‹ Quand j'étais étudiantChapitre 5 sur 9 · L’APPAREIL DE FRACTURE · texte numérisé non relu

L’APPAREIL DE FRACTURE

Il faut bien le dire, et commencer par là :

J.-Nicolas M...., le grand médecin que vous savez, avait si fort déjeuné ce matin-là, que le soir il était gris.

N’allez pas cependant, là-dessus, le juger avec trop de sévérité. — M.... avait passé ce même matin son quatrième examen, toutes boules blanches, comme ses examens précédents ; il ne lui restait plus qu’un pas à faire pour être docteur, et, dans une semblable occurrence, on peut être excusable d’inviter trois ou quatre amis à un banquet d’alléluia, et de ne pas vouloir, en qualité d’amphitryon, rester en arrière d’appétit et de gaieté.

Notez aussi que pareille chose lui arrivait rarement ; car Nicolas M.... menait bien l’existence la plus sobre et la plus sévère qui fût au monde. Trois mots suffiront pour nous faire comprendre et croire : — M.... était élève interne à l’ Hôtel-Dieu.

Vous vous les rappelez, ô vous qui avez passé

par ces choses ! — ô vous par qui ces choses ont passé ! — vous vous rappelez les tristes repas des élèves des hôpitaux : — le bouillon dans lequel notre spirituel Ricord plantait un jour un bâton charitable, parce que, disait-il, il faut aider un aveugle ; — le bouilli filandreux conduisant inexorablement la marche de chaque jour ; — les haricots qui s’écorchaient si difficilement sous la fourchette, alternés de lentilles que les pucerons déflorèrent ; — puis, — en bouquet, — le quartier durci et æstuant de gruyère, rebuté des mouches elles-mêmes.

Et les repas maigres des vendredis et vigiles : l’œuf sous toutes ses formes : — l’œuf frit, — l’œuf surnageant sur des bas-fonds d’épinards, — l’œuf à la coque, qui avait des os et des. plumes,

— les omelettes artificielles, cuites sans beurre.

— Et la raie, l’éternelle raie, jetant aux vents ses senteurs en dépit du vinaigre. Et quel vinaigre ! il aurait brûlé le bois dont il sortait.

Et au milieu de tout cela, sur la serviette vineuse et diaprée qui jouait la nappe, la demibouteille quotidienne de chacun, passée par les mystérieuses épreuves de l’infirmier de service.

Pardonnez à J. -Nicolas M.... de s’être grisé le jour de son quatrième examen !

Et maintenant que nous croyons avoir excusé l’interne M.... auprès du lecteur, que le grand médecin M.... nous excuse à son tour d’aller emprunter un de nos souvenirs à sa vie de jeune homme. — Qu’il ne nous en veuille pas plus que nous ne le méritons. D’abord, bien qu’il s’agisse pour nous de raconter une escapade bien innocente, nous nous ferions scrupule d’écrire les lettres de

l’appareil de fracture

son nom, si célèbre aujourd’hui. Qu’il daigne reconnaître ensuite que, — de trois anecdotes que nous conservons sur lui, — nous avons laissé de côté, — en bonnes gens que nous sommes, — l’origine du surnom de Féroce, et l’histoire de la fameuse culotte de peau.

Donc M.... s’était mis ce jour-là dans un état singulièrement improper. — Ce qui fut surtout remarquable lorsqu'il rentra le soir.

Où M.... avait-il passé sa journée ? Nul, pas même lui peut-être, ne l’a su. Quoi qu’il en fût, lorsqu’il revint à l’hôpital vers les quatre heures, le portier, devant lequel il avait le matin passé d’une démarche ferme et accentuée, le portier, qui ne s’était alors douté de rien, malgré ses yeux de portier, ne put s’empêcher, le soir, én regardant le regard allumé de M . . . . , de sourire d’une façon significative.

Et pour le coup, le brave homme ne se trompait pas ; — M..., qui était sorti gai, rentrait gris. Il monta les marches de l’escalier les jambes raides, le ventre tendu, les épaules en arrière, la tête haute, s’avançant dans toutes les majestés de la digestion et de l’ivresse.

Cette merveilleuse dignité de mouvements ne fut que légèrement contrariée en haut de l’escalier, lorsqu’une marche remontée à l’improviste fit rudement trébucher Nicolas M....

Il ne s’en émut pas davantage, tourna brusquement le bouton de la porte de la salle, et, sans essuyer ses pieds au paillasson, se dirigea vers une armoire dans laquelle son ami l’interne A... déposait d’habitude son tablier de service, — duquel tablier M.... se revêtit.

Nous devons à la vérité de dire qu’il employa

quand j’étais étudiant

bien près de dix minutes à réunir derrière lui les cordons de son tablier et à constituer une boucle, — dont il ne put venir à bout que par un nœud.

La sœur de la salle l’examinait, et, voyant son teint fort animé, moitié par l’impatience, moitié par les fumées du vin, elle lui demanda — s’il n’était pas malade ?

M.... entendit confusément, et, — comme il avait un peu conscience de sa position, et qu’il craignait de répondre à côté de la question, — il s’en tint à ne pas répondre et à regarder la sœur avec des yeux tout ronds.

Ce qui rendit la sœur toute honteuse.

Après quoi M... commença gravement sa visite du soir.

Je crois avoir oublié de dire qu’un imprudent interne, A..., avait prié M.... de le remplacer ce jour-là et de faire la visite de sa salle. Cette complaisance, dans le principe, ne devait nullement déranger M.... qui n’avait pas de service. Depuis les cinq jours qui venaient de s’écouler, consacrés à son examen, M.... s’était acquitté de son ministère le matin, à jeun, très convenablement, et il tenait à accomplir sa tâche. — Ajoutons tout de suite que cette salle était de chirurgie et non de médecine, et qu’elle ne contenait en conséquence que des blessés ou des opérés.

Au premier lit, M.... prit le bras du malade, et, les yeux doctoralement fermés, lui toucha longuement le pouls.

Le pauvre diable le regardait avec anxiété.

— Vous avez de la fièvre ce soir, mon brave, dit résolûment M.... — Ma sœur, un bassin, s’il vous plaît.

l’appareil de fracture

Et il pratiqua une copieuse saignée.

— Cela vous fera du bien, dit-il en passant au second lit.

Là, encore, il trouva une forte fièvre. — Nouvelle saignée.

Au troisième lit, à peine eut-il scruté les pulsations de l’artère, qu’il secoua la tête avec un air de mécontentement et de défiance...

Il appela la sœur et l’infirmier.

— On a donné à manger à ces malades ! dit-il. Ils ont tous une fièvre de cheval.

La sœur attesta qu’on n’avait pas dépassé l’ordonnance.

— Alors c’est vous ? dit M.... à l’infirmier.

Jean se défendit d’avoir eu la moindre complaisance.

— Taisez-vous, dit sévèrement M.... ; si vous ne leur avez pas donné à manger, vous leur avez donné — à boire !...

Et il prononça ces derniers mots avec un tel accent d’indignation, que le malheureux infirmier, — bien innocent, — enfutattéréetne sut que répondre.

Le fait est qu’il n’était en rien de la faute de Jean si M.... avait trop déjeuné le matin, et s’il se trompait le soir, — en prenant les pulsations de son propre pouls pour celles du pouls de ses malades, et en trouvant aux autres la fièvre que lui seul avait.

Ce qui ne l’empêcha pas de sermonner tout le monde.

— C’est une abomination, disait-il malgré les dénégations des malades, de la sœur et de Tinfirmier, c’est une abomination d’abuser ainsi de malades qui se portaient si bien ce matin !

Et il allait toujours saignant et resaignant, trouvant la fièvre d’autant plus forte que son mécontentement et sa colère augmentaient et activaient sa circulation.

Si bien qu’au dixième malade saigné, la sœur, ne sachant que penser de tout cela, — inquiète et craignant que M...., une fois la lancette aux doigts, ne s’arrêtât plus, prit le parti de s’éclipser et d’aller en toute hâte chercher un autre interne, auquel elle communiqua ses craintes.

Justement A.... venait de rentrer. On lui avait aussitôt appris les petits événements de la journée, et il se repentait déjà du choix de son remplaçant.

Il accourut aussitôt.

Heureusement, aucune des saignées pratiquées ne pouvait avoir de conséquences fâcheuses ; — mais il était temps que M.... s’arrêtât.

Il reçut imperturbablement les remerciements de son confrère, qui lui proposa d’achever le service à sa place.

— Ma foi, je ne demande pas mieux ! lui répondit M.... dans l’oreille, entre deux éructations, car j’ai une féroce envie de dormir .

Dix minutes après la visite du soir terminée, A.... ouvrant la chambre de M...., le vit étendu par terre à côté de son lit, sur lequel il n’avait pu monter, — et ronflant comme feu le maréchal de Saxe.

Il appela un autre interne, et ils parvinrent à déshabiller M.... et à le coucher.

— Tu m’as procuré pour demain matin un rude sermon de M. Desault, disait A.... entre ses

l’appareil de fracture

dents ; mais je le ferai bien payer à la première occasion !

Au m^ieu de la nuit M.... s’éveille, la tête lourde, les idées confuses, la langue épaisse, embarrassée. Sa chambre, — contre l’ordinaire, — est éclairée d’une faible lueur, et il entend à côté de son lit la respiration d’une personne endormie.

Les rideaux, qu’il a l’habitude hygiénique de ne jamais fermer, sont soigneusement tirés.

Il veut étendre son bras appesanti pour les entr’ouvrir : — une douleur assez vive l’en empêche ; son bras est enveloppé d’une bande de toile...

— Que veux dire ceci? se demande M . —

Que lui est-il arrivé? On l’a donc saigné?...

Les rideaux s’entr’ouvrent tout à coup, et une figure mal éveillée se penche sur la sienne.

— Qu’est-ce que tu fais là, Jean ? demanda M.... — Et quelle heure est-il?

Jean répond qu’il est trois heures du matin, qu’il a été chargé de passer la nuit auprès de M .

Et en lui offrant une tasse de tisane, il lui demande, — comment il se trouve ?

— Est-ce que j’ai été... est-ce que je suis malade ? dit M.... avec anxiété.

— Il faut espérer que ça ira mieux, monsieur, répond l’infirmier, avec du repos et des soins... — Au reste, vous savez mieux que moi ce qu’il faut dans ces cas-là.

— Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que j’ai donc ? s’écrie M.... avec impatience et en voulant se mettre sur son séant.

Mais sa jambe droite est immobile et engour-

QUAND j’ÉTAIS ÉTUDIANT

die. Il y porte sa main et demeure la bouche ouverte, le regard désolé...

Un appareil de fracture entoure sa jambe... sa jambe cassée !...

M.... tombe dans un grand accablement à cette fatale découverte. Il se désespérait, malgré les philosophiques consolations que Jean essayait de lui faire goûter.

— Eh ! laisse-moi tranquille, imbécile ! lui dit M...., et réponds-moi ! — Comment cela m’est-il arrivé ? Je suis donc tombé ?

— Ma foi ! monsieur, je n’étais pas là et je ne saurais rien vous dire. On m’a appelé à huit heures, aussitôt après l’accident . Vous étiez étendu

sur le lit. M. A . et M. J . vous ont mis

l’appareil, et m’ont recommandé de ne pas vous quitter un instant.

— Va tout de suite chercher J . et A . Il

faut que je sache...

— M. J . n’est pas de service, et il n’a pas

couché cette nuit à l’hôpital. M. A . est sorti à

neuf heures. Si vous voulez, je vais éveiller...

— N’éveille personne, j’attendrai.

Et M.... resta livré à ses amères réflexions.

L’accident qui lui était arrivé pouvait avoir les suites les plus graves. M.... tenait à ses os plus que tout autre. Peut-être partageait-il encore cette petite superstition commune à plusieurs médecins qui supposent que le mal s’acharne plus particulièrement dans l’occasion sur eux, dont l’état est d’être ennemis du mal. Si, comme M.... n’en pouvait douter d’après la nature de l’appareil apposé,

l’appareil de fracture

il s’agissait d’une fracture, le moindre inconvénient qui pût en résulter était de lui faire garder une quarantaine de jours la position horizontale, et M.... était homme à exagérer encore les précautions dans un cas personnel. — Il pensait avec désespoir que la veille il avait arrêté pour la semaine suivante son départ en vacances, grâce à un congé qu’il avait obtenu à grand’peine. Il se disait qu’il ne pourrait apprendre lui-même ses succès à sa famille, qu’il allait plonger dans l’inquiétude, — et tout cela pour un événement qu’il rougirait de raconter. — Si encore cette jambe avait été cassée en courant après la croix d’honneur, — ou tout simplement même par un accident naturel !... mais non. — Et puis, quel était le degré de gravité de cette blessure qu’il ne lui était pas permis d’interroger ? Etait-ce une fracture simple — ou compliquée?...

Le matin lui parut bien long à venir....

Lorsqu’au petit jour, la porte de sa chambre s’ouvrit et qu’il vit paraître ses amis, — malgré l’effort qu’il fit sur lui-même, sa physionomie prit l’expression de la plus vive anxiété.

— Eh bien ! lui dit A...., comment vas-tu, mon pauvre ami ?

— Pas trop bien, répondit M.... affaibli par la saignée et dévoré par la fièvre de l’inquiétude.

Et il demanda des renseignements sur son état.

On lui apprit qu’il avait une fracture oblique près du col du fémur, fracture de la plus dangereuse espèce; que M. Desault avec le père L.... étaient venus le voir, et qu’ils avaient été satisfaits des premiers soins donnés. « — L’appareil

est parfait; il n’y a rien à changer jusqu’à nouvel ordre, » avait dit le père L.... en s’en allant.

A ces fâcheuses nouvelles, M.... s’évanouit...

Lorsqu’il revint à lui, il resta plongé dans un morne abattement. Mieux que personne, il pouvait comprendre la gravité de la blessure qu’il devait à son intempérance et en apprécier les suites. Dès ce moment le rire disparut de ses lèvres. M... se laissa aller à un accablement dont ses camarades ne purent venir à bout de le tirer. Son désespoir était complet. — Il ne trouvait quelque distraction à ses chagrins qu’en disposant — avec une sollicitude toute particulière — ces minutieuses précautions dont les médecins gardent à peu près pour leur usage particulier le secret, — les remèdes et médicaments nécessaires à son état.

Ses amis se succédaient dans sa chambre, et venaient rappeler son courage abattu.

Au bout de huit jours passés par M.... dans une immobilité parfaite, — ses amis A... et J..., entrant un matin dans sa chambre, lui annoncèrent qu’un élève de la maison, dont l’internat était terminé et qui venait d’être reçu docteur, les avait invités à dîner.

— Nous regrettons bien que tu ne puisses pas être des nôtres, lui dit A... ; mais nous viendrons tous te voir ce soir.

M.... soupira. — C’était bien moins un bon dîner qu’il regrettait, — quoiqu’il sût que le nouveau docteur ferait bien les choses, — que son départ fixé pour ce soir là-môme et sa place retenue à la diligence dix jours auparavant, par une précaution nécessaire au temps des vacances.

l’appareil de fracture

Il parvint à s’endormir, après voir lutté contre ses pensées...

Tout à coup il est réveillé en sursaut. La porte s’est ouverte avec fracas... ses deux chaises et sa table sont renversées... et une dizaine d’élèves se précipitent dans sa chambre, J.... et A — à leur tête, bouteilles et verres en main, chancelant, vociférant... Ils s’élancent vers M..., qui commence à s’inquiéter, et font voler en l’air ses couvertures...

M...., voyant qu’il a affaire à des gens qui sortent d’un repas de corps, tâche de s’en débarrasser par la douceur et en se plaignant de souffrir beaucoup.

— Eh bien ! comment vas-tu ? lui crie J... dans les oreilles.

A... s’est déjà emparé de son bras, et scrute les pulsations du pouls.

— De la fièvre? dit-il. — J..., une bande à saignée, un bassin, vite !

Et il tire de son gousset une lancette que ses mains tremblantes ne peuvent pas ouvrir.

— Que me veux-tu ? dit M.... dans la plus vive agitation.

— Deux palettes seulement, répond A . Si ça

ne te fait pas de mal, ça ne peut pas te faire de bien... — C’est-à-dire, non! si... enfin, c’est égal !

— Vous ne me saignerez pas! s’écrie M.... avec énergie ; vous ne me saignerez pas ! vous êtes ivres !... — Peut-on se mêler de saigner un malade, ajoute-t-il indigné, quand on est dans un pareil état?... — Laissez-moi ! laissez-moi ! ou je crie...

— Ah ! tu ne veux pas être saigné ! dit A....

— Tu repousses la Faculté ! dit J .

— Ah ! nous sommes ivres !...

— Ah ! tu veux crier!...

Et J...., d’un seul bond, s’élance sur lui ; M.... pousse un cri de terreur .

Au même instant A.... le prend par un bras, le jette en bas du lit, et toute la bande se précipite sur lui dans une lutte générale et acharnée.

M.... jette des cris affreux... Il sent sa jambe en vingt morceaux... il se débat, pâle comme la mort, pour échapper à ces furieux...

— Encore! encore ! s’écrie A.... tout essoufflé, au milieu des coups d’oreillers et de traversin.

Et il arrache frénétiquement l’appareil de la fracture.

— Veux-tu donc me tuer ? dit M.... d’une voix étranglée par la peur.

— Allons donc! répond J...., est-ce que tu es malade? tu n’as jamais eu plus de fracture que moi, mon cher. Vois plutôt ! — C’était une simple plaisanterie...

— Que tu trouveras un peu forte, peut-être, dit J.... à son tour ; mais je suis persuadé que mes malades que tu as saignés ne seront pas de ton avis.

M.... doutait encore. Il considérait dans une sorte de stupeur et examinait avec la plus vive attention sa cuisse mise à nu...

Quand il se fut bien assuré que tout était normal, ses joues reprirent leurs couleurs, et il respira largement. Il était trop heureux pour en vouloir à personne, — et il regarda ses amis en souriant.

L’un d’eux lui tendit un verre plein.

— Non pas, s’il vous plaît, dit M.... en le repoussant. — Pour aujourd’hui, du moins, ajoutat-il en riant.

l’appareil de fracture

Et comme il recueillait avec un certain soin les pièces de son appareil :

— Qu’est-ce que tu veux donc faire de cela ?

lui demanda J .

— Je yeux, répondit M...., le conserver toute ma vie dans ma salle à manger.

— Quand tu en auras une, reprit A....

Le docteur M...., depuis longtemps, a sa salle à manger : mais nous devons dire qu’on n’y voit pas le moindre appareil de fracture.

Probablement pour ne pas effrayer l’estomac et les jambes* de ses convives.

Il faisait très chaud. La côte était presque à pic, sablonneuse, cuite au soleil. — Pas même un brin de genêt aux gousses jaunes sur le bord du chemin. — Au loin, çà et là, sur la montagne galeuse, quelques maigres touffes de bruyères desséchées.

Un petit âne, tout calleux, sec à prendre feu sous le bâton, bissait péniblement un tonneau.

Une vieille, ployée en deux par la fatigue et par l’âge, tirait sur la bride pour avoir sa part du fardeau.

— Hi ! criait-elle, et le roussin tendait les jarrets. Les deux roues mal graissées grinçaient, et au-dessus, le tonneau, cahin-caha, chancelait comme ivre.

Nous gravissions, Paul et moi, la côte derrière l’équipage depuis plus d’une demi-heure, depuis la Font aine-des-Pr êtres, haletants, lui comme moi, et muets de fatigue et de chaleur. Nos petites jambes nous soutenaient à peine.

Devant nous, les petites cicindêles vertes, ivres folles de soleil, s’élancaient à chacun de nos pas comme pour nous porter défi, et les criquets semblaient se moquer de nous, attendant presque d’être écrasés sous nos souliers pour développer d’un jet brusque dans l’air leur double éventail, bleu ou rouge.

Tout à coup je me mis à rire à une fantaisie qui me traversait la cervelle.

— Paul, lui dis-je tout bas, si nous lâchions le robinet ?

Paul me regarda de son œil éveillé. — Paul n’était plus las.

Il rejeta résolûment en arrière ses cheveux blonds, courut à pas de loup jusque derrière le tonneau, et mit la main sur le bouchon qui servait de bonde.

A ce moment, il se retournait pour me regarder : je lui fis un signe... — L’eau jaillit en colonne de cristal sur la poussière du chemin...

Paul était déjà près de moi ; le pied levé pour la fuite, nous regardions la vieille. Mais elle ne se détourna pas. Elle était sourde...

Un fou rire nous prit, et, d’accord sans nous consulter, nous continuâmes à marcher derrière la vieille et son tonneau, — pour voir ... — Seulement nous nous tenions à distance prudente.

L’eau coulait toujours.

Peu à peu, le pas du petit âne devint plus assuré, moins lent. Le tonneau, moins lourd, dansait gaiement au moindre accident du chemin, entre les roues allégées qui ne geignaient plus. — Arriva enfin le moment où, au lieu que la vieille conduisît l’âne, ce fut l’âne qui traîna la vieille :

le chemin avait bu tout ce que le tonneau avait pu verser. — C’était la péripétie.

La vieille s’aperçut qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire. Alors elle s’arrêta, laissant avancer l’âne, pour voir ce dont il s’agissait. — Nous nous étions arrêtés aussi.

— Sauvons-nous I me dit Paul.

— Bah ! répondis-je.

— Hue, oh ! cria la vieille pour que l’âne ne bougeât plus. — Elle venait de voir le trou béant qui bavait encore quelques gouttes.

Ce fut alors qu’elle se retourna et nous aperçut.

Nous ne l’avions encore vue que de dos, avec sa jupe en cotonnade rayée, le fichu à fleurs de faïence et le mouchoir rouge sur sa tête courbée.

Elle nous observa un instant ; sa figure morne et hâlée ne témoignait ni indignation ni surprise. On eût dit ces têtes bronzées qui dorment depuis des siècles sous les bandelettes, dans les tombeaux Egyptiens.

Sans prononcer une parole, elle fit péniblement tourner bride au petit âne, et redescendit, du même pas lent et égal, à la fontaine.

Quand elle passa devant nous, elle ne parut même pas nous voir.

Nous nous regardâmes honteux.

Lorsque je rappelai l’année dernière cette aventure à Paul, qui est aujourd’hui magistrat debout, — pour mieux poursuivre, — il l’avait tout à fait oubliée, et je ne pus l’en faire ressouvenir.

Dirai-je que je lui en voulus un peu ?

C’est déjà quelque chose que d’avoir un re-

mords, et n’en a pas qui veut. Éh ! à qui de nous n’est-il pas arrivé de mal faire, de froisser en passant, parfois pour le plus éphémère plaisir, quelque intérêt ou quelque sentiment digne et profond ?

Puisque la perfection nous a été enviée, puisque nous avons tous fait la Faute, — gardons-nous au moins cette amère douceur du repentir. Consolonsnous en lui, — sans en abuser.

Oui, le remords- est une bonne chose et salutaire.

Aussi, sus-je bon gré à mon ami Santaglio de l’émotion qu’il manifesta plus d’une fois en me contant l’anecdote suivante que je vais vous raconter après lui.

Mon ami était Portugais, ainsi que son nom vous l’a dû faire supposer, — Portugais de Rio- Janeiro. Selon l’usage des familles riches des colonies qui envoient leurs enfants dans quelque métropole, Santaglio était venu dès son jeune âge à Paris faire ses classes au collège Henri IV.

Ses classes terminées, après un voyage d’une année consacré à reprendre pied dans sa famille, il était revenu en France dans le but de profiter, officiellement du moins, de l’enseignement des hautes facultés. C’était du Droit qu’il s’agissait, étude toute facile et négative pour peu qu’on le désire, et la plus susceptible à coup sûr d’être cultivée officiellement.

Santaglio avait élu domicile dans une maison classique du quartier Latin, véritable niche où chaque fenêtre représente un appartement séparé, où chaque cellule recèle à l’état de nymphe un docteur en médecine ou en droit.

Au milieu de cette bonne jeunesse insouciante,

amante du plaisir, un peu criarde, un peu vantarde, généralement bien illettrée, — pépinière toujours verte qui replante à mesure la société d’avocats, de médecins, de généraux, de députés, de ministres et, misère ! de garçons de bureaux, — la « facilité » de Santaglio, sa générosité, sa distinction, innée à tous ses nationaux, ne pouvaient manquer de faire rechercher son amitié.

A la vérité, Santaglio n’était pas homme à courir après les liaisons, loin de là ; mais, soit bonté, soit faiblesse, malgré une certaine raideur de son caractère, il avait pour règle habituelle de n’en répudier aucune, pour peu qu’elle fût convenable par quelque endroit.

Peut-être et probablement éprouvait-il quelque satisfaction chère à dominer, à conduire la petite foule qui se pressait autour de lui, très heureuse de l’accepter tel qu’il était.

Il eut donc bientôt pour ami tout ce qui descendait et montait l’escalier de son hôtel. Sa chambre, toujours ouverte, devint le rendez-vous général, l’endroit où se complotaient les parties.

• Et Santaglio trouva ainsi le moyen de dépenser en gaie compagnie la pension, opulente dans un quartier d’étudiant, qu’il touchait chez le banquier, son correspondant.

En face de l’hôtel qu’il habitait, se trouvait une maison non moins peuplée, mais aussi différente par sa physionomie que parcelle de ses habitants.

C'était une très grande maisonnette, à façade irrégulière, terminée par un toit pointu comme le faîte d’un château de cartes, et dont chaque étage s’inclinait complaisamment sur son inférieur. Sale, malgré un recrépi récent, lézardée, déplâtrée, ellq

montrait à nu, comme un écorché, son squelette de charpente et sa chair de platras, suturée en maint endroit par un grand S en fer.

En voyageant vous avez entrevu de semblables constructions, en cages à poules, lorsque la diligence arrêtée vous réveillait en sursaut au milieu de quelque village improvisé par la bande noire .

Au bas, une fruitière étalait ses choux effarouchés, ses paniers de charbon et ses faisceaux de balais honteux.

Les fenêtres du premier étage, — seul étage habitable, et encore ! — continuellement fermées, rendaient équivoque la supposition d’un locataire.

Tout le reste, de bas en haut, était garni de croisées à guillotine, dont les vitres, en l’absence des rideaux, étaient assez épaisses et assez ternes pour que l’œil ne pût les pénétrer.

Lorsque la nuit venait, ces croisées s’éclairaient une à une, presque à la même heure, et dix minutes après s’éteignaient. On dormait tôt pour s’éveiller tôt.

Cette maison était habitée par des ouvriers.

Toutefois cette masure abjecte, en butte jusque-là au dédain et aux projectiles, devint tout à coup fort intéressante pour les étudiants de l’hôtel voisin.

Un beau matin, on aperçut sous une des guillotines levées, une jeune fille, nouvelle locataire assurément, qui regardait, accoudée, les passants dans la rue.

Elle passa ainsi une bonne partie de la matinée. — Le lendemain et les jours suivants, ce fut la même chose.

Elle semblait avoir fait de cette contemplation oisive et rêveuse sa principale occupation.

Plaise à penser si les lorgnettes du voisinage faisaient leur jeu.

La jeune fille n’y voyait rien ou n’y semblait rien voir.

Aussi ne resta-t-il bientôt sur la brèche qu’un ou deux obstinés qui ne désespérèrent pas.

Santaglio n’avait prêté aucune attention aux cheveux noirs de la nouvelle venue. Il professait généralement un assez fort dédain pour les amours de grisettes.

Indolent au superlatif en sa double qualité de colon et de Portugais, Santaglio passait ses journées couché sur son balcon, recevait ses visites de la main gauche, télégraphiant de la droite. — Dans les moments d’intervalle, il employait l’une et l’autre à la confection du cigarero national.

Ce fut sans doute à sa majestueuse indifférence qu’il dut son succès. Il lui fut impossible à la fin de ne pas s’apercevoir que les regards de la voisine lui faisaient compagnie soutenue.

Il daigna y répondre.

Qu’était cette jeune fille ?

Lorsqu’ils se virent pour la première fois, Santaglio apprit qu’elle se nommait Hortense. — Elle était ouvrière, lui dit-elle, et arrivée depuis peu de son pays.

Santaglio n’était pas homme à s’occuper des détails vulgaires et des besoins de la vie. La vie, pour lui, avait toujours été toute faite à l’avance, l’argent qu’il dépensait était un argent facile et venu tout seul. Il se contentait de porter quelqu’intérêt, assez faible, à la jeune fille, en faveur

de ses grands yeux et de ses beaux cheveux noirs, — et s’en tenait là.

Il y avait cependant un point dont l’éclaircissement eût sans doute inquiété autre que lui. — Comment Hortense, qui ne pouvait avoir, selon toute apparence, d’autre ressource que son travail, passait- elle ses journées entières inoccupées ?

Le garçon de l’hôtel donna un jour à Santaglio, qui ne les demandait pas, des détails circonstanciés. Hortense devait épouser un ouvrier tailleur qui passait pour honnête garçon. Cet ouvrier était du même pays qu’elle, ils avaient été élevés ensemble ; il l’aimait beaucoup, disait-on, et il subvenait à ses besoins en attendant le mariage. C’était lui qui l’avait fait venir à Paris et qui lui avait retenu un logement.

Il occupait, la nuit, une mansarde située sur l’arrière, dans la même maison d’en face. Le jour il travaillait à son atelier.

Entre Hortense et lui n’existaient que les relations les plus strictement scrupuleuses de futur à fiancée.

Tout cela était fort indifférent à Santaglio, et il n’eût même pas pensé à en parler à Hortense.

Ce fut elle qui, la première, fit quelques allusions à son mariage prochain, se plaisantant ellemême à ce propos. — Si un froncement significatif des sourcils de Santaglio ne l’eût arrêtée à temps, peut-être fût-elle allée plus loin et n’eûtelle pas épargné son prétendu.

Hortense n’était pourtant pas une fille dépravée, du moins à ce que dit Santaglio, qu’on ne pouvait guère en cette rencontre soupçonner de partialité;

mais la vertu avait chez elle affaire à rudes parties : — la fainéantise d’abord, — peut-être un peu l’amour du plaisir, — et surtout la bêtise ; — mais une bêtise amère et profonde, cette bêtise qui tient à une conformation imparfaite du cerveau, qui se manifeste par Inintelligence absolue des nécessités du devoir, des sentiments vrais ou faux au milieu desquels chacun existe, quelquefois par une sotte vanité de vices artificiels et surtout par l’inimaginable imprévoyance du lendemain. Cette bêtise innée, cet animal stupide qu’elles ont en elles et qui les conduit àson gré, privées qu’elles sont, pour la plupart, des conseils et des bons exemples de la famille, est ce qui perd presque toutes ces pauvres créatures.

Ainsi d’Hortense. — Elevée par d’honnêtes pa rents un peu éclairés, dans une fortune un peu meilleure, elle eût peut-être été une mère de famille respectable.

Il faut dire pourtant qu’elle gardait quelques ménagements. Certaines précautions dont elle ne s’écartait pas, la ponctualité avec laquelle elle se retirait à certaines heures marquées, témoignaient que, malgré le peu de cas qu’elle semblait faire de sa position prochaine, elle réservait sur ce chapitre quelque chose.

Il eût été en effet tout à fait inexplicable, avec ses instincts de fainéantise, qu’à défaut d’affection ou de reconnaissance, elle n’eût pas au moins quelque désir d’assurer son existence et son avenir sur le travail du pauvre diable assez naïf pour l’accepter.

Tout allait donc pour le mieux dans ce meilleur des mondes.

Un matin, — de bonne heure, — Santaglio dormait. — C’était son habitude de commencer la journée le plus tard possible.

Mais ce matin-là son sommeil était plus profond que d’ordinaire. La raison en était que Santaglio rentrant à peine du bal et venant de se coucher, il s’agissait de réparer doublement le temps perdu ; car Santaglio avait promis d’être levé à onze heures pour quelque promenade à l’île Saint-Germain où ailleurs. Hortense devait être de la partie.

Un coup fut discrètement frappé à la porte : Santaglio n’entendait pas. — Deux autres coups :

— Entrez !... cria-t-il d’assez mauvaise humeur.

Un pas qui lui était inconnu retentit sur le parquet.

— Qui est là ? dit brusquement Santaglio sans se retourner

— C’est... c’est moi, monsieur, répondit une voix qu’il ne connaissait pas davantage.

Alors Santaglio se retourna.

Il demeura quelque temps comme ébahi à la vue du singulier visiteur qui lui arrivait.

Dire que ce visiteur était bossu, ce ne serait pas assez : — assez sans doute pour vous faire deviner un sternum enfoncé, poitrine de cordonnier, et de longs bras pendant presque à terre ; mais comment me servir d’un mot, quel terme trouverais-je dans le vocabulaire des infirmités humaines pour vous peindre ces jambes contournées, s’enchevêtrant aux genoux comme les pieds d’un tabouret de cour ; cette tête maladive, osseuse et grimée, quoique jeune encore ; ce front déme-

su ré et chauve, ce visage souffreteux, non moins dévasté par la misère qu’altéré par la difformité ?

Et néanmoins, dans le regard timide et défiant qui sortait de sous cette arcade contractée, on démêlait je ne sais quelle fermeté intelligente qui arrêtait le sarcasme et vous faisait deviner une âme d’homme sous cette architecture de zoophyte. On sentait que si celui que la nature avait si cruellement traité était encore embarrassé pour taire accepter aux autres sa monstruosité, lui, du moins, avait depuis longtemps accepté sa disgrâce avec résignation et dignité.

Je me rappelle un mot de Santaglio, qui devait le peindre : — Son regard, me dit-il, était digne à force d’humilité.

Après cela, je n’ai que faire de vous décrire le costume : la redingote, décrépite, aux basques comme mouillées, le gilet piteux, le pantalon étriqué, tout cela tourmenté, dénaturé, presque changé de nom par le moule bizarre qui en était revêtu.

Il se tenait là, immobile, à distance respectueuse du lit, tournant entre ses mains un chapeau informe.

Santaglio ne savait que penser de cette étrange visite. Il ne pouvait admettre l’idée de relations quelconques entre lui et l’original qu’il avait devant les yeux. — C’est quelque créancier honteux qui se trompe d’étage, pensait-il.

J’ai dit que Santaglio était généreux. Pourtant sa fierté native et peut-être aussi d’anciennes habitudes de sa vie despotique des colonies lui suggéraient un ton passablement brusque toutes les

fois qu’il s’adressait à un inférieur. — Vous vous rappelez aussi son sommeil troublé.

— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-il brièvement.

Le petit bossu se décida à parler, mais il était visible que cet accueil augmentait encore son embarras :

— Pardon, monsieur, — dit-il en cherchant ses mots et d’une voix émue, — c’est à — monsieur Santaglio que j’ai l’honneur de parler?

— Après ? Oui, c’est moi.

— Pardon, monsieur, répéta l’incube de plus en plus décontenancé ; — je ne voudrais pas que vous prissiez mal ce que je vais vous dire ; — je comprends bien que je vous dérange... excusezmoi, — mais il s’agit pour moi d’une chose si... importante...

Et il s’arrêta, attendant un regard encourageant, qui ne vint pas, je dois le dire.

Il reprit avec efîort.

— On m’a dit, monsieur... Est-ce que vous connaissez mademoiselle Hortense ? — C’est une ouvrière qui loge dans la maison en face, ajouta-t-il après avoir attendu un instant la réponse de Santaglio.

— Qu’est-ce que cela vous fait? dit celui-ci, que cette curiosité inexpliquée irrita comme un manque de respect.

Les yeux de l’inconnu, de timides qu’ils étaient, devinrent suppliants. Si Santaglio n’eût pas été prêt à se mettre sérieusement en colère, il eût pu voir qu’ils étaient humides.

— Monsieur, — je vois que je vous fâche, et j’en suis bien chagrin ; — mais, comme je vous le disais, monsieur, il s’agit pour moi d’une chose

si grave !... — Peut-être ne connaissez-vous pas cette demoiselle... Mais, voyez-vous, monsieur, c’est qu’il court sur elle des bruits — bien extraordinaires, — et je dois l’épouser.

Santaglio, jusque-là, n’avait vu que deux choses : son sommeil interrompu et un importun, ce qui était pour lui un impertinent. A la dernière parole du nain, sa colère tomba tout d’un coup, et il se demanda pourquoi il n’éclatait pas de rire. Il voyait cet avorton ridicule, cette caricature vivante à côté d’Hortense.

Un peu de pitié faillit lui suggérer un mensonge, mais il lui répugnait d’abuser un homme qui s’adressait aussi directement à sa loyauté.

— Oui, répondit-il, je la connais. — Et maintenant laissez-moi tranquille et épousez le diable si vous voulez !

— Mais, insista le bossu tremblant, connaître?... — Voulez-vous me permettre de vous demander si elle est venue chez vous... hier?...

— Hier et avant-hier et tous les jours. — Laissez-moi dormir !

Le bossu frémit de tout son corps. Il fut obligé de s’appuyer contre un meuble pour ne pas tomber. Il se remit néanmoins, se traîna plutôt qu’il ne s’avança au milieu de la chambre, et vint se placer en face de Santaglio.

— Regardez-moi, monsieur, dit-il — (et en même temps il semblait se complaire à exagérer sa difformité, fléchissait l’une sur l’autre ses jambes tortues, ravalait sa poitrine étique, et laissait pendre de toute leur longueur, à ses côtés, ses bras démesurés ; il faisait luxe, en quelque sorte de sa laideur). — Je suis pauvre, je gagne péniblement ma vie ; je ne la gagne pas toujours !

— Mon mariage avec mademoiselle Hortense était le seul bonheur que je pusse espérer au monde...

— Adieu, monsieur.

Et il se retira.

Le petit tailleur était au bas de l’escalier que Santaglio se demandait encore ce qu’il devait penser de cette sortie. Il comprit pourtant qu’il venait de heurter quelque chose de sérieux et de respectable, qu’il avait été dur, qu’il avait quelque chose à réparer.

— Hé ! monsieur ? cria-t-il de son lit.

Mais le petit tailleur était déjà loin.

— Il m’ennuie ! se dit Santaglio en se rendormant d’un sommeil de plomb.

A onze heures arrivèrent Hortense et quelques amis. Santaglio avait mal à la tête : il avait dormi si profondément que l'événement de la matinée avait à peine laissé quelques traces dans son souvenir. Il en vint presque à croire qu’il avait fait un rêve, — un vilain rêve, par exemple !

On partit. La journée se passa joyeusement, et Santaglio ne se souvenait de rien.

Hortense était d’une gaieté folle.

A l’heure du retour, elle ne voulait plus reprendre le chemin de Paris. Il fallut partir cependant. Tout le long de la route ce ne furent que jeux, éclats de rire.

Le lendemain, quand le garçon d’hôtel entra dans la chambre de Santaglio, celui-ci lui trouva une physionomie bizarre. On eût dit que ce garçon apportait une grande nouvelle. — Dans ces cas-là, ces sortes de gens prennent des figures de circons-

tance, toutes mystérieuses et contenues qui amorcent la question.

— Qu’est-ce que tu as ? lui demanda Santaglio.

— Rien, monsieur, répondit le garçon. Mais il s’est passé cette nuit, sans que personne s’en doutât, — une drôle de chose.

— Quoi 1

— Ce petit tailleur qui demeure en face, — qui est venu vous parler hier matin, vous savez, on l’a laissé monter. — Eh bien ! il s’est pendu.

Santaglio tressaillit.

— Pendu ! dit-il.

— Oh ! mon Dieu, oui, dit le garçon. Il était froid comme un glaçon quand le commissaire est venu ce matin chez lui.

Le garçon ne demandait pas mieux que d’entrer dans de plus amples détails.

— Assez !.... lui dit Santaglio qui rêvait....

Hortense entrait.

Rien n’était apparemment changé en elle...

Elle s’informa des nouvelles de Santaglio, s’assit, se leva, joua avec la chaîne et la montre disposées sur la table de nuit.

Santaglio la suivait de son œil sombre.

— A propos ! dit-elle, vous ne savez pas ce qui est arrivé ?

— Eh bien ? dit-il d’un ton évidemment hostile.

Mais elle était fille à ne jamais rien voir.

— Eh bien î mon prétendu s’est pendu cette nuit. Il a écrit qu’il me laissait ses meubles.

Elle souriait presque.

Santaglio se leva d’un bond, et étendit, en signe, le bras vers la porte.

Hortense s’était levée aussi, le regardant avec inquiétude, et ne comprenant pas.

Mais au regard terrible de Santaglio, elle vit qu’il fallait se hâter d’obéir...

— Quelquefois, dans mes moments de tristesse, me dit en finissant Santaglio, il m’arrive de penser à ce misérable que j’ai tué !

— Allons ! allons ! dis-je en lui prenant la main.

— Ou que j’ai fait mourir. N’est-ce pas un peu la même chose ?

LE MORT GUERI

On a parlé ces jours derniers d’un mort magnétisé : M. Janin s’était chargé de vous en conter la spirituelle histoire. Vous avez lu la Morte amoureuse , et vous avez des Morts fiancés pardessus la tête.

Je vais vous parler, moi, d’un Mort qui guérit , et je vous dirai le nom de son médecin pour répondre d’avance aux incrédules !

— Il y avait donc une fois un mort.

Du moins se regardait-il comme tel.

De fait, ce personnage que, pour la commodité du récit, j’appellerai R... (il existe encore), R..., après une assez longue maladie, s’était un beau matin fiché dans la tête qu’il était passé de vie à trépas, — et rien ne l’en eût pu faire démordre.

R..., en aucun temps, n’avait eu la tête bien saine. C’était un esprit faible, inquiet, défiant. — En outre, peu solide de construction physique, s’entourant de mille petites précautions sanitaires, et faisant volontiers sa lecture de quelque bouquin médical. Dieu sait les biscornuités qu’il y pêchait !

En général, il arrangeait sa vie de façon, croyaitil, à ménager son économie animale, à dépenser le moins possible, à limiter ses mouvements, afin de faire organes qui durent. Il avait étudié et combiné strictement sa respiration, ne lui donnant que bien juste le nécessaire. Il ne se promenait pas, de peur de s’user.

Des théories !...

Ajoutons tout de suite que R... était assez riche, qu’il avait cinquante ans, et qu’il n’avait jamais voulu se marier. — Nécessairement.

Arriva le jour où ses supputations, calculs et combinaisons lui démontrèrent, clair comme le jour, qu’il ne devait plus avoir d’huile dans sa lampe. Le terme était venu. R... s’y résigna avec grande complaisance.

Il faut bien faire une fin.

C’est de ce jour que date la petite histoire que j’ai à vous conter.

La parenté, convoquée par ban et par arrièreban, avait en vain épuisé sa logique.

Le médecin ordinaire de R..., désarçonné par son inflexible obstination, blessé même, — il y a des médecins que leurs malades peuvent blesser ! avait cédé la place.

R... était mort ; c’était fini, il ne voulait pas entendre parler d’autre chose. Tout ce qu’il demandait, c’était qu’on lui jetât le drap sur la tête et qu’on s’occupât de son convoi. — Que diable ! Il ne pouvait pas tout faire.

Et comme les parents stupéfaits s’entre-regardaient sans prendre un parti, R... avait procédé de lui-même aux premières dispositions. Il avait pris le costume de l’emploi en se mettant nu

LE MORT GUÉRI

comme la main, ainsi que disent les gens qui ne portent pas de gants. — Et il s’efforçait de disposer le drap fatal, seJon le rite.

La famille l’entourait, consternée, écoutant ses doléances d’outre-tombe, ses supplications et ses colères. — Avait-on jamais vu un mort si mal servi I — Seulement, R... se répétant nécessairement dans ses formules, on commençait à se blaser un peu.

Et le malade de se lamenter.

— Eh ! les cruelles gens que vous êtes ! disaitil. Est-il permis, est-il charitable de laisser un pauvre chrétien sans sépulture ! Ensevelissez-moi, ensevelissez-moi, vous dis-je ! Depuis deux jours, — deux jours entiers, grand Dieu ! — que je suis mort, ne sentez-vous pas autour de moi une odeur cadavérique ? Si vous ne mettez point ordre à ceci promptement, vous en serez punis tous les premiers en attrapant une bonne fièvre typhoïde, — que je vous souhaite ! — Voyons, monsieur Bernard, oui, vous qui ôtes là, à me regarder sans rien faire, comme un imbécile ! — vous, maître Coupier ?...

Maître Coupier ne bougeait non plus que M. Bernard.

Alors R... entra dans une grande fureur, et s’adressant à un jeune homme, son plus proche héritier, qui se tenait attéré au pied du lit :

— Vous, mon neveu, — vous ! — je vous somme d’aller faire votre déclaration sur-le-champ, afin de procéder sans délai à l’inhumation, — sinon je vous déshérite : voilà mon dernier mot !

Lejeune homme secoua l’oreille à cette menace, et il se fit un mouvement parmi les assistants. Le défunt avait résol ûment enfoncé son bonnet jusqu’au

menton, et s’était laissé retomber sur son oreiller.

Le neveu, assez décontenancé, et sur qui tous les jeux étaient portés, parut hésiter un instant ; puis il prit son chapeau et sortit.

Dans la pièce voisine, il trouva deux collatéraux, l’un mâle, l’autre femelle. Ils lui demandèrent des nouvelles. Lejeune homme leur apprit ce qui venait de se passer.

Les deux collatéraux le regardèrent, puis se regardèrent avec un sourire singulier, — ce qui indisposa fort le neveu.

— Je ne vois pas, disait-il, ce qu’il j aurait de si plaisant pour moi à perdre la succession de mon oncle.

Il les quitta préoccupé et mécontent. La question était grave, en effet, et l’oncle entêté.

Une fois dans la rue, il mit ses mains dans ses poches, s’arrêtant pour se consulter et donnant de bon cœur à tous les diables la folie de son oncle.

A deux pas se trouvait la boutique du pharmacien qui avait fourni les drogues durant sa maladie. Le jeune homme entra et demanda conseil au pharmacien.

Le pharmacien lui fit des calembours.

De rage, le désolé neveu alluma un cigare et s’en fut faire un tour sur le boulevard.

— Pendant mon absence, pensait-il, mon oncle guérira peut-être de sa mort.

En passant devant les bains Chinois, il se heurta contre un de ses amis qui se curait les dents au soleil.

LE MORT GUÉRI

L’ami, qui avait bien déjeuné, — était d’humeur folâtre et en veine de conversation. Il parla avec volubilité de son prochain mariage, de l’argent qu’il avait gagné en jouant la veille et de l’estime profonde qu’il avait su inspirer en un quart d’heure, dans la rue, à une jeune dame qu’il voyait pour la première fois de sa vie.

Le neveu l’interrompit pour lui conter sa disgrâce.

L’ami s’en égaya d’abord ; puis, touché de son embarras, il essaya de le conseiller.

Mais, conseiller, — quoi ?

Au bout d’une demi-heure de conversation, ils n’étaient pas plus avancés.

— Eh ! mais, dit tout à coup l’ami, que ne vas-tu voir Alibert ? C’est un homme d’esprit !

— Que veux-tu qu’il me dise? répondit le neveu avec désespoir.

— Il n’en coûte rien d’essayer.

Le neveu réfléchit.

— Au fait !... dit-il.

Et il se dirigea vers la demeure du docteur Alibert, ex-médecin ordinaire de feu Sa Majesté Louis XVIII, si vous vous en souvenez bien.

. Au récit du jeune homme, l’auteur de la Physiologie des Passions ne put s’empêcher de rire. La figure piteuse du neveu racontant l’original caprice de son oncle eût produit partout le même effet. Le docteur écoutait cette bizarre histoire, l’interrompant de temps en temps pour s’informer de l’âge du mort imaginaire, de la façon dont il avait été traité antécédemment, de la durée de sa maladie, etc., etc.

— .... et son médecin s’est retiré hier, dit en terminant le jeune homme ; il ne veut plus revenir.

— Depuis combien de temps votre oncle a-t-il cessé de manger ? demanda Alibert.

— La semaine dernière, nous parvenions encore, bien difficilement, à lui faire prendre quelque nourriture. Mais depuis deux jours qu’il s’imagine être mort, il a solennellement défendu qu’on fît entrer une assiette dans sa chambre. Depuis quarante-huit heures, il est complètement à jeun.

— Eh bien ! monsieur, dit Alibert après un instant de réflexion, nous allons voir ; je vous suis.

Durant la route, le jeune homme, un peu rassuré par la présence du célèbre médecin, lui donna de nouveaux détails et lui fit un tableau assez comique de sa situation de neveu à demi exhérédé. — Alibert souriait.

— Monsieur, dit gaiement le jeune homme en mettant sa main sur la clef, — vous avez en vos mains César et sa fortune.

Ce neveu s’appelait César.

Cependant l’oncle défunt, rassuré par le départ de son neveu, avait repris un calme plus convenable à sa situation.

— Je serai enterré ! je serai enterré ! chantonnait-il entre ses dents, — ou mon gredin de neveu dira pourquoi !

— Pouah ! — fit le docteur en entrant, — il y a une bien mauvaise odeur ici.

Ce mot fit bondir comme par ressort le mort sur son séant.

— Enfin ! cria-t-il en tendant les bras vers le nouveau venu, — enfin voilà un homme ! un homme qui... — Vous trouvez qu’il y a une mauvaise odeur ici, monsieur ? Je le crois bien, c’est pne infection ! Pensez donc, monsieur, que je suis

LE MORT GUÉRI

mort depuis deux jours ! Je dois être en putréfaction, cela est sûr.

— A la bonne heure, dit le médecin.

— Et ces gueux-là, monsieur, poursuivit R..., ces gueux-là me refusent la sépulture. Dans quel intérêt, je vous le demande un peu ! Ils se sont entendus avec mon médecin pour se moquer de moi. — Heureusement, monsieur, que votre honnêteté me rassure et qu’elle va me faire raison de cette canaille.

Alihert s’approcha du lit.

— Vous êtes mort, monsieur ?

— Depuis quarante...

— .... huit heures, c’est bien. — Cela se voit de reste.

Ravissement de l’oncle.

Alibert fit un tour de chambre et vint se placer, comme on dirait, au premier plan, à la gauche du spectateur, afin de dominer la scène. Puis il dit gravement :

— Nous allons tout à l’heure procéder à l’ensevelissement !

R... tressaillit d’aise et devint immobile.

Alibert lui tira le drap sur le nez.

— Veuillez, dit-il à l'assistance, veuillez faire placer deux bougies allumées sur cette table, près du lit ; — entr’ouvrez la fenêtre, — bien !

— Vous savez, monsieur, poursuivit-il en s’adressant au neveu, ce qu’il vous reste à faire. — Je vous prierai seulement de me faire apporter une aile de poulet et une bouteille de vin de Bordeaux. Je n’ai pas déjeuné, et il convient qu’en votre absence quelqu’un demeure auprès du corps,

R... se raidit comme une barre de fer.

Cela dit, Alibert s’installa dans un fauteuil,

étendit les jambes et s’appuya sur le bras gauche, dans l’attitude du recueillement.

Puis, sur un signe, tout le monde se retira.

— Monsieur, dit le docteur, après une pause, mon devoir professionnel m’oblige à vous adresser certaines questions...

— Faites, monsieur!... répondit le défunt sous sa couverture. — Ah ! le brave homme ! ajoutait-il en aparté ; ah ! le brave homme !...

— J’imagine, monsieur, que dans la prévision de l’événement qui vous frappe, vous n’avez pas été sans penser...

Un mouvement convulsif fit onduler le drap. Le mort risqua un œil : — cet œil était étincelant.

— Permettez, monsieur ! je vous dirai que j’ai à cet égard les principes les plus arrêtés. J’ai vécu philosophe...

— Ce n’est pas de cela, monsieur, que je voulais vous parler, interrompit le docteur ; je sais respecter les convictions des... personnes ; mais je viens de voir que vous avez une famille. Vous avez songé sans doute à faire vos dispositions ?. .

— Eh ! depuis longtemps, monsieur !

— De sorte que votre testament...

— Il est là, monsieur, s’écria le mort en mettant hors un bras nu qu’il étendit vers le secrétaire.

— Et vous n’avez rien à changer à ces dispositions ?...

— Absolument rien.

Et, se ravisant :

— Le seul changement que j’ai envie d’y faire, c’est de brûler mon testament pour punir ce scélérat de neveu qui me refusait la sépulture !

LE MORT GUÉRI

Ici les interlocuteurs furent interrompus par le domestique qui apportait le déjeuner.

Alibert fit placer la table près du lit mortuaire et se mit à jouer bruyamment du couteau et de la fourchette.

— Yous n’avez jamais été marié, monsieur ?

— Ah ! monsieur, Dieu m’en préserve !

— Eh ! eh ! — Le mariage a bien aussi ses agréments. Une femme aimable, jolie... etc., etc.

Là, une conversation d’un quart d’heure sur les femmes. Le docteur fit quelques portraits. — Il y en avait de blondes, il y en avait de brunes, à la poitrine large, aux belles épaules. Le mort ne s’allumait guère : cependant il répondait, — et pour ce faire, comme le parler en sourdine commençait à le fatiguer, il rabattit le drap au rez de sa bouche.

— Pardon ! vint à lui demander tout simplement le docteur, — vous ne voudriez pas goûter un peu à ce poulet ?

— Moi! fit R... abasourdi.

— Il est exquis. — Voyez comme cette aile est dorée !...

— Moi !!!

— Eh bien ?

— Sans doute.

— Dans ma position, y pensez-vous ? il y a deux jours que je suis mort.

— Qu’est-ce que cela fait ?

— Vous plaisantez ?

— Pas le moins du monde. — Puisque vous parlez, vous pouvez bien manger ?

QUAND j’ÉTAÎS ÉTUDIANT

— Ah !... fit le mort, qui parut surpris de la déduction.

Et le docteur, sans insister, déboucha violemment la bouteille, remplit son verre copieusement, le vida, puis fit claquer sa langue deux ou trois fois avec satisfaction, — comme les dégustateursexperts.

— Excellent ! dit-il. — Vous avez... — vous aviez une cave bien montée ?

— Mais oui. — Des vins de Bordeaux surtout.

— Pas de Bourgogne ?

— Peu. — Je n’en buvais pas, moi, — et comme je recevais peu de monde...

— C’est un tort, je crois. Le vin de Bourgogne a bien son prix ; il a une chaleur qui manque à l’autre.

— Oui, répondit le mort, mais le vin de Bordeaux a un bouquet... — Aspirez-moi celui-là, je vous prie. Comme cela, tenez !

Et il huma l’air avec ses lèvres froncées en bourse.

— ... Hein ?

— Il est délicieux, dit le docteur après avoir obéi.

Et il renouvela l’essai.

— Si je ne croyais pasêtre indiscret, ajouta-t-il, je vous prierais de m’en céder un ou deux paniers.

— Cela me serait impossible, et je le regrette, dit le mort attaqué dans son vif ; il m’en reste très peu, et...

— Puisque vous êtes mort, que vous importe ? vous n’en boirez plus.

LE MORT GUÉRI

R... parut contrarié. — Le docteur n’insista pas.

Et la conversation continua.

Au bout d’un quart d’heure, le défunt était presque sur son séant.

Que vous dirai-je ? — À la troisième reprise, R... émoustillé par l’appétit du docteur, mâchonnait sans trop de répugnance quelques brins de poulet, et buvait goutte à goutte un verre de son fameux vin de Bordeaux.

Il y prit goût, — et il fallut qu’Àlibert se fâchât pour l’empêcher d’en trop prendre.

Chez les estomacs fatigués, — qu’ils le soient par l’excès ou par l’abstinence, la digestion s’opère laborieusement.

R. . . ne tarda pas à tomber dans une somnolence que le docteur favorisa du mieux qu’il pût, en lui racontant un feuilleton en vingt volumes.

R... s’endormit.

Je ne vous expliquerai pas comment le sommeil assoupit peu à peu l’excitation des nerfs, et comment la réaction de l’estomac neutralisa l’action du cerveau affaibli par les diètes précédentes.

Au réveil, le défunt ne voulut voir personne, pas même son neveu, et le docteur, quoiqu’il fît, ne put lui faire desserrer les dents que pour lui faire avaler une nouvelle ration de poulet et de vin de Bordeaux, après l’absorption desquels il s’assoupit de nouveau.

Bref, —

A huit jours de là, feu R... lisait son journal au soleil, le neveu était rentré en grâce, et les collatéraux repartis pour le Mans ou telle autre ville qu’il vous plaira choisir.

C’est ainsi qu’Alibert fit un miracle et guérit un mort.

Du moins me l’a-ton raconté.

Cette nouvelle a été faite en collaboration avec mon ami regretté Charles Asselineau, à qui revient aussi presqu'entière la seconde partie de Grands et petits Remords.

De même pour tes Gants Vert- Pâle, écrits en collaboration avec notre cher Jules de la Madelène.

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