulez m’accepter pour mari, je me crois honnête homme et je tâcherai de vous rendre heureuse. — Mais si vous avez le moindre scrupule, la moindre objection, je vous prie d’avoir assez de confiance en moi pour me le dire.
— Monsieur, répondit Louise, qui parut touchée de ses paroles, je crois que je dois être heureuse en obéissant à la volonté de mon père.
Yan Coppenaè'l ravi lui serra la main.
En revenant à Paris, Rodolphe dit au Hollandais.
— Le beau-père a voulu causer d’affaires avec moi ; je lui ai donné l’adresse de votre correspondant. Comme ces choses-là vous ennuieraient, je m’en occuperai pour vous. Vous me donnerez demain vos papiers, — et vous n’aurez qu’à faire votre cour.
— Je vous remercie I dit Yan Coppenaêl avec une éloquente pression de main.
Gottlieb, ivre du bonheur de son maître, marcha trois fois sur le pied de Rodolphe.
— Fais donc attention, imbécile! dit le vicomte.
Sur quoi Yan Coppenaêl se mit dans une grande
colère contre Gottlieb, qui marchait sur les pieds de son ami .
Désillusion.
Rodolphe, bien qu’à contre-cœur, s’occupa activement comme il l’avait promis, des intérêts de son ami. Il ne quittait pas Etampes, et allait boire à l’estaminet avec le beau-père, — ce qui lui procura des relations dans le pays et lui permit de bien constater les informations prises par l’adroit Gottlieb.
Enfin le grand jour arriva.
Yan Coppenaêl était beau comme un soleil, dès
l’indienne bleue
quatre heures du matin, craignant toujours de n’être pas prêt à temps.
Gottlieb reflétait l’éclat de son maître. — Jamais il ne s’était vu aussi beau. — A son cou pendait, retenue par une double chaîne comme l’ordre de la Toison d’or, la belle montre de Genève de son maître, cadeau de noces reçu la veille. — Gottlieb avait cru en conséquence, devoir retirer un moment son chapeau — pour le brosser.
On attendait Rodolphe, premier témoin du futur, pour aller chez le notaire. Il était en retard d’un quart d’heure à la montre de M. Gottlieb. — Van Coppenaël était désolé : — si le notaire allait s’impatienter, — et s’en aller !
Au moment où on allait forcément partir sans lui, en se disant qu’on le trouverait à l’étude, on remit en toute hâte à M. Coppenaël une lettre apportée par un exprès.
Le Hollandais lalut, — et tout le monde remarqua qu’il pâlissait beaucoup. — Gottlieb, qui se disposait à se rendre chez le notaire avec la compagnie, regardait son maître avec inquiétude.
Lecture faite, Yan Coppenaël mit la lettre dans sa poche, et on partit.
Le vicomte de Frenays arrivait presqu’en môme temps chez le notaire.
— Eh bien?... dit-il interrogativement à son ami.
— C’est fait ! répondit Yan Coppenaël, qui venait de signer.
Rodolphe le consulta du regard avant de prendre la plume, — et comme il vit que les yeux de Van Coppenaël évitaient les siens, il se résolut à dessiner lentement son nom...
— Qui sait ?... lui dit tout bas Van Coppenaél en regardant le ciel.
La lettre que Van Coppenaël avait reçue, signée Rodolphe, était ainsi conçue :
« Au nom du ciel, mon ami, ne terminez rien, » s’il est temps encore ! Je viens de découvrir un » mystère ; fasse Dieu que cette découverte, en » détruisant dans sa base puérile un projet bien j> légèrement conçu, puisse vous rappeler à vous- » même !
» Louise , votre future, possède , non par une, » seule et unique , mais treize petites robes > bleues. Son père avait été forcé d'accepter » cette pièce d'indienne en payement , d'un » débiteur insolvable.
» Je serai à neuf heures sonnant chez Me B.
Conclusion.
Il nous faut ajouter, pour la satisfaction de nos lecteurs, que les treize petites robes bleues ne prouvèrent rien, — ni pour, — ni contre.
Van Coppenaël fut très heureux en ménage.
LE TERNE SEC
Il n’était pas encore le grand médecin que vous connaissez. — Il n’était, dans ce temps, ni officier de la Légion d’honneur, ni professeur de la faculté de Paris, ni même seulement propriétaire. Pour lui la gloire et la fortune n’avaient pas encore dit tant seulement leur premier mot. Son nom était à peine connu de ses quelques compagnons d’études ; les chevaux de son écurie future étaient à naître, et le hêtre de son landaw verdissait encore.
Il venait de se faire recevoir docteur. — Il habitait une — pauvre mansarde — comme on dit : où ceux qui disent cela ont-ils vu des mansardes riches ? — Et pour en venir à ce résultat chétif de demeurer chez lui, — dans une couchette de bois peint, entre une table de faux noyer, deux chaises mal paillées et ses livres, — que d’efforts il lui avait fallu !
Il était si pauvre !
Avez-vous connu quelques-uns de ces jeunes travailleurs, nés de familles d’artisans, prodiguant à l’aride travail leurs dix, vingt plus belles années, sans désir ni souci des jouissances du momentî stoïques enfants qui marchent ferme dans leur isolement glorieux vers un but — que tous n’atteignent pas, hélas !
Vous avez plaint l’homme du peuple que la faim faisait fléchir au coin de la borne ; vous avez pleuré à ce vieux drame, à cette vieille, éternelle histoire qu’on vous raconte tous les jours : — pas si vieille ! elle est toujours fraîche de chaque matin. Vous savez : un grenier, un grabat, une cruche égueulée, des brins de paille à terre. La lithographie sentimentale n’oublie pas la chandelle fichée et figée au goulot de la bouteille. — Yoilà tout, quant aux accessoires. — Et puis les personnages : un ouvrier, le père, est en train de mourir à l’hôpital : ses quatre enfants — quatre, toujours ! — ont faim depuis la veille, — et la mère gît en couches : elle va faire le cinquième. N’y a-t-il pas encore là quelque mère-grand, infirme ? — Ces pauvres gens choisissent presque toujours l’hiver, l’hiver rigoureux, avec ses frimas, pour parfaire leur mise en scène.
Oh ! tout cela est trop vrai ! J’y crois comme vous. Mon cœur saigne comme le vôtre aux cris des enfants, aux plaintes du vent sous la porte disjointe, aux sanglots de la mère, à cette larme que la morne aïeule a pu retrouver, après toutes celles versées déjà, au fond de son orbite desséchée.
Mais l’autre misère, l’autre ! que vous ne savez pas, que vous ne saurez jamais : — cette misère toute concentrée et discrète, qui se vêtît de drap, —
LE TERNE SEC
de toile de drap, vernie aux coudes, luisante aux avant-bras et aux omoplates, quand l’encre n’y a pas mis une surteinte ardoisée ; — cette misère courageuse qui ne se laisse aller à rien, repousse toute aide, tout secours, même celui du patrimoine fictif constitué par la dette ; cette misère qui s’habille comme vous, — comme vous seriez habillé avec des vêtements portés dix ans et non taillés pour vous ; — cette misère qui n’emprunte rien du mélodrame et si lamentable pourtant qu’elle en est risible, — qui s’arrête le soir, dans les rues sombres, aux barreaux des boulangers ou aux grilles du changeur, et qui s’en va sans que vous l’ayez vue soupirer 1 La misère en habit noir, mon Dieu ! — Et puis elle rentre dans sa chambre, — chambre aussi froide que le grenier de tout à l’heure ; — elle se couche, sombre et seule, sans avoir même cette horrible consolation de pleurer, figure contre figure, avec l’épouse malade, de serrer sur sa poitrine l’enfant qui pleure, d’unir sa peine à une autre peine... — Que viendrait faire ici la belle dame de la gravure ! la dame Providence que vous avez vue chez l’autre, dans le grenier, qui entr’ouvre la porte, au fond, dans la pénombre, et ne manque pas d’avoir une grande plume sur la tête et la montre qui passe sous la ceinture, — avec le domestique en grande livrée, chargé de provisions et de paquets ? Qu’est-ce que vous voulez, madame ? qui vous a dit de venir ? Nous sommes riche ! Si nous étions pauvre, ne vendrions-nous pas nos livres, tous ces livres qui sont à nous ? — Nous n’avons besoin de rien ; allez-vous-en !
Et cette misère-là a commencé par l’aisance de la famille bourgeoise, les petits soins de la mère,
les étrennes au jour de l’an, sans compter les surprises à l’anniversaire, et encore, le grand dîner des jeudis, — trois invités chaque fois. Je me rappelle l’ami de la maison, un bon vieil homme qui chantait au dessert :
Du vin vieux d’un hôte aimable 11 faut boire à petits coups / (ter)
On répétait en chœur trois fois. — Le vieil ami de la maison est mort, — et la maison s’en est allée. — Et puis, il y a eu l’éducation au collège, à côté du fils du premier pair de France venu, avec les mêmes habits tous deux, les mêmes livres, les mêmes semaines . On était quelquefois premier et il n’était pas dans les dix. Et puis tout cela est parti peu à peu, on ne sait comment ni pourquoi, — des malheurs !...
Et il n’est resté à l’enfant devenu homme que le souvenir de ce passé et le nom de son père : — deux choses qui l’empêcheront au moins de se fourvoyer et le feront rester honnête.
Le jeune docteur dont je vous parlais s’était installé à un cinquième étage de la rue historique du Cloître Saint-Méry, quartier déshérité comme lui. Où aurait-il été, je vous prie, avec son mobilier boîteux ? Partout ailleurs n’eût-il pas désinspiré la confiance ! Il se sentait plus à l’aise, d’ailleurs, mieux disposé au milieu de ses frères en malheur. C’était à eux avant tous, pensait-il, qu’il devait ses secours. Il était donc là depuis quelques mois à peine, attendant la fortune, — non pas dans son lit, par exemple, poursuivant la science jusqu’au bout, continuant à tracer laborieusement
LE TERNE SEC
son sillon et semant la peine pour récolter l’honneur.
Sa vie était si retirée, si modeste, si silencieuse, qu’à peine était-il connu dans la maison, bien qu’il eût dit le jour de son arrivée à l’espèce de concierge-propriétaire : « — Madame, je suis médecin ; si quelqu’un a besoin de moi, je vous serai obligé de m’avertir. » — Et c’avait été tout. Voilà la part pour les annonces, les réclames, toute la publicité du nouveau docteur ! Pas même une petite plaque avec sonnette à la porte de la rue, pour apprendre au passant qu’il était là. — Personne autre que la portière ne savait dans la maison — la couleur de ses paroles, — comme on disait sur le carré.
Et pourtant celui-là devait être célèbreunjour...
Puisque nous parlons de ce carré, il faut dire qu’il était habité, comme tout bon carré du cinquième, par trois ou quatre commères, autant filles d’Eve les unes que les autres : gent particulièrement bavarde, rapace, curieuse et malveillante. Comme ces dames n’avaient rien pu apprendre ni commenter sur le compte du nouveau venu, comme sa porte était toujours strictement fermée, comme nul regard n’avait pu s’infiltrer à travers sa serrure, — elles avaient fini par se résigner à donner trêve à leurs recherches. On savait que là demeurait un médecin, — dont on avait même oublié le nom, — et on l’appelait tout simplement le Médecin.
Le médecin ; — aussi bien faudra-t-il, vous aussi, vous contenter de ce nom-là, si vous ne pouvez à vous seul trouver l’autre.
Un soir, le médecin donc, — puisque médecin il y a, — entend un bruit inaccoutumé sur le carré. Les portes se fermaient, on marchait, on allait, on venait. Et voilà qu’on frappe chez lui : — c’est bien chez lui ; on a frappé de nouveau.
— Attendez !
Il s’habille bien vite. — Qu’y a-t-il ? Serait-ce un malade, ce premier malade que nous attendons si impatiemment ?
Il entr’ouvre — et trois têtes de vieilles se présentent, échelonnées, l’œil béant, sondant le mystère de la chambre du docteur.
— La Quintin va mourir, monsieur le médecin. Venez vite !
Enfin I —
Elles n’ont pas eu le temps de voir — qu’il n’y a rien à voir. Monsieur le médecin a déjà refermé sa porte et traversé le carré. — Il est au lit de la Quintin.
Cette Quintin n’était pas aimée dans la maison, — peut-être parce qu’elle était parvenue à trouver le moyen d’être plus vieille encore, plus décrépite, plus avare, plus sordide, squalide et odieuse que ses compagnes. Elle avait été femme de chambre de bonne maison et avait fini par prendre sa retraite, — il y avait déjà longtemps. En femme qui a pratiqué le grand monde, elle conservait son quant à soi, ne se jetait pas à la tête des gens, ne faisait pas part de ses affaires et tenait ces dames à distance. Aussi n’était-il espionnage auquel elle ne fût soumise, mauvais bruit qu’on ne fit courir sur elle. Elle avait empoisonné au moins son dernier maître, et à coup
LE TERNE SEC
sûr elle l’avait volé. On vous eût au besoin offert les preuves. Elle avait un trésor dans sa paillasse et se laissait mourir de faim à côté de son trésor : « Elle ne mangeait pas de peur de boire. »
Propos de sycophantes ; — la misère de mademoiselle Quintin, — la Comtesse, — comme on l’appelait dérisoirement, cette misère était complète. Quintin était avare, oui, et elle avait besoin de l’être pour subsister avec la modique petite rente viagère qu’elle s’était péniblement amassée. Le délabrement de sa tenue et de son chez elle constatait son dénûment, — dénûment si entier, si pitoyable, que le jeune docteur lui-même, lui si bien rompu à toutes les angoisses, — eut le cœur serré en jetant un coup d’œil autour de lui. La pauvre Comtesse vivait, — est-ce vivre ? — comme tant de vieilles femmes pauvres, avec un sou de lait pour sa journée, un peu de vermicelle, deux liards de café, un morceau de sucre, une croûte de pain, des débris de légumes, des choses sans nom. — Au demeurant, comme nous n’avons nul motif de prendre parti pour Quintin, — et que la vérité est encore plus qu’elle notre amie, — * nous devons ajouter qu’elle était méchante, égoïste, rogue, haineuse, hostile à tout le monde, à ses voisines et à leurs chats, — sans pitié comme ceux qui ont beaucoup souffert : — une vilaine personne.
Elle était étendue, sans mouvement, sur son lit. — On était venu à son aide moins par humanité peut-être que dans l’espoir de faire quelque découverte dans son taudis qu’elle ne pouvait plus défendre. Sa chemise entrouverte laissait voir sa poitrine desséchée : on eût dit que les clavicules
allaient crever sa peau racornie. Elle râlait et geignait à la fois. Ses yeux étaient grand’ouverts, injectés ; ses pupilles, dilatées et fixées obstinément au pied de son lit. Les autres vieilles l’entouraient, attentives et penchées sur cette compagne de leur âge que la mort allait frapper la première, comme pour les avertir elles-mêmes de se tenir prêtes au prochain départ. L’une tenait la chandelle qui éclairait ce funèbre tableau : la flamme dansait par secousses précipitées autour des champignons de la mèche, comme prête à s’en détacher et à prendre son élan pour s’envoler avec le dernier souffle de Quintin...
Le docteur voulut toucher le pouls de la Comtesse. Elle tenait dans sa main gauche un petit paquet enveloppé d’un lambeau de mouchoir sale, sur lequel ses doigts s’étaient crispés dans une étreinte nerveuse. Il essaya de lui retirer ce paquet pour faciliter la saignée, mais il ne put y parvenir ; les doigts osseux de Quintin résistaient à l’effort et s’ancraient dans le paquet comme des serres.
— C'est le magot ! dit à mi-voix une des vieilles.
Et elle voulait aider le docteur.
■ — Laissez la, dit-il, je saignerai l’autre bras.
Le premier jet de sang parut soulager la Comtesse. Elle fit un léger mouvement et remua les lèvres. Ses yeux étaient toujours fixés sur le pied de son lit, comme s’il y eût là quelqu’un dont elle ne pouvait détourner sa vue.
— Elle parle ! — dit la vieille qui tenait le flambeau.
— . Bah ! bah !... marmotait la Quintin s’a¬
dressant à la figure au pied de lit... vous mentez
LE TERNE SËC
encore !... comme toujours... J’en ai assez !...
— Chut !... dirent les trois vieilles.
Elles se penchèrent plus près, — à l’affût. — On eût entendu une souris trotter.
— . Encore d’autres ! disait confusément
Quintin... Je n’en veux plus... plus du tout... Vous me buvez mon sang... le plus pur de mon sang !... Vous me ruinez !
Le sang coulait toujours dans la palette qui s’emplissait. — Le jeune docteur, droit et immobile, scrutant du regard la figure de la moribonde, dirigeait et maintenait la saignée. Les trois vieilles étaient courbées, attendant les révélations... Quintin continuait de prononcer des paroles sans suite, mais plus distinctes d’instant en instant. Elle était agitée et paraissait refuser obstinément quelque chose au fantôme qu’elle croyait entendre.
— ...C’est bien décidé... — Non!... Non, je ne veux pas, je vous Ils !... — Pour la dernière fois, n’est-ce pas ? Oui, comme les autres !... Je vous connais... C’est toujours la même chose... Comment voulez-vous que je vous croie ?... Vous m’avez tant de fois trompée !... — Le dernier écu ?... — Ah ! ah ! vous saviez qu’il était là ?... Non, il serait perdu... je le garde !
Le médecin voulut la calmer. Elle ne l’entendait pas et parlait toujours. — A la fin, elle parut céder aux instances de son interlocuteur.
— ... Eh bien ! voyons ! — dit-elle, — cette fois encore!... mais ce sera la dernière !...
Elle se tut. — Les voisines étaient désappoiq^ tées. Elles n’avaient ni appris ni compris.
Le médecin arrêta la saignée.
L’état de la Comtesse était des plus graves. Elle avait été surprise par une congestion cérébrale. La saignée, copieuse, avait paré aux accidents du moment, mais les suites étaient menaçantes. — Le jeune médecin écrivit sa prescription,
— la première !
Pendant qu’il écrivait, la Quintin parut subitement revenir à elle ; son œil était encore égaré néanmoins. — Elle se leva sur son séant, parut fort surprise de voir son domicile envahi, et demanda à ses voisines ce qu’elles faisaient là.
— Qu’est-ce que vous me voulez ? criait-elle. Qui vous a appelées ?
Les mégères allaient répondre. — Le médecin leur imposa silence.
— Allez chez le pharmacien demander cette potion, dit-il.
La Comtesse se saisit brusquement du papier. — Potion !... je ne veux pas de potion ! — Je ne suis pas malade. — Est-ce que vous croyez que j’ai de l’argent pour payer toutes vos drogues ?
— Allez- vous-en, — tous !...
Elle froissait le papier et allait le jeter à terre.
— Mais ses regards semblèrent tout à coup s’arrêter de nouveau sur le personnage imaginaire qu’elle voyait toujours au bout de son lit, — et qu’elle parut écouter.
Il se fit un moment de silence. — La Quintin était penchée en avant, le cou tendu, attentive.
— . Bien !... répondit-elle avec un signe de
tête.
Elle déplia l’ordonnance, la lut, et regarda le docteur avec curiosité et surprise.
Puis elle développa lentement le petit paquet
LE TERNE SEC
qu’elle avait conservé dans sa main. Les vieilles avancèrent la tête. . . — Il ne contenait que quelques pièces de monnaie. Un pauvre trésor, ma foi ! Les voisines s'entreregardèrent ; — on ne saurait rien...
— Combien cela coûtera-t-il ? dit avec défiance Quintin au médecin, qu’elle examinait toujours. Sa voix s’était singulièrement radoucie.
Elle donna le prix de la potion, regarda encore le docteur, — et se retourna vers la ruelle.
— Elle va dormir, dit à voix basse le médecin. Vous l’éveillerez pour la faire boire ; ne la quittez pas, et s’il y a du nouveau, appelez-moi.
Il le tenait donc enfin, ce premier client tant souhaité ! Il avait son malade, ce premier malade qui rompt le sort et montre le chemin aux autres ! ce premier malade que l’on choie, que l’on caresse, auquel l’on sert de garde autant que de médecin. Là, pas de diagnostics incertains, pas de retards dans les visites, pas d’ordonnances par à peu près. S’il meurt, celui-là, c’est bien sa faute !
Lejeune docteur se dévoua corps et âme à mademoiselle Quintin. Selon toute apparence, les honoraires qu’il en tirerait ne seraient pas brillants ; la cure, quelque grave que fût la maladie, ne lui ferait pas grand honneur. — Il ne s’agissait pas de cela ! Il fallait sauver la Quintin, voilà tout. Il l’aimait, cette si peu aimable Quintin ! Il rassembla pour elle le ban et l’arrière-ban de la science, passa en revue tous ses auteurs, s’arma de pied en cap pour la défendre.
Quintin s’en souciait peu. Elle recevait tous ses soins en rechignant. Bien que le mal la clouât sur son lit, elle avait, comme quelques vieilles
gens, une répugnance invincible contre la médecine dont elle ne voulait pas à toute force avoir besoin ; elle niait son mal. La peur de mourir donne souvent aux vieillards une certaine confiance* désespérée en eux-mêmes qui va jusqu’à l'impudence.
Aussi à peine avait-elle pu émettre une volonté, qu’elle avait chassé de sa chambre les voisines qui la soignaient. Elles les avait chassées brutalement, comme des corsaires, à tout jamais, sans retard ni remise. — Elles voulaient la tuer pour la voler, disait-elle. — Bonté du ciel ! quoi voler ? Elle accueillait plus hostilement chaque fois le médecin qui lui prodiguait ses visites, mais il s’en inquiétait peu ; il l’eût plutôt guérie de force. Il luttait avec impassibilité contre la mauvaise humeur, les rebuffades, les exigences et l’avarice de la vieille fille, se doublant pour elle, ordonnant à la fois, préparant et administrant ses prescriptions, sans lassitude ni dégoût.
Chaque fois qu'un médicament nouveau était nécessaire, la Quintin grognait, se plaignait, disputait le prix du remède et se le faisait demander trois fois. Le trésor de Quintin s’épuisait; il ôtait même épuisé.
— Voilà bien longtemps que cela dure, dit-elle un jour au médecin. Vous me traînez ... Il faut pourtant que je sorte aujourd’hui I
— Ne vous tourmentez donc pas toujours ainsi, répondit-il.
— Que je ne me tourmente pas ainsi, reprit la Quintin avec aigreur... ça vous est facile à dire ! Au lieu de toutes vos tisanes, donnez-moi donc plutôt quelque chose qui me rende un peu de force — et que je puisse me lever. — Il faut que je sorte
LE TERNE SEC
d’abord ; je suis en état de me lever... je ne suis
pas malade de cœur .
Le docteur leva les yeux au ciel à cette théorie.
— Oui, je veux me lever, continua la Quintin résolûment. D’abord, je n’ai plus d’argent... et ce ne sera jamais une femme comme moi qui ira à l’hôpital.
— Gardez-vous en bien î dît le jeune docteur.
Il tremblait déjà de se voir enlever sa malade.
— Mais je vous dis que je n’ai plus un sou ! glapissait la Comtesse en secouant sur le lit sen mouchoir vide... plus un sou ! — et il faut que je sorte !
Le médecin réfléchit un instant.
— Ecoutez-moi, lui dit-il, restez encore quelques jours au lit...
Quintin soubresauta d’impatience.
— Il est impossible que vous vous leviez, et surtout pour sortir de votre chambre. Yous exposeriez votre vie.
— Je veux sortir ! il faut que je sorte !
— Quatre jours encore, dit le médecin, seulement quatre jours... Donnez-moi seulement quatre jours : je me chargerai de payer vos remèdes.
— Yous ! dit Quintin stupéfaite.
— Sans doute ; vous me rendrez cela plus tard, quand vous voudrez.
— Yous !
— Pourquoi pas, moi ?
— Mais vous n’avez pas seulement de quoi manger !
— Qui dit cela ? demanda le docteur en pâlissant.
— Toute la maison, donc !
Le front du docteur se perla d’une sueur froide.
— Propos de misérables et de menteurs ! — dit-il après un moment de silence. — Voyons, voulez-vous accepter ce que je vous offre ? reprit-il avec un sentiment de fierté révoltée. — Si je promets, c’est que je puis tenir.
La vieille le regarda avec surprise.
— Eh bien ! oui, dit-elle enfin. Je veux bien prendre vos remèdes... Je vous rendrai cela, au moins !... bientôt ! — Mais je me lèverai aujourd’hui.
Il fallut discuter ce point-là pendant longtemps. Le docteur s’offrait pour faire les courses de Quintin ; elle refusa. Il finit par lui arracher la promesse de ne point quitter le lit ; mais elle promit de mauvaise grâce.
Le jeune docteur courut vers sa chambre, dont il ferma la porte plus scrupuleusement encore que d’habitude ; puis il se croisa les bras, et, regardant autour de lui :
— Qu’est-ce qu’on pourrait vendre ici ? dit-il.
.11 chercha bien, et trouva. Ce qu’il trouva, je ne saurais vous le dire'; d’ailleurs, qu’importe? — Toujours est-il qu’il rapporta à Quintin, avec les médicaments de la journée, une somme suffisante pour la tranquilliser sur les besoins des jours suivants.
La Comtesse accepta sans se faire prier, comptant bien rendre au premier jour. Elle remercia à peine le jeune docteur. Néanmoins, il était évi-
LE TERNE SEC
dent que le généreux procédé de celui-ci l’avait quelque peu touchée. Lorsqu’il se retira chez lui, elle tâcha de grimacer un adieu amical.
Le dévouement du médecin lui coûtait cher. La moindre partie distraite de son maigre avoir y faisait une épouvantable trouée, une brèche irréparable. Il avait fait pour sa cliente ce qu’il n’eût jamais songé à faire pour lui-même dans les moments les plus rigoureux. Ce n'était pourtant pas là ce qui l’inquiétait le plus. Il était bien plutôt préoccupé de cette pensée qu’autour de lui on avait pénétré sa pauvreté. On savait donc ce qu’il avait caché avec tant de soin ; ses voisins étaient au fait de sa vie tout entière, de cette vie artificielle, vie de luttes, de patience désespérée. On se disait dans la maison que tel jour il s’était couché avec la faim... On le plaignait peut-être î — Et pourquoi s’occuper de lui ?... Les plus pauvres eux-mêmes sont donc méchants et inexorables comme les autres ? Les paroles brutales de la Quintin retentissaient encore dans son cerveau. Il lui semblait les entendre répéter à la fois, en ce moment, dans chaque chambre de la maison. — Des regards perçaient ses murs et violaient sa misère. Il marchait à grands pas, et s’arrêtait tout à coup, honteux comme s’il était observé, promenant un œil défiant autour de lui. C’était la plus profonde blessure qu’il pût recevoir, de sentir les plaies de son intérieur ainsi exposées brutalement au grand air. '
Il descendit pour se calmer : il avait besoin de respirer un air libre. Arrivé dans la rue, il fit quelques pas au hasard, puis il se dirigea vers le quai.
Le soir était venu. On était aux premiers jours d’octobre ; la nuit était belle et fraîche. Lejeune docteur marchait la tête nue. Au loin se déroulait devant lui le vaste panorama des quais et des ponts, panorama circonscrit par les derniers points lumineux reflétés dans l’eau en rayons tremblottants. La grande ville s’étendait des deux côtés, s’agitant encore comme pour mieux se préparer au repos, fondue aux confins dans l’immensité sombre.
La pensée du docteur n’était plus resserrée entre les quatre étroites murailles de sa mansarde. Elle subissait par degrés l’influence du spectacle nouveau et s’agrandissait. — Il y avait là, derrière toutes ces lumières, au milieu de ces bruits lointains et confus du soir, il y avait, pensait-il, tout un monde humblement soumis à cette puissante maîtresse dont il était l’un des serviteurs les plus fervents : la science. Il y avait des douleurs qu’il pouvait calmer, des larmes qu’il pouvait sécher. Ce monde tout entier lui appartenait. — Qu’étaient, auprès de cette tâche de l’avenir, ses souffrances à lui ? Chagrins du moment, puérils désespoirs, indignes faiblesses. S’il rougisssait encore, c’était d’avoir pu être un instant troublé par quelques paroles d’une vieille femme mourante. Il était consolé déjà et glorieux ; il l’eût criée aux passants, sa misère. Un espoir vivifiant, sans bornes, s’épanouissait en lui. Il marchait, non plus comme tout à l’heure courbé sous sa pauvreté, mais la poitrine large, la tête haute, dévoré par une seule pensée désormais, — l’espoir du succès assuré par l’âpre soif du travail.
Il prit le chemin de sa demeure, calme et rassuré contre lui-même ; se rappelant les grands exemples des maîtres qui avaient débuté comme
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lui ; se disant que si le but était difficile à atteindre, le triomphe n’en serait que plus éclatant. Il ne voyait plus dans son indigence que la barrière dont l’aspect ranime le cheval généreux.
Cependant les heures avaient passé. Paris dormait déjà. Les dernières boutiques s’étaient éteintes et fermées. Le médecin était arrivé chez lui. Il pressa un ressort connu des habitants retardataires de la maison, et la porte s’ouvrit. Il montait lentement et à tâtons l’escalier délabré, lorsqu’il sentit devant lui un obstacle. . Il se pencha : — c’était une femme étendue sur les marches. Le docteur fut traversé d’un soupçon subit...
Il ne se trompait pas : c’était la Quintin. — Il s’élança pour chercher de la lumière.
Quintin gisait, à peu près privée de sentiment, raidie par le froid. Lorsque la lumière frappa son visage, ses petits yeux gris et ridés clignotèrent comme l’œil d’une chauve-souris exposée subitement au grand jour. Ce qui .lui restait de dents s’ent.re-choquaient. — Le docteur l’enleva, la transporta chez lui, — au risque des interprétations du voisinage, — lui fit prendre un cordial et rappela la chaleur dans ses membres engourdis. La Comtesse commença à se ranimer et à donner signe de vie. Mais son regard qu’elle promenait curieusement autour d’elle, conservait une sorte d’hébétitude.
— Il est, aussi, bien mal logé!... murmura-t-elle.
Le docteur n’en put guère tirer autre chose. Il eut beau la gronder très sévèrement d’être sortie malgré la défense absolue. Elle écoutait, comme un enfant, sans répondre.
im
Lorsqu’elle fut en état de gagner son lit, il la soutint jusque chez elle. Avant de sortir de la mansarde du jeune homme, elle retourna la tête avec un dernier regard et répéta, pour tout merci :
— ... Bien mal logé !...
Il ne rentra chez lui qu’après l’avoir bien installée dans son lit et avoir pris toutes précautions nécessaires. Il voulait même passer la nuit près d’elle, mais jamais elle ne voulut y consentir. Il se retira fort inquiet sur les suites de l’imprudence de la vieille fille, avec moins de regret de son généreux sacrifice et de tant de soins, peut-être inutiles maintenant, que de crainte pour cette vie qui lui était si précieuse.
Mais le lendemain, — et je vous assure que sa visite fut matinale, — lorsqu’il se présenta chez la Quintin, elle était sur pied, en tenue de ménagère, balayant et mettant en ordre sa demeure. Le médecin fut stupéfait. La secousse de la veille n’avait pas ébranlé la malade. On eut dit qu’elle ne s’en portait que mieux. Elle était toute ragaillardie.
— Vous voulez donc vous tuer l dit-il.
— Jamais je ne me suis mieux trouvée, répondit-elle au jeune homme avec un agréable accueil.
— Ne vous y fiez pas, reprit-il et soyez prudente. Il faut que vous restiez encore quelque temps au lit ; et maintenant je vous surveillerai, je vous avertis.
— Oh ! répondit-elle, maintenant je ferai ce que vous voudrez ; mais hier j’avais nécessité de sortir. Il le fallait absolument.
Le docteur secoua la tête :
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— La première de toutes les nécessités c’est la vie, dit-il, et avez bien imprudemment exposé la vôtre. Aujourd'hui vous resterez couchée, demain aussi...
La Comtesse consentit sans regimber. Le changement survenu dans les manières de la malade, cette douceur, cette soumission inattendues surprenaient le docteur. Il eût été presque tenté de voir là un symptôme alarmant.
Mais pas du tout. A partir de ce moment, la santé de mademoiselle Quintin ne fit que se raffermir. Ses relations avec le jeune médecin devenaient de plus en plus amicales. Ce naturel revêche et coriace de la Quintin était dompté, muselé.
— Quand vous serez un grand médecin, bien célèbre, bien riche, disait-elle, vous me prendrez pour gouvernante.
Elle voulait aussi qu’il lui permît dès lors, en attendant, de tenir son petit ménage de garçon. Cela ne la gênerait en rien : une heure, le matin, pendant qu’il était à quelqu’un de ces cours qu’il suivait encore. Elle lui devait bien cela. Et puis elle savait faire la cuisine, elle savait raccommoder... — Le docteur repoussait avec frayeur chacune de ses offres. Quel autre que lui eût pu rajuster ses vêtements en lambeaux ? Quel autre eût pu accomplir chaque jour ces miracles de l’aiguille? — Et la cuisine ! faire la cuisine chez lui ? dans quoi, bon Dieu ? sur quoi ? avec quoi ?
Quintin avait beau insister ; c’était peine perdue. Jamais le jeune docteur ne voulait lui permettre seulement de mettre le pied chez lui. Il couvait sa pauvreté, n’en laissant approcher personne.
Quelques jours après la catastrophe qui avait
failli être si funeste à la Quintin, il entendit uu matin frapper à sa porte : c’était la concierge accompagnant avec quelque pompe le facteur porteur d’une lettre chargée, événement rare dans l’immeuble.
Le docteur regarda la suscription de cette lettre à deux fois, étonné qu’il était de la recevoir. Nul au monde ne savait son adresse. Il lui restait à peine quelques parents, éloignés de toutes les manières, qui ne pouvaient rien avoir à lui écrire. En outre il avait suspendu absolument toutes ses peu nombreuses relations d’école pour se donner sans partage à ses travaux.
La lettre cependant s’adressait bien à lui. Elle était lourde, semblable du reste à toutes les lettres chargées et constellée des timbres sacramentels. — — Le port était payé.
Le docteur signa au registre, selon le rite, le facteur et la concierge disparurent.
La porte fermée, et une fois bien seul, le jeune docteur contemplait la lettre, ne pouvant se décider à l’ouvrir, comme avec une vagne terreur qu’elle lui apportât quelque souci nouveau. Il s’assit — et enfin déchira l’enveloppe : — il se releva d’un bond, — hagard de surprise .
La lettre renfermait quinze billets de la Banque de France ( — ne criez point au conte des fées ; ceci est de l’histoire — ), quinze bons billets, non pas de cinq cents francs, mais, tout ronds, de mille francs, gravés par G-all, contre-signés Garat.
Et sur la seconde enveloppe qui les contenait, on avait écrit :
— « Ce Trésor vous appartient en toute pro-
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priété. Servez- vous-en sans scrupule : la Main qui vous renvoie ne fait qu’accomplir une légitime restitution.
» Puissent les dons de la Fortune vous conduire au Temple du Bonheur ! »
Pas de signature.
— Yoilà un rêve étrange ! disait le jeune médecin. Est-ce que je deviens fou !
Mais non ; ils étaient bien là, devant lui, sur sa petite table, ces quinze miraculeux chiffons de papier, fiévreux à la main. Il avait beau tourner un moment la tête pour tenter le Génie invisible qu’il devinait être près de lui, occupé à l’observer d’un œil malicieux ; quand il ramenait son regard sur la petite table noire, ils ne s’étaient point envolés : il les revoyait, disposés dans le même ordre que tout à l’heure, immobiles, sans que la moindre langue follette de flamme bleu-de-punch vînt les lécher tous d’un seul coup pour ne laisser à la place qu’un peu de cendre impalpable, ainsi que cela se pratique d’ordinaire dans ces cas de sortilège.
Il relisait, surlisait et contrelisait les lignes accouplées au précieux paquet, lignes écrites posément, d’une écriture coulée, la plus belle du monde et prodigue en Majuscules. Ses yeux interrogeaient de nouveau cet Envoi tout parfumé de la fine fleur académique, relevé de délicatesses mythologiques ; paroles mystérieuses et rituelles, sentant leur magie d’une lieue, telles qu’elles descendent des frises, au théâtre, sur un cartel entouré de nuages en détrempe. On eût cru qu’elles sortaient du gobelet enchanté ou de la table au
tapis vert de M. Comte, — chevalier de la Légion d' Honneur et Physicien ordinaire du Roi, ainsi qu’il l’imprimait sur ses affiches.
Pourtant, il y avait un signe, un indice, qui déroutaient sensiblement toutes les suppositions cabalistiques de notre lecteur. C’était, au bas de page, sous cette belle écriture, un gros pâté d’encre que le travail soutenu du grattoir et une libérale application de sandaraque n’avaient fait que rendre plus évident. Or, il est inouï qu’un Génie, quel qu’il fût, communiquant par écrit ses volontés aux mortels, se soit jamais laissé aller à les timbrer d’un pâté d’encre. Assurément cette singulière épître ne venait pas d’en haut.
Je vous laisse à juger l’agitation et les émotions du jeune docteur. Il tournait et retournait la lettre dans sa main, s’épuisant le cerveau à deviner d’où pouvait provenir cette aubaine. Nous avons dit qu’il ne connaissait, pour ainsi dire, personne au monde. Il se demanda, — oh ! le bon et naïf garçon ! — si quelque arrière-camarade de collège, instruit par hasard de sa position, ne se serait pas généreusement diverti à lui faire cette surprise anonyme. — Et il cherchait toujours, et il cherchait encore, courant dans sa chambre, autant qu’il y pouvait courir, revenant à ces billets qu’il n’osait presque toucher de peur de se brûler la main, haletant devant cette fortune tombée du ciel au milieu de son incommensurable misère, faisant un choix parmi les suppositions les plus folles, et les repoussant toutes après examen pour y revenir encore.
Tout à coup il s’arrêta, se frappant le front, comme pour donner place à une idée qui venait del’illuminer ; puis il faisait un pas et s’arrêtait encore :
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— Bah ! se disait-il tout haut, parlant à sa personne, c’est absurde !... — Pourtant ?...
En une seconde, il était à la porte de la Quintin. Il resta un instant sans frapper, comprimant son cœur avec sa main.
— Décidément, ce ne peut être qu’elle ! dit-il.
Une crainte inexprimable l’empêchait d’entrer.
Il lui semblait qu’il allait se réveiller. Il alla s’appuyer à l’étroite fenêtre qui éclairait le carré.
De cette fenêtre on apercevait de plain-pied celle de la Quintin, laquelle fenêtre était ouverte et le rideau soulevé, ce qui arrivait peu souvent, la Comtesse faisant le plus rarement possible appel à l’air extérieur. Le médecin caché par l’angle du mur l’aperçut, cette somptueuse Comtesse, soupçonnée d’envoyer comme cela des billets de banque, comme si les billets de banque ne coûtaient rien.
Elle était accroupie devant un misérable fourneau de terre tout rafistolé, s’efforçant de réchauffer avec un soufflet étique quelques brins de charbon qui s’isolaient les uns des autres, comme se défiant du contact. Sur ces charbons se penchait, mal assis, un vase contenant une manière d’affreux brouet liquide. C’était le déjeuner — dîner de la vieille fille. Plus déplorablement encore ajustée que de coutume, plus poussiéreuse, plus mal peignée, Quintin soufflait de son instrument et de tous ses vieux poumons avec une sorte de désespoir... — Quand le feu parut se décider à prendre par une sorte de condescendance finale aux instances de la Comtesse , elle se leva et alla vers une petite terrine où elle se prodigua avec ardeur
au savonnage de deux ou trois lambeaux de linge.
Le jeune docteur soupira... Quintin pouvait être une fée, ayant l'âge requis pour l’emploi, mais elle n’avait pas, à coup sûr, les moyens d’être fée bienfaisante...
Il voulut néanmoins avoir le cœur bien net de tout soupçon à l’endroit de Quintin. Il entra.
Elle lui fit l’accueil ordinaire, ni plus ni moins. Il voulut la sonder — adroitement, — car il tenait encore à son idée. Mais c’eût été folie de n’y pas renoncer. — La Quintin lui parla, comme d’habitude, de ses anciens maîtres, du pain renchéri, d’une nouvelle méchanceté de ses voisines.
Lorsqu’il se leva :
— Je ne puis pas encore vous rendre ce que vous m’avez avancé pour mes remèdes, lui ditelle avec l’embarras d’un débiteur honnête devant son créancier. Vous en avez peut-être bien besoin ?... Ne vous fâchez pas de ce que je vous dis là : on a toujours besoin de son pauvre argent. Dans quelques jours je tâcherai de vous donner au moins un petit à-compte.
— Ma foi ! se dit le docteur lorsqu’il fut seul, au diable les recherches ! j’en ai assez ! De quelque part que cette fortune me vienne, profitons-en sans scrupule, puisqu’on m’y invite.
Et il se laissa aller tout entier aux transports si doux de la possession, transports si nouveaux pour lui. Il se décida à accepter sans arrière-pensée ce bienfait d une main inconnue. Bien qu’il fût modeste, il ne pouvait ne pas se dire qu’après tout cette fortune eût pu tomber moins bien en
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d’autres mains qu’en les siennes, se promettant de ménager discrètement et de la considérer comme un dépôt, espérant bien d’ailleurs être en mesure au jour de la restitution. Il allait donc poursuivre ses travaux sans être arrêté désormais par les besoins du jour, les préoccupations du lendemain ! Il se mit gaiement en campagne pour chercher un logement en rapport avec sa nouvelle position.
Au bout de quelques jours, il fut installé dans un petit appartement convenablement meublé. Sa bibliothèque s’était enrichie : ce fut en cela seulement qu’il se permit quelques folies. Le tailleur, le chapelier avaient déjà livré leurs modestes commandes. Le jeune docteur était radieux. Il ne quitta pas le quartier qui l’avait vu si pauvre : sa nouvelle tenue était trop simple pour que personne y trouvât sujet à commentaires.
Quand il eut fait enlever ses anciens meubles, témoins de tant de souffrances, et que, regardant autour de lui il se trouva bien seul dans la mansarde vide, il lui donna avec attendrissement un dernier adieu et fit en lui-même le religieux serment de payer sa dette de reconnaissance à son mystérieux protecteur en dévouant sa vie au soulagement du pauvre. — Il a tenu cette promesse.
Il alla prendre congé de la Quintin.
— Ma chère demoiselle, lui dit-il, je viens vous dire non pas adieu, mais au revoir. J’ai reçu quelque argent, mais je n’en ai pas assez pour être dispensé de me servir quelque temps encore moi-même. Dès que ma position sera améliorée, si vous êtes dans les mêmes dispositions, je n’oublierai jamais que vous avez été ma première cliente, et nous nous entendrons fort bien ensemble, je n’en doute pas.
La Comtesse se confondit en salutations et en remercîments anticipés.
A partir de ce jour, tout alla de mieux en mieux pour le jeune docteur. Les biens comme les maux se suivent. Ainsi qu’il arrive généralement, la première difficulté vaincue, tout lui réussit à souhait. Il ne s’agit que de sortir de l’ornière : c’est le premier tour de roue qui coûte le plus. Peu à peu, il se constitua un petit noyau de clientèle qui s’augmentait nécessairement chaque jour. Il en était venu à ces commencements du succès qui sont si doux à celui qui les a laborieusement préparés. Déjà son nom se répandait. Il avait déjà une réputation de jeune homme sérieux et travailleur. La guérison de la Quintin lui avait valu d’autres malades à traiter. — Disons en passant que mademoiselle Quintin était venue elle-même, en grande tenue, lui faire une visite de remercîment pour les soins qu’il lui avait donnés.
Il y avait quelques mois à peine qu’il avait quitté la rue du Cloître-Saint-Méry, et dans ce quartier indigent, en n’exigeant rien d’aucun client, il était parvenu déjà à pouvoir subsister uniquement de son état. Sa réputation naissante commençait même à dépasser le quartier.
Comme la plupart des médecins, il avait partagé ses journées, donnant le matin à ses courses, et dans l’après-midi attendant chez lui les visiteurs.
Il rentrait un jour un peu avant son heure
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habituelle, lorsque dans une rue qu’il traversait, la rue Neuve-des-Petits-Champs, il aperçut un rassemblement nombreux.
Le docteur s’avança. Peut-être un accident venait-il d’avoir lieu, et son ministère pouvait être utile. Mais en pénétrant à travers la foule, il n’aperçut rien que des gens qui causaient par groupes. L’assemblée avait néanmoins un caractère singulier. Ces gens appartenaient pour la plupart aux classes inférieures, comme il était facile de le reconnaître à leurs costumes, à leurs gestes, à leurs attitudes. Les femmes formaient la majorité : hommes et femmes étaient généralement d’âges assez mûrs et de physionomies hétéroclites. Il se trouvait là bon nombre de ces types illustrés par Pigal et les autres caricaturistes de la Restauration. Une certaine agitation régnait dans cette foule : des hommes allaient d’un groupe à l’autre échangeant au passage quelques paroles. Tous paraissaient être dans l’attente d’un événement prévu et annoncé.
Le docteur, qui ne se faisait pas de loisir, allait s’éloigner, lorsqu'il se fit un grand mouvement autour de lui. Il se sentit entraîné, poussé dans un étroit couloir où tout le monde s’était précipité. Il eût été difficile en ce moment, pour ne pas dire impossible, de rétrograder. Le docteur se laissa aller au courant et arriva assez péniblement dans une cour peu spacieuse, déjà remplie par ceux qui s’y étaient précipités les premiers.
L’un des côtés de cette cour présentait un fronton servant de couronnement à une grande porte de style grec accommodé au goût des architectes de l’époque. Le tympan du fronton renfermait
un cartouche, vide pour le moment, sur lequel se portaient presque tous les regards.
Le docteur, moitié poussé, moitié porté, dépassa cette porte et se trouva dans une vaste salle remplie d’une foule plus compacte encore que dans la cour. Autour de lui, se croisaient des conversations étranges avec des mots inconnus :
— 45 ! disait une espèce de bonne d’enfants à un homme qui portait la livrée de velours du commissionnaire. — Belle besogne ! auprès du 77 qui compte 118 tirages de vieillesse.
— ... Vous comprenez, disait un vieux homme à un personnage qui se mouchait à grand bruit, vous comprenez que ma martingale se trouvait dérangée ? — Alors qu’est-ce que je fis ? je pris...
Et puis, à côté :
— ...Je vous dis que c’était une magnifique série. . .
— ... Oui, mais les intermittences ?
— ... Lyon arrive avant Strasbourg...
— ... Figurez-vous, madame, qu’ils attachaient des numéros au coudes pigeons pour arriver avant la malle...
Au milieu de tout ce bruit, il ne manquait pas de se trouver quelques filous épiant l’occasion de voir l'heure à la montre de leur prochain, si le prochain avait une montre.
Un grand mouvement de fluctuation se fit bientôt dans la salle. Deux domestiques en livrée assez somptueuse mais passablement fanée, apparurent et turent accueillis par des acclamations. Ils ouvrirent une grande porte à quatre battants qui masquait une manière de théâtre en alcôve.
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A chaque côté de l’estrade étaient placées deux roues de dimensions considérables et vitrées. Auprès de chacune de ces deux roues étaient un homme et un enfant : l’homme en habit noir, à tournure d’huissier appariteur ; l’enfant vêtu d’une tunique bleue, avec une large ceinture rouge, les yeux bandés et les cheveux frisés : — frisure, bandeau et costume avec toutes les allures allégoriques et mythologiques congruentes.
Entre les deux roues apparaissaient le maire ceint de son écharpe blanche, et quelques personnages en grande tenue.
— Si je perds ici une demi-heure de mon temps, dit le docteur pour se consoler, je pourrai dire au moins que j’ai vu tirer la Loterie.
L’enfant placé à droite prit un à un les quatrevingt-dix numéros déposés dans la roue. Il se fit un grand silence. Chaque numéro était déplié par l’enfant, annoncé à haute voix par l’homme en habit noir, et déposé par l’autre enfant dans l’autre roue, après avoir été roulé dans un étui de carton.
L’appel préliminaire de ces quatre-vingt-dix numéros durait depuis longtemps. Le docteur, qui commençait à s’impatienter, examinait les physionomies qui se trouvaient autour de lui, lorsqu’en portant ses yeux sur l’estrade, — il aperçut derrière le maire et ses adjoints, parmi quelques personnes privilégiées, un visage qu’il fut bien surpris de trouver là.
C’était tout simplement mademoiselle Quintin, gravement assise au milieu des oracles du sort, coiffée d’un vieux chapeau violet de forme bizarre, tout pleurard et dégonflé, tenant de ses deux mains sur ses genoux son sac, un de ces sacs vp-
lumineux qu’on dénommait alors des « ridicules. » — Tels, ou à peu de chose près, cette Quintin et son entourage, les vieux sphinx des hiéroglyphes. Elle se penchait de temps en temps vers un personnage à cheveux gris, d’encolure assez commune, mais prétentieuse, qui paraissait lui tenir lieu de chevalier servant.
Le docteur n’eut pas le temps de s’étonner. Le silence devint tout d’un coup général et absolu. — Le tirage commençait.
L’enfant placé à gauche plongea sa main dans la roue que l’homme noir venait de tourner plusieurs fois avec rapidité. Il en tira un numéro qui fut déplié et crié à haute voix. Tous les regards étaient fixés sur un seul point, tous les cous tendus. Le numéro crié fut répété au même instant et comme par magie à l’autre extrémité de la salle. Il en fut de même pour les numéros suivants. A chaque numéro proclamé, il se faisait dans la foule un murmure, un bruissement où l’on distinguait deux parties comme dans un chœur d’opéra : celle de l’espoir déçu, dans le style chromatique, et celle de l’espoir réalisé, sur un mode vit et brillant. Au cinquième numéro, un cri surhumain partit d’un des coins de la salle et l’on vit bondir en l’air, au-dessus des autres têtes, un homme qui hurlait, riant et pleurant à la fois.
Cet homme venait de gagner le quine, une fortune, quelque minime que fût sa mise. — Seulement il y avait un malheur : c’est qu’il venait au même instant d’être frappé de folie.
On l’emporta,
La foule s’écoula. Toutes les physionomies, tout à l’heure animées par l’espoir, étaient abattues et
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mornes. Il ne manquait certes pas là de gens qui avaient risqué et perdu leur pain de la journée.
Le docteur s’éloigna profondément attristé par tout ce qu’il venait de voir et d’entendre, et se rappelant le mot de Roscommon :
« There should be no endeavour where is no reasonable hope. >
(Il ne devrait pas y avoir d’efforts là où il n’y a pas d’espoir raisonnable.)
Il réfléchissait à tout cela en hâtant le pas. Sa pensée vint à se reporter sur la Quintin. Qu’est ce que la Quintin venait faire là ? Elle jouait donc à la loterie, elle aussi ? — Et sur cette donnée, il revint insensiblement à cette idée à laquelle il avait autrefois si difficilement renoncé, que c’était à la Quintin qu’il devait sa fortune. De cette façon, en effet, tout pouvait s’expliquer. La Quintin avait fait quelque gain énorme ; elle avait voulu récompenser les soins et le généreux dévouement de son médecin. Il se rappelait avec émotion l’exclamation de la Quintin sur la pauvreté de sa mansarde, dans cette mémorable nuit où il l’avait transportée et secourue chez lui. Si la vieille fille n’avait pas changé sa misérable façon de vivre, c’est qu’elle tenait à d’indéracinables habitudes d’avarice.
Le docteur était vivement agité par toutes ces réflexions. En même temps qu’il se sentait pénétré d’un sentiment de profonde gratitude pour la Comtesse , il était heureux de se dire que l’heure, attendue par lui, de la restitution était venue. S’il ne se trompait pas cette fois, l’accomplissement de ce devoir n’aurait même pas pour lui le mérite d’un sacrifice, et il le regrettait presque, car il pouvait
facilement aujourd’hui y satisfaire. Grâce aux éléments premiers fournis par la Quintin, sa position était assurée.
Il résolut aussitôt d’aller le soir même, après sa consultation, remercier son ancienné malade, se promettant bien de tout faire avec une irrésistible adresse pour obtenir d’elle qu’elle vécût d’une manière plus convenable et qu’elle s’inquiétât un peu plus des soins dus à son âge.
Les visiteurs furent plus nombreux ce jour-là que de coutume. Le docteur, après avoir examiné le dernier, se disposait à se rendre à la rue du Cloître-Saint-Merri, lorsqu’un homme d’une soixantaine d’années se présenta dans son cabinet. La nuit commençait à tomber ; la lampe n’était pas allumée encore. Le docteur allait appeler.
— Ne dérangez personne, lui dit le personnage qui venait d’entrer. Je viens simplement vous prier de venir voir mademoiselle Quintin...
— Que lui est-il donc arrivé?... — J’allais chez elle.
Le messager donna quelques détails tellement alarmants que le docteur le fit monter avec lui dans un cabriolet pour arriver plus tôt. La Comtesse avait été prise en rentrant de douleurs violentes dans la tête, douleurs auxquelles avaient succédé des vertiges...
Le médecin grimpa l’escalier quatre à quatre, laissant derrière lui le vieillard, que son âge empêchait d’aller aussi vite.
Il était trop tard. Lorsque le docteur entra, la Quintin était morte et froide déjà, étendue sur son lit, telle que son messager l’avait laissée, l’œil à demi fermé, les muscles de la face relâchés. La bouchç était ouverte, — exposant son néaiit.
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Le docteur s’était assis, le front dans ses mains.
— • J’aurais dû laisser quelqu’un auprès d’elle !... dit le vieillard en se lamentant.
Le docteur releva la tête :
— Cela n’eût pas servi à grand’chose, dit-il. Il eût fallu un miracle pour la sauver cette fois.
Il regardait, silencieux, la figure pâle de Quintin.
— Monsieur, lui dit le vieillard, très ému, — il n’était guère possible , vu le caractère de mademoiselle Quintin, d’avoir avec elle des relations autres que le commerce indifférent du monde. Pourtant, mademoiselle Quintin avait pour moi, j’ose le dire, de la considération, et j’avais quelque raison d’espérer qu’elle se déterminerait à m’épouser. Elle me disait encore dernièrement, quand je la pressai à ce sujet, avec tout le respect, s’entend, qu’elle méritait à bon droit : « — Un autre jour nous causerons de cela. » J’avais de l’attachement pour elle, je le dis encore aujourd’hui qu’elle ne m’entend plus, et j’ai avec cela, heureusement, un caractère patient et facile. Enjoignant mes petites économies aux siennes, j’aurais pu me reposer, car le moment en est bien venu pour moi ; nous nous serions soutenus l’un l'autre, et nous aurions été heureux. — Je perds beaucoup à cette mort, monsieur !
Le docteur considérait ce singulier vieillard qui déplorait la perte d’un bien dont si peu de gens eussent fait cas. Il crut le reconnaître pour l’homme qui tenait compagnie à mademoiselle Quintin, sur l’estrade, derrière le Maire,
— N’accompagniez-vous pas, monsieur, aujourd’hui mademoiselle Quintin ? demanda-t-il.
— Oui, monsieur, j’avais obtenu pour elle la permission d’assister au tirage de la loterie dans l’enceinte réservée. Elle s’en faisait depuis longtemps une fête. J’ai l’honneur d’être écrivain public-rédacteur, attaché pour la copie des listes à l’administration de la Loterie. Lorsque je suis parti ce matin avec cette pauvre demoiselle, j’étais loin de penser que ce soir...
— Pardonnez ce que ma question peut avoir d’indiscret et veuillez l’attribuer à un motif sérieux : — mademoiselle Quintin jouait-elle à la loterie ?
L’écrivain public hésita avant de répondre. Il regardait le docteur.
— Oui, monsieur, dit-il enfin ; mademoiselle Quintin tentait parfois les caprices du sort.
— Et pourriez-vous m’apprendre, continua le docteur, dont le plus cœur battait plus vite, si elle n’a pas gagné, il y a un an environ, une somme assez forte ?...
Le vieillard répondit après un long silence :
— Non, monsieur. Mademoiselle Quintin n’a jamais gagné à la loterie.
— Ce n’était pas elle !... murmura le docteur.
Il se leva pour sortir. Mais il s’arrêta : il ne pouvait quitter cette chambre. Il lui semblait laisser derrière lui quelque chose.
— Savez-vous, dit-il, si mademoiselle Quintin a des parents qui puissent s’occuper des dernières démarches...
— Je me chargerai de ce pénible devoir, dit l’écrivain public ; car j’ai tout lieu de croire que mademoiselle Quintin ne laisse personne derrière
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elle. Il y a bien longtemps que je connais toutes ses affaires, car (faut-il l’avouer ?) son éducation avait été un peu négligée et elle avait besoin de quelqu’un pour sa rente et toutes ses petites affaires. Elle avait bien voulu m’honorer de sa confiance. Je n’ai jamais eu grande correspondance à rédiger pour elle.
Le vieillard s’arrêta.
Le docteur n’avait pu s’empêcher de remarquer l’élocution particulière et un peu pompeuse du vieil écrivain public. Ses dernières paroles le frappèrent et formulèrent pour ainsi dire en lui un vague rapprochement...
Il prit tout à coup le vieillard par la main, le fit asseoir devant lui, et fixant son regard sur le sien :
— Monsieur, dit-il poussé par une force inexplicable, vous m’avez trompé tout à l'heure l
Et tirant de sa poche un papier qu’il lui présenta :
— C’est vous qui avez écrit ceci ?
Le vieil écrivain public rougit.
— C’est le premier mensonge que j’aie fait de ma vie, et je l’ai fait pour tenir sur la tombe de mademoiselle Quintin une promesse jurée.
— Je ne m’étais pas trompé! dit le docteur en s’approchant du lit de la morte.
— Si j’ai mal fait, monsieur, que le bon Dieu me juge. — Mademoiselle Quintin m’avait fait jurer de ne jamais révéler ce secret. Lorsqu’elle vous fit parvenir par mon ministère la plus grande partie du terne qu’elle eut le bonheur de faire sortir, elle voulut que vous ignorassiez, comme
tout le monde, que c’était à vous qu’elle devait ce gain étonnant. Dans ses idées, se disant qu’il faut pour ces jeux du sort agir uniquement d’inspiration, elle craignait encore sans doute que la sortie réitérée du même terne ne fût influencée, empêchée par la connaissance que vous auriez de ce qu’elle faisait. — Elle avait peut-être bien raison, hasarda le bonhomme. — Car vous pensez bien qu’elle comptait placer de nouveau sur ce terne. Elle ne s’était réservé ces trois mille francs, qui complétaient, avec ce que vous avez reçu, la somme de son premier gain que pour nourrir encore les mêmes numéros jusqu’à ce qu’ils sortissent de nouveau, et je vous le jure, — je jure devant elle, Monsieur, qu’elle vous aurait fait fidèlement parvenir votre part des bénéfices sur lesquels elle comptait!
Il s’interrompit pour aller prendre derrière un petit miroir, appendu au-dessus de la cheminée, un papier gras et froissé.
— Au reste, monsieur, continua-t-il, voici les papiers qui certifient la mise de la première sortie. — Voici le certificat du bureau central constatant que mademoiselle Barbe Quintin a touché dix-huit mille francs pour produit d’un terne sec, sorti le 15 novembre 1826, sur la mise de trois francs. C’était un petit écu, que j’ai porté moimême, je me le rappellerai toujours. — Dieu est témoin qu’elle a employé les trois mille livres restant, sauf l’écu qu’elle avait avancé en votre nom, uniquement à nourrir ce terne, et qu’elle fût morte de faim à côté de cet argent !
Il y avait dans toutes ces révélations un point important que le vieillard omettait. Il s’en aperçut.
— Voyez les numéros, monsieur, s’il vous plaît, reprit-il. — 60 — 30 — 8. — Voici maintenant
LE TERNE SEC
la prescription que vous lui avez ordonnée, laquelle prescription porte, en effet, pour quantités des divers remèdes, les trois numéros révélés. — Ceci est à vous, monsieur, et vous seul avez le droit d'en disposer.
Le docteur prit machinalement les papiers que l’écrivain mettait dans sa main. A peine s’expliquait-il encore les résultats d’un aussi étrange coup du hasard. — Il n’en pouvait douter cependant : c’était bien lui, c’était bien son ordonnance qui avait été la cause bizarre du gain de la Quintin. Les trois bien heureux numéros se détachaient
— identiques — sur l’ordonnance et sur le récépissé de la loterie. Le docteur se leva, abasourdi par tout ce qu’il venait d’entendre, et pria l'écrivain de venir le voir le lendemain. Il avait besoin de réfléchir avant de prendre une décision sur l’emploi des fonds de feu Quintin. — Il fut en outre convenu que le vieillard se chargerait des premières démarches pour l’inhumation.
Lorsqu’il arriva le lendemain chez le docteur à l’heure convenue, celui-ci lui dit :
— Vous avez été l’ami, monsieur, de celle qui m’a fait — peu importent les motifs qui l’ont guidée, — qui m’a fait ce que je suis et ce que je pourrai devenir. Vous me permettrez donc d’agir en son nom en cette circonstance.
Le vieillard s'inclina...
— Yoici les quinze mille francs que vous m’avez fait parvenir d’après ses instructions. Je n’ai considéré cet argent que comme un prêt. Il a fructifié entre mes mains, et cette restitution n'embarrasse aujourd’hui en aucune façon mes affaires.
— Cet argent vous appartient, monsieur, à vous que mademoiselle Quintin honorait de son ami-
tié et de sa confiance ; à vous qui avez été pour quelque chose aussi dans l’heureux changement survenu dans ma position. Avec cette somme je pense que vous pouvez réaliser le désir que vous formiez de prendre votre modeste retraite. Dans tous les cas, je serai toujours heureux de me mettre à la disposition d’un honnête homme tel que vous. — Prenez ces billets, monsieur.
Le vieil ami de la Comtesse , ému, incertain, voulait refuser.
— Vous m’avez promis tout à l’heure de m’obéir, lui dit le docteur, à moi qui vous parle en son nom. Elle n’avait plus de parents : à qui cet argent reviendra-t-il, si vous refusez ? — Vous m’offenseriez en me remerciant : c’est un devoir que j’accomplis, je vous le répète. — Vous me permettrez seulement, ajouta le docteur, qui craignait quelque faiblesse du vieillard, vous me permettrez de vous demander la promesse de ne pas donner à cet argent un placement... incertain, et surtout de ne pas tenter le sort sur les numéros 8, 30 et 60 ?
— Oh ! monsieur I répondit le vieillard un peu blessé dans ses délicatesses de joueur, ces numéros sont votre propriété !
— Vous me permettrez alors de la conserver exclusive. — Il est entendu aussi, ajouta-t-il en terminant, que vous me laisserez seul acquitter les frais des services, convoi et enterrement de mademoiselle Barbe Quintin.
— Pauvre Comtesse! dit le vieil écrivain publid en essuyant ses yeux...