‹ Quand la Nuit Fut VenueChapitre 11 sur 24 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Je mettais alors tout mon plaisir à aimer et à être aimé.

(Saint-Augustin : , Confessions, L. II. Ch, iii.)

Didier a décidé de ne point partir et Gilbert vient de regagner sa chambre.

Derrière lui, Faveiigle a fermé la porte à clé ; cherchant des mains un grand fauteuil de cuir, dans l’embrasure de la fenêtre, il s’y laisse choir, donnant libre cours à son agitation.

— Lâche ! murmura-t-il, lâche ! lâche ! qui a peur de demeurer seul dans la nuit, comme un enfant, lâche qui préfère souiller son amour, déshonorer son amitié, plutôt que de les perdre... Dans quelle abjection ai-je glissé et quelle main m’a jeté si bas!

Le front dans ses mains, il est prostré ; bourdonnantes et presses, ses pensées tournoient autour de lui, essaim de mouches

lumineuses. Elles s’opposent, se contrarient, il ne peut en fixer aucune : toutes lui échappent.

J’étais là, songe-t-il, dans ce fauteuil’ lorsque la rafale me jeta au visage, en lambeaux de paroles mon amour déchiré... Gomment ai-je pu ne pas mourir ? Comment ai-je pu retrouver ces deux êtres en qui j’avais placé non seulement ma confiance, mais ma vie ?

(( O Didier, et vous, Irène, ne suis-je pas le premier coupable? Mon égoïsme farouche ne vous a-t-il pas rapprochés l’un de l’autre, multipliant les pièges sous vos pas? Quelle inconscience est la mienne et combien, dans votre faute, vous êtes meilleurs et plus nobles que moi !

(( Vous étiez tous deux ma seule raison d’espérer et de vivre : si vous m’aviez quitté, il ne me restait plus qu’à m’anéantir... Ah! la mort ne m’effraie pas et, aujourd’hui, j’irais à elle comme vers la lumière, mais mon cœur me retenait : lui, se refusait à»

cesser de vivre parce qu’il voulait encore aimer!

« J’avais emporté dans ma nuit la chère image, l’image adorée qui ne me quitte point et je ne me suis aperçu qu’en m’attachant follement, passionnément à elle, par toutes les forces de mon esprit et de mon souvenir, je me détachais peu à peu de celle à qui j’avais volé son reflet... Il me semblait que les deux figures ne se superposaient plus et que la véritable Irène, après s’être livrée toute, dans un de ces regards où le corps se vide par l’âme qui se donne, était morte dans mes bras, là-bas, sur le promontoire où le soleil m’abandonnait.

« Il me semble encore que la femme dont j’entends la voix, dont je respire le parfum et dont je touche la chair n’est plus qu’une statue et que j’ai dérobé, pour ne plus le lui rendre, le secret qui l’animait. . . Non, il n’est pas possible que mon Irène soit vivante et que je ne la voie plus !

« Mes mains ont conservé la forme de son

corps, j’ai pétri une autre Irène avant d’entraîner la première dans les ténèbres! Pourtant j’ai besoin d’entendre cette parole, de respirer ce parfum, de toucher cette chair. . . Pourquoi?

<( Si celle que je ne vois plus s’éloignait, peut-être celle que je vois pâlirait et s’effacerait comme un songe... j’oublierais ! J^oublierais! C’est précisément ce qui m’épouvante...

J’étais donc sincère tout à l’heure, lorsque je suppliais Didier de rester et lorsque j’outrageais son amitié pour l’obliger à demeurer? Comédie? Non, vérité, vérité! Ce supplice en témoigne et le tourment où je suis, la fièvre qui me brûle épurerait mon action si celle-ci paraissait vile !

« J’aime et je ne veux pas qu’ils s’en aillent, parce qu’après eux, je ne pourrais plus aimer...

<( Je veux croire en eux; ils auront la force de supporter l’épreuve à laquelle je les soumets. Ils demeureront, ils se parleront, ils

se ^verront, ils se frôleront parce que sans cela, ils ne demeureraient pas à mes côtés, sans cela je ne leur parlerais pas, je ne les sentirais pas près de moi et leur présence m’est nécessaire, comme l’air que je respire !

(c Mais ils ne failliront pas, non, fils ne voudraient pas me trahir...

(( D’ailleurs, dans lanuit, mon âme veille ; rien ne lui a échappé, dès’le premier jour une sorte de 'prescience l’avertit et l’instruit du péril. Lorsque je devinerai qu’ils sont à bout de forces, j’apparaîtrai, sans rien dire, et tout sera suspendu. . .

(( Leur chair pourrait faiblir? La mienne s’interposera et je serai l’éternel fantôme qui emporte la table du festin au moment où les convives se sont assis et ont étendu la main...

« Ils souffriront ? Qu’importe, ils vivront ! Ils aimeront! Et qui donc ne préférerait pas souffrir à ne plus aimer ?

(( Au surplus, ne serai-je pas le sûr gar-

dieu de cet amour en Tempêchant de devenir coupable? Ils s’aimeront, mais le remords ne viendra pas les assaillir ainsi que, parfois, il m’assaille... Leur espoir mourra tous les soirs et renaîtra chaque matin : ils pourront se considérer sans honte et sans dégoût, car ils seront restés dignes d’eux-mêmes s’ils n’ont pas su demeurer dignes de moi !

« Mon affection, disais-je aujourd’hui à Didier, ne borne pas son ambition à t’être douce, elle veut encore t’être utile ; elle sera donc utile !

« Et vous, Irène, vous aurez connu cet amour que je n’ai pu vous donner pleinement, parce que, dans l’instant où vous naissiez à lui, où, frémissante, vous vous jetiez sur ma poitrine, mes yeux ont cessé de réfléchir votre visage et se sont refermés à jamais sur sa vue!

(( Oui, cet amour après quoi, jeune fille, vous soupiriez, et que vous aviez cherché dans mes livres avant de le chercher en moi^ je n’ai su que l’éveiller sans pouvoir le satis-

faire: il eût fallu pour cela que je pusse demeurer dans le rayonnement de votre beauté, que, le matin, en coiffant vos cheveux, le soir, en mettant vos parures, vous vous répétiez : C’est pour lui que je veux être belle, c’est à lui que je veux plaire.

(( Mais quoi ! mes yeux morts sont une glace sans tain où ne passent que des ombres. Ils ne sont plus dignes de vous, Irène, si vous m’appartenez en quelque sorte, à votre insu, je ne vous appartiens plus... » Pendant qu’il songe ainsi, Gilbert entend Irène et Didier rire dans le jardin. Incertain, il ne peut démêler s’il est heureux ou malheureux, son âme demeurant en proie aux sentiments les plus divers.

— Aveugles! murmure-t-il, aveugles, vous êtes bien ceux dont l’Écriture a dit : oculos habent et non videbunt. Je suis votre clairvoyance, car c’est moi, du fond de ma liuit, qui dois désormais vous conduire, vous guider à travers votre lumière...

Une voix cria du jardin :

— Gilbert!

Il esquissa un mouvement pour se montrer à la fenêtre, puis, se rassit, attendant un second appel.

— Gilbert!

C’était Irène qui l’appelait; alors, il se leva et répondit. La voix reprit ;

— Ne viendrez-vous pas faire une courte promenade avant le dîner?

- — Je descends, fît Gilbert, et je vous apporte un manteau.

Puis, pour lui-même, il ajouta, en quittant la fenêtre :

— Eux aussi, ils ont peur d’être seuls.

Une lueur éclaira son visage, il descendit

pour rejoindre Irène et Didier dans le jardin.

— Quand ils ne m’appelleront plus deux fois, murmura-t-il, ce sera le signe...

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