‹ Quand la Nuit Fut VenueChapitre 10 sur 24 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Nous étions contents tous les deux moi, d’avoir reconquis le bien que j ‘avais été menacé de perdre; Ellénore, de se trouver àla fois généreuse, sensibJe et prudente.

(Benjamin Constant : Adoljhe.)

La convalescence d’Irène se poursuivait dans la calme beauté de septembre, mois charmant où l’été jette ses derniers feux pour dorer les grappes et velouter les pêches.

On dirait que la nature exprime alors toute sa sève : Fructidor et Vendémiaire se confondent en lui comme le soleil s’y marie à la brume. C’est l’épanouissement somptueux avant la mort des choses : la nature ne consent à mourir qu’après s’être donnée toute. . .

Déjà des teintes automnales ensanglantaient la frondaison du parc. La cime des

arbres baignait dans un perpétuel couchant et la vigne vierge, au mur, pendait comme une écharpe déteinte, lavée par la pluie.

Des vols de ramiers tournoyaient dans la vallée, attendant le soir pour gagner la futaie; debout, à l’extrémité du promontoire, le grand pin chantait la mer houleuse et refroidie.

Irène se promenait par les allées, au bras de Gilbert. Les forces renaissaient en elle, vaporeuse et pâle dans sa longue capuche de bure; son visage s’était affiné et en même temps durci. L’arête plus vive du nez, l’ombre violette creusant les yeux donnait à son masque, hier encore de vierge ingénue, une expression presque tragique.'

Elle admirait combien à travers les saisons elle demeurait en harmonie avec ce parc : son cœur, lourd en désirs, gonflait dans sa poitrine, comme un fruit mûr et elle pensa que la loi est la même qui commande à l’arbre et à la créature animée.

Près d’un bassin où tombaient et nageaient.

poussées par le vent, les feuilles rondes des peupliers, elle se mira.

— Gojnme j’ai maigri, dit-elle.

— Mais non, répliqua Gilbert, vous n'avez pas changé, vous ne pouvez pas changer!

Irène comprit ce qu’il voulait dire et s’èn irrita. Elle avait cru que Gilbert lui appartiendrait sans partage de l’instant où, jeté dans la nuit, il serait retranché du monde et voici que d’elle même était née une rivale qui ne connaîtrait ni maladie, ni vieillesse.

Un cygne noir au bec rouge sombre traversa le bassin; empenné, majestueux, et déroulant son col pour mendier une pâture, il troubla l’image qui se réfléchissait dans l’eau. Irène entraîna Gilbert, satisfaite de *ce présage. Didier venait à leur rencontre, son album sous le bras et ses crayons à la main :

— Gilbert, dit-il, nous ferions bien de rentrer : le soir tombe, l’air fraîchit et cela ne vaut rien à Irène. An surplus, je voudrais te dire deux mots.

Il marcha à leurs côtés^ tous les trois se dirigèrent vers la maison.

Depuis sa maladie, Irène ne s’était pas trouvée seule avec lui. Par un accord tacite, sachant qu’ils ne pouvaient plus ni se taire, ni parler, ils s’accrochaient désespérément l’un et l’autre à la présence de Gilbert. Mais la veille, après le dîner, au moment de remonter dans sa chambre, Irène, en lui tendant la main, l’avait regardé et lui avait dit, résolue :

— Ce sera pour demain!

En guise de réponse, Didier s’était incliné sur la main qu’elle lui offrait et avait appuyé longuement sur le poignet ses lèvres à la fois brûlantes et humides. Un grand trouble avait envahi Irène : elle sentait son énergie fondre sous ce baiser et, se sachant à bout de forces, elle répéta avec énergie, bien qu’à voix basse, d’un ton qu’elle voulait indifférent :

— Pour demain!

Ils arrivaient tous les trois devant les marches du perron : Didier se baissa et cueil-

lant un œillet pourpre, le tendit à Irène.

— C’est le dernier... les autres, sont fanés.

Leurs regards se croisèrent, Irène, arrivant au sommet des marches, se retourna vers lui :

— Voici l’endroit fatal, expliqua-t-elle avec un enjouement feint, c’est ici que j’ai failli, comme disent les paysans, attraper la mort!

— Ne plaisantez pas, chérie, répondit Gilbert l’entraînant vers le salon dont il avait fait son cabinet de travail; il ne faut point parler en riant de choses dont on aurait pu pleurer, ajoute-t-il d’une voix grave.

Puis changeant de ton : ^

— Irène, voulez-vous réclamer le thé? Pas trop fort, n’est-ce pas, à peine infusé...

Irène se dirigea vers la porte et sortit.

Se tournant alors vers Didier, Gilbert lui dit :

— Mon cher grand, je t’écoute.

Non saiis une certaine émotion, Didier cnerchait ses mots.

— Voilà... je n’irai point par quatre che-

mins, Gilbert : je suis ici depuis bientôt trois mois...

— Tu veux une permission de quarante “ huit heures? Rien de plus naturel... Accordé sans discussion.

. — Non, Gilbert, il ne s’agit pas d’une permission de quarante-huit heures. J’aurais pu m’en aller et te laisser cette assurance, puis t’envoyer une lettre d’Angleterre où je vais, mais un tel subterfuge serait indigne de notre amitié.

(( Mon vieux maître me conseille depuis longtemps d’aller étudier les Gainsborough, les Lawrence et lés Reynolds. Il trouve, avec raison, ma manière trop colorée, trop voyante, trop exubérante : il voudrait me voir analyser un peu ce^ clairs-obscurs moins clairs et moins obscurs que les Rembrandt. Par l’Académie des Beaux-Arts il m’obtient une bourse de voyage : mon séjour ne me coûtera rien et il se fait fort de m’assurer la commande d’un lord anglais de ses amis qui veut faire peindre le portrait de sa femme.

(( Tu sais combien je t’aime : si ma présence t’est nécessaire, indispensable, je resterai, mais songe un peu au sacrifice que tu m’imposerais avant de l’exiger. »

Le visage de Gilbert s’était rembruni : d’une main un peu nerveuse, il lissait sa moustache brune qui donnait à sa bouche un pli amer.

— Loin de moi, dit-il lentement, la pensée de nuire à ta carrière, mon cher Didier : mon affection n’a pas borné son ambition à t’être douce, elle souhaite encore t’être utile et je ne me pardonnerais jamais d’avoir été une entrave au cours de ta vie...

a Je te remercie de m’avoir parlé avec cette simple franchise : rien ne pouvait me toucher davantage. Mais j’aurais préféré, Didier, t’entendre aller jusqu’à l’extrémité de cette franchise, me dire ta pensée tout entière...

— Que veux-tu insinuer, Gilbert?

— Ceci, que tuas commencé ton petit discours par cette phrase : « Je suis ici depuis bientôt trois mois. » Elle m’avait par avance

instruit du reste. Puisque nous parlons à cœur ouvert, Didier, ne te froisse pas et permets-moi de t’exprimer combien je trouve légitime qu’après avoir fait auprès de moi un stage de garde-malade aussi long, tu réclames des vacances.,. Non, ne te récrie pas et laissemoi achever. Tu as accompli bien plus que ton devoir et peu d’amis, pour ne pas dire aucun, eussent été capables d’un dévouement aussi continu, aussi spontané. En ces circonstances, comme toujours, tu as été toi-même, c’est-à-dire le plus tendre et le plus admirable des frères. Mais, en me donnant ce réconfort, en me témoignant cette amitié, tu n’as pas abdiqué ta personnalité, ni renoncé à ton avenir : quitte-moi donc, Didier, éloignetoi de moi... Je ne conserverai dans ma nuit qu’une gratitude infinie. Je ne dirai pas : il est parti; mais : il est venu. Tu étais présent dans les jours douloureux, c’est assez pour que je te garde une reconnaissance que rien n’altérera...

Didier baissait la tête et sentait des larmes

brûler le bord de ses paupières : il ne pouvait pas se défendre et gardait le silence; Gilbert en abusa et, donnant libre cours à son ressentiment, s’écria :

— Je serais un monstrueux égoïste si je voulais te retenir ici en forçant ta bonté. Je te condamnerais à la réclusion parce que je suis moi-même retranché du monde ? Quel abus de pouvoir et quelle inqualifiable tyrannie ! Avec cela que ce doit être gai, la compagnie d’un aveugle dont on s’est, dans une minute d’attendrissement, constitué le caniche!...

Didier éclata en sanglots et Gilbert savoura cette défaite. Une expression fugitive passa sur son visage : expression de triomphe et aussi de cruauté.

— Mon pauvre Didier, fit-il en se levant et en allant s’asseoir sur le bras du fauteuil où Didier pleurait, comme un enfant, à petits coups.

« Vois combien tu es émotif! Comme un rien te désoriente ! — il passa son bras autour

QU Aïs D LA NUIT FUT VENUE...

du COU de son ami — sèche vite tes yeux avant qu’Irène ne rentre : elle croirait que nous nous sommes querellés. Dis-moi pourquoi tu veux partir? Tu penses bien que je ne crois pas un mot de ton histoire de peintres anglais et tu serais incapable de me lire la lettre de ton vieux maitre. Tu mens très mal, Didier, et je t’en aime davantage...

« Avoue, pourquoi veux-tu portir?

Didier se taisait toujours.

— cause dTrène?

A ces mots qui le frappèrent au cœur, Didier eut un sursaut de tout sou être. Gilbert se méprit sans doute sur son mouvement, car il ajouta :

— J’ai touché juste... Eh bien, rassure-toi, nous avons longuement parlé de toi, Irène et moi, pendant sa maladie. Elle a pu te témoigner parfois de riiumeur, peut-être de la malice, mais elle ne m’a pas caché qu’elle avait pour toi une solide amitié. Tu te trompes sur les sentiments qu’Irène a pour toi, mon cher Didier. . .

La porte venait de s’ouvrir et Irène rentra, portant elle-même le plateau où était le service à thé : elle le posa; ses mains tremblaient un peu.

— Vous ne savez pas, Irène, ce que vient de me dire Fami Didier ? Il veut nous quitter, ma chérie, Didier veut s’en aller...

— C’est sans doute, répondit Irène du fond de la salle en étendant avec un couteau du beurre sur le pain grillé, c’est sans doute que Didier a des affaires urgentes et il serait véritablement mal à nous de le retenir...

Les sourcils de Gilbert se froncèrent, et sa lèvre inférieure avança un peu, ce qui, chez lui, était un signe évident de contrariété.

— Non, Didier n’a aucune affaire urgente qui le rappelle, et je comptais sur vous, Irène, sur vous seule, pour le dissuader de partir.

Gilbert, en scandant cette dernière phrase, s’était levé et tournait un visage irrité dans la direction d’Irène : ses cheveux bruns, rejetés en arrière, découvraient un front résolu. Irène le vit, il lui sembla tout à coup

que ces prunelles mortes la regardaient, pénétraient son cerveau et allaient surprendre son secret si elle ne se hâtait de parler.

Les mots hésitaient dans sa bouche : « Il faut que Didier parte, se répétait-elle intérieurement pour se rendre courage, il faut absolument que Didier s’en aille ! » et, comme absorbée par la confection de ses tartines, elle ne répondit pas. Une gêne plana silencieusement dans le salon où l’on entendait seulement le couteau d’Irène grincer sur le pain rôti.

— Irène, dit alors impérieusement Gilbert qui perdait patience, Irène, ne voulez-vous pas vous joindre à moi pour persuader Didier de demeurer avec nous, du moins quelque temps encore?

Irène s’avança alors vers les deux hommes et, se plaçant à contre-jour, elle fixa le visage de Didier dont les yeux suppliants attendaient son arrêt. Ce ne fut point cependant une faiblesse qui fit hésiter Irène, mais une véritable épouvante à la pensée que,

par son mutisme prolongé, elle allait faire naître un soupçon dans l’esprit^ de Gilbert.

Un violent combat se livrait en elle : à cet instant, elle connut les extrémités de la souffrance amoureuse. S’il demeurait, elle pouvait craindre tout.

S'il partait, elle ne le reverrait plus, et elle y consentait, mais ce qui la troublait, c’était le visage de Gilbert : elle comprit qu’il les observait tous les deux pour les juger...

Alors, d’une voix douce, elle dit, s’appuyant sur le bras de Gilbert :

— Mais vous avez raison, mille fois raison, Didier ne nous fera pas cette injure : plus tard, nous lui rendrons sa liberté, mais aujourd’hui nous ne saurions lui permettre de déserter...

Le visage de Gilbert se détendit : il laissa tomber ses paupières sur ses yeux aveugles, comme on désarme un fusil.

Se tournant vers Didier qu’une joie immense envahissait, Irène ajouta sans quit-

ter le bras de Gilbert, comme si elle y cherchait un appui, une défense ;

— Vous nous restez, n’est-ce pas, Didier? — Puisque vous le voulez tous les deux, murmura-t-il.

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