‹ Quand la Nuit Fut VenueChapitre 9 sur 24 · CHAPITRE YII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YII

Une vie qui cherche sa vie n’est pas une vie. C’est vivre qued’estre bien aise de vivre.

{Ménandre : traduit par Jean Racin^.) • •

Un sommeil rempli d’épouvante, traversé de cauchemars, abolit pour quelques heures la conscience d’Irène.

Quand elle revint à elle, quand ses yeux s’ouvrirent, elle aperçut Gilbert assis contre son lit, la main sur la sienne. La tête lui faisait mal et des choses troubles passaient devant ses yeux.

Par Gilbert elle apprit qu’elle avait eu une fièvre violente, déliré, et qu’on venait d’aller chercher le médecin.

Tout à coup, elle se souvint. Elle revit l’orage, les éclairs et le visage de Didier penché sur le sien à l’instant de leur adieu : une seconde elle ferma les paupières pour s’abandonner à la volupté douloureuse de

cette vision, puis, une peur lui vint d’avoir parlé durant son délire. Elle n’osait interroger Gilbert, et, pourtant, elle eût tout donné pour savoir.

A cette pensée, des gouttes emperlèrent son front, sa main se crispa sur le drap.

— Ma chérie, murmura Gilbert avec une infinie douceur, n’est-ce point une juste revanche ?

Elle s’inquiéta, redoutant qu’il répondît à sa préoccupation secrète.

— Quoi? demanda-t-elle.

— Ceci : qu’à mon tour je sois votre gardemalade?

Rassurée, Irène prit la main de Gilbert et, mue par le désir humble d’un pardon, elle appuya sur ses lèvres la main qui cherchait à se dérober. Gilbert se penchant sur son front l’embrassa.

— Je souhaitais, dit-il, de pouvoir vous rendre un jour tout ce que par vous j’ai connu de réconfort miraculeux, et ma seule crainte, Irène, c’est de ne point posséder le secret

de VOS bienfaits. Mais vous devrez, quand vous quitterez ce lit, vous appuyer sûr mon bras et je vous guiderai dans la maison, jusqu’au jardin...

Puis tout naturellement, il ajouta :

— Quelle imprudence fut la vôtre de rester sur la terrasse par un semblable temps!

De nouveau, Irène se sentit pâlir: elle fit un effort surhumain pour ne point que sa main tremblât dans celle de Gilbert : elle craignait de trahir son trouble et ce fut d’une voix mal assurée qu’elle répondit :

— J’étouffais dans ma chambre: après avoir tenté de dormir, je me suis relevée, j’avais soif et je suis descendue chercher de l’eau fraîche. L’orage semblait encore lointain ; avant de remonter je voulus respirer sur la terrasse...

— J’ai pensé une seconde vous y rejoindre.

— Vous m’aviez' donc entendue ?

— Oui, je venais moi-même de relever le store de ma fenêtre...

A ces mots, Irène sentitson cœur s’arrêter.

— Quand la pluie se mit à crépiter, continua Gilbert de sa voix égale, je revins à la fenêtre baisser le store et je me couchai, vous croyant dans votre chambre, endormie depuis longtemps.

Une joie soudaine inonda le front d’Irène, ce fut comme si une brise fraîche avait chassé la fièvre: il ne savait pas! il ne savait pas !

Un instant elle avait pensé que Gilbert, s’amusant à ce jeu cruel, retardait à dessein les phases de son supplice : à présent, elle se sentait légère, délivrée, et, dans un élan déraisonnable de gratitude, elle attira Gilbert sur sa poitrine.

On annonça le médecin : après avoir longuement examiné Irène, il dit :

— Ce ne sera qu’un violent refroidissement, vous pourrez vous vanter d’en être quitte à bon compte.

Gilbert le reconduisit.

Demeurée seule, Irène envisagea qu’elle aurait pu mourir. Cette pensée depuis son

réveil ne l’avait même pas effleurée et maintenant surtout que le péril était conjuré, elle regretta de ne pas mourir. La mort lui semblait désirable, naturelle dans une telle situation.

Elle se représentait avec complaisance le désespoir de Gilbert qui trouverait dans son souvenir, toujours vivant, la force de traîner ses jours. Elle vit aussi Didier, dérobant furtivement sur son visage glacé le baiser qu’elle lui avait refusé. Elle sourit à cette funèbre image sans que rien dans l’appareil de la mort n’épouvantât son esprit. D’avoir considéré tranquillement cette vision, de l’avoir laissée se dérouler devant ses yeux la purifiait et Texaltait :

— La mort est un grand pardon, se dit Irène, et tout s’efface sous sa main : les. traits contractés pendant l’agonie reprennent sous ses doigts leurs sereine majesté et lui empruntent souvent une beauté inattendue. Mes lèvres se refermeraient sur mon secret, et mes mains, que l’on joindrait pieusement, dans

QÜA>"D LA >’UIT FUT YEA’ÜE...

r attitude delà prière, se croiseraient sur mon amour. On cueillerait toutes les roses du jardin, celles qui se sont ouvertes sous la pluie d’hier, les héliotropes et les œillets rouges dont j’ai senti cette nuit Fémouvant parfum.

« Mon âme serait affranchie des liens anciens et nouveaux qui la tiennent prisonnière. J’aurais renoncé pour toujours à cet incessant mensonge qu’est la vie.

« Croyante, je l’ai été, je ne le suis plusguère, mais, spiritualiste, je conçois le bonheur de se fondre dans un espace qui n’aurait pas de bornes, un infini qui ne serait pas un néant; de flotter dans une région qui ne serait ni l’emparée, ni la terre, mais quelque nébuleuse, où ne régnerait ni la lumière du soleil ni les ténèbres de la nuit, mais une clarté diffuse, indécise et apaisante... Là demeureraient les seules âmes qui ont aimé et souffert ; les autres poursuivraient leur course folle, suivant l’attraction qui fait mouvoir les êtres et les choses ; elles continueraient de

tournoyer, de s’élever, de descendre tandis que les premières demeureraient immobiles, ayant enfin conquis le droit à l’équilibre qui ,est le repos éternel et parfait...

Comme Irène cessait de philosopher, Gilbert rentra, gai et rassuré, et il confirma par sa joie exubérante le danger auquel Irène venait d’échapper.

Elle lui en voulut d’être satisfait et de ne point respecter par son silence le rêve qu’elle venait de forger; elle fèignit de vouloir dormir.

Gilbert murmura :

— Je vais rejoindre ce pauvre Didier qui fait peine à voir: comme à moi, vous lui avez fait une belle peur...

Il se retira sur la pointe des pieds. Irène n’avait pas osé questionner Gilbert au sujet de Didier, bien que cette question lui brûlât les lèvres. Dans l’hypothèse de sa mort, la situation de Didier devenait excellente. Il demeurait auprès de Gilbert pour consoler celui-ci en la pleurant avec lui et rien désor-

mais ne venait interrompre, ni menacer le cours de leur amitié. Mais devant la réalité, Irène ne se dissimula point que la situation lui paraissait moins bonne. Il n’était donc point parti?

En vérité, elle trouvait naturel qu’il fût resté : d’abord pour ne pas s’éloigner d’elle durant qu’elle était menacée dans sa vie, ensuite parce qu’un départ trop prompt eût surpris Gilbert et l’eût peut-être inquiété. Oui, Didier avait eu raison de ne point partir et il serait temps d’aviser à ce départ pendant la convalescence d’Irène. Elle se trouva heureuse à la fois de sentir la chère présence et que cette présence fût justifiée. Elle se demanda s’il monteraitla voir, si elle pouvait y consentir et, dans le cas où il viendrait, ce qu’ils pourraient bien se dire.

Ce fut Gilbert qui, le premier, en parla :

— Ne pensez-yous pas, Irène, pouvoir autoriser Didier à vous rendre visite?

— Il vous l’a demandé? fit-elle vivement.

— Non, il est discret, mais il se morfond

et souffre à coup sûr d’être tenu éloigné. Permettez-vous que je l’appelle?

— Non, plus tard... quand je n’aurai plus de fièvre.

— Irène, dit alors Gilbert, je ne voudrais pas que vous fussiez injuste à son égard. Depuis longtemps je vous observe — quand on n’y voit plus, on écoute, et les moindres intonations deviennent significatives — et je crains de remarquer chez vous, à son égard, un sentiment, sinon d’hostilité, le mot est un peu fort, mais de défiance. Si cela était, Irène, je vous demanderais de prendre sur vous, car ce serait, à coup sûr, le plus grand chagrin que vous me puissiez faire. Vous savez que, après vous, Didier est l’être que je chéris le plus au monde. Je l’aime non point de cette banale amitié par quoi s’attirent souvent les hommes entre eux, mais de cette tendre et profonde affection qui soude à jamais deux cœurs et deux intelligences. Sans doute avons-nous des pensées différentes : il n’a pas toujours compris mes

livres et je n’ai pas toujours percé le secret de sa peinture, mais pour bien s’aimer il est inutile, superflu, de penser de même, il suffît de sentir de même ; l’accord se fait par la sensibilité plutôt que par l’esprit.

(( Lorsque vous demeuriez indécise avant de vous résoudre à partager ma vie, c’est lui qui fut mon refuge et qui me réconforta. 11 souffrit de mon angoisse comme il avait joui de mon espoir. A aucun moment, cette amitié parfaite ne prit ombrage de cet amour naissant.

(( Alors, je fis ce rêve de l’existence à trois : je n’ignorais pas que la bassesse ironique du monde s’exercerait aux dépens de cette trinité. Mais qu’est-ce que le monde pour ceux dont le cycle sentimental est clos? Ne sommes-nous pas notre propre horizon comme notre propre société? Le monde attend peut-être quelque chose de nous, mais nous n’attendons rien de lui. Sa loi n’est point la nôtre.

(( Les succès qu’il me fait, je ne les

dédaigne pas, mais c’est malgré lui que je les obtiens : il ne me les donne pas, je les lui arrache. Lorsque, pendant des années il a étouffé un talent et qu’enfin ce talent éclate, s’impose, le monde cherche à s’en emparer et dit : « Je l’avais deviné et je l’ai fait. » J’accepte son hommage comme je méprise son empressement tardif. Par la gloire, je le conquerrai peut-être, mais lui ne me possédera point!

« Aussi ai-je limité à vous, Irène, et à mon cher Didier, ma sensibilité aussi bien que mon orgueil. Mon talent, si j’en ai, se vivifie à votre contact, il n’est rien sans vous. Quand je vous sens près de moi le travail me passionne, j’écris par vous et pour vous, murmurant ces mots immortels de Pétrarque :

Non omnibus loquar sed mihi^ et tibi^ et his...

« A votre contact encore, j’ai senti mon ambition secrète et intermittente prendre un corps certain.

« Je crois que Didier, de son côté, trou-

verait à vous peindre une source d'inspiration aussi abondante et aussi pure.

« Ne croyez-vous pas que ce serait merveilleux et unique de se sentir Tun l’autre un peu la cause des progrès de l’un et de l’autre?

« Irène, ma chérie, considérez cette amitié comme celle-ci considère notre amour et aimez encore à travers qui j'aime ! »

Pendant tout ce discours, Irène demeurait muette et saisie : elle tremblait que Gilbert s’arrêtât et qu’il lui fallût répondre. Une telle confiance l’épouvantait et une telle hauteur de sentiments, cette fois encore, lui montrait l’indignité de son cœur.

Elle eut la force de murmurer :

— Gilbert, voulez-vous faire savoir à Didier que jele verrai demain?

Gilbert la prit dans ses bras et l’embrassa longuement.

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