‹ Quand la Nuit Fut VenueChapitre 12 sur 24 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Cet amour que vous repoussez est indestructible : l’effort même que je fais en ce moment pour vous parler avec un peu de calme est une preuve de la violence d’un sentiment qui vous blesse.

(Benjamin Constant : Adolphe.)

Irène a consenti à se laisser peindre, Didier commence les esquisses de son tableau.

Lorsque dans Fattitude qu^il a étudiée, prescrite, elle se dresse devant lui sur ce promontoire où Gilbert n’ose point revenir dans la crainte d’une émotion trop violente, Didier s’enorgueillit à la pensée qu’Irène offre à lui seul le spectacle de sa beauté. Volontiers il s’abîme en cette contemplation muette.

Combien de fois le crayon demeure-t-il immobile entre ses doigts !

Impatiente, Irène frappe de son petit pied le' sol où les aiguilles du pin tressent un tapis glissant, car, si elle s’est rendue au désir de Didier, ce n’est point dans le but de favoriser leur amour.

Bien-au contraire, Irène a l’espoir que, derrière l’artiste, disparaîtra l’amant, car elle a souvent entendu dire par les peintres et par Didier lui-même que« le modèle n’existe pas». Le modèle est un sujet : il n^inspire point le désir, quelle que soit la perfection de ses formes. Irène, dans ses rapports nouveaux avec Didier, s’est souvenue de cela pour inventer ce subterfuge au détriment de leur amour.

Mais Didier, ce jour-là, ne songeait guère au tableau. Ses esquisses maladroites se multipliaient sans résultat : il les froissait avec indifférence, autour de lui, elles jonchaient le sol.

— Ma main tremble, murmura-t-il, je ne sais ce que j’ai.. .

Au-dessus de leur tête, le pin largement ouvert comme un dais, modulait une chanson triste, sans fin. Puis, de temps en temps, sa posante ramure craquait, tandis que ses branches basses continuaient de menacer l’horizon, ébréchées comme des tronçons de glaives.

— L’arbre ne chante pas, reprit Didier, il se plaint, Irène, il se plaint et vous ne l’entendez pas. Les choses nous comprennent, les saisons existent pour nos sentiments aussi bien que pour la terre. Voyez ces fumées qui montent des prairies : ce sont les voiles de deuil où se traîne la nature, en ce pauvre automne. L’arbre les a vues venir, ces brumes, et il gémit.

— Non, Didier, l’arbre m’apparaît différent : il s’apprête à la résistance, au combat. Voyez comme se hérissent ses branches, même les plus mutilées. Il siffle un air de défi et il dit à la tempête qüi se ramasse pour bondir, là-bas, au coin de l’horizon : Tu passeras, mais je ne passerai point!

Didier comprit qu’Irène était armée, qu’elle s’était ressaisie. Cette indifférence l’exaspéra, il voulut la vaincre.

— Gomment étiez-vous placée, Irène, quand Gilbert vous vit pour la dernière fois ? N’était-ce pas un soir presque pareil à celuici? Voyez les admirables teintes du couchant :

se peut-il qu’elles fussent plus belles? Mais sans doute votre visage n’avait-il pas cette dure impassibilité... Votre corps tout entier vibrait, Irène, et vous ne craigniez point de vous livrer à ce frémissement... »

Il se leva et s’approcha.

— Vous deviez être un peu comme je vous vis, à la lueur des éclairs, la nuit où se déroula ce magnifique orage... Non, ne m’imposez pas silence ! Vous avez peut-être oublié, mais, moi, je n’oublie pas. Dieu, Irène, que vous étiez belle! Cette fois, c’était plus qu’une angoisse partagée qui animait votre regard, c’était plus qu’un effroi qui crispa vos lèvres à l’instant où je me penchais sur elles, pour les cueillir...

« Ah! Irène, je ne vous demande rien, je ne veux rien prendre que vous ne me donniez, n’ayez pas peur et ne reculez pas ainsi... Je mendie sèulement une parole, un aveu : dites, dites, Irène, ce sentiment qui vous agitait alors, était-ce le même qui vous avait transfigurée ici, lorsque Gilbert crispait ses

mains sur vos épaules, oiseau de nuit prêt à emporter sa proie? »

Irène avait marché jusqu’au bord du talus, effrayée par le visage de Didier. Les bras étendus, il semblait ne plus se posséder; le chevalet gisait à terre, au milieu des feuilles, des esquisses froissées. Frissonnante, elle ramena son écharpe sur ses épaules avant de répondre.

— Mieux eût valu, Didier, que je fusse morte au lendemain de cette nuit...

(( Dans la fièvre qui m’étreignait j’âi gardé assez de lucidité pour ne pas crier l’aveu qui me venait aux lèvres, même à travers le délire j’ai su garder mon secret; croyez-vous que ce soit pour le laisser échapper ce soir où, debout et bien vivante, j’ai retrouvé avec les forces du corps un peu de celles que l’ânie avait perdues?

(( Ce que vous faites est mal, Didier, vous me torturez à plaisir : je ne veux même pas vous donner le spectacle de ma souffrance, pourtant ne continuez pas sur ce ton, mes

nerfs ne le supporteraient pas, mon cœur se briserait dans ma poitrine.

— Irène, vous savez bien que ce n’est point un plan que je poursuis : nous ne sommes pas maîtres de nos sentiments. Ils sont en nous avant que nous n’ayons consenti à leur présence.

— Certes, mon pauvre ami, nous ne sommes pas maîtres de nos sentiments mais nous sommes maîtres de leur expression.

— Notre amour est si fort, Irène, qu’il nous vaincra nous-mêmes!

— C’est ce que nous verrons! fit-elle en passant devant lui, le visage pâle, mais résolu.

Quand ils rentrèrent, au son de leur voix, Gilbert pensa : « Ils se sont encore querellés; » il leur en sut gré; aussi, pendant toute la soirée, s’ingénia-t-il par sa gaieté à forcer leur humeur.

Pendant le dîner, il se fit enjoué, mais il n’alla point sans remarquer l’insistance d’Irène et de Didier à ne point s’adresser

la parole directement Fun à Fautre. Au cours de la conversation, ils affectaient de choisir Gilbert comme intermédiaire des pensées qu’ils échangeaient.

Feignant de s’y méprendre, Gilbert fit cette réflexion d’un air détaché :

— 11 est vraiment dommage que vous ne puissiez vous accorder au sujet de ce pauvre tableau : car il est bien certain que vous vous êtes encore disputés.

Heureuse du prétexte que, sibénévolement, lui offrait Gilbert, Irène le saisit avec empressement et sans défiance.

— Oui, dit-elle avec une volubilité nerveuse, Didier n’est jamais satisfait; il me fait changer de pose à chaque instant et si cela continue...

Didier l’interrompit.

— Peut-être, dit-il d’une voix lente, en fixant Irène, peut-être le modèle ri’apportet-ilpas à mon projet toute la bonne grâce désirée.

Le sens caché de cette phrase n’échappa

nullement à Gilbert qui continua néanmoins de feindre l’ignorance. Il crut bon d’intervenir.

— Vous n’allez pas recommencer? fît-il en souriant.

Irène échangea avec Didier un regard qui était un muet mais profond reproche : « Gomment avez-vous pu, signifiaient ses yeux, essayer de tromper une semblable confiance? Ne sentez-vous pas un remords vous poindre l’âme comme il point la mienne de vous avoir encouragé par l’aveu de ma détresse? »

Didier baissa les paupières sous l’acuité de ce regard, s’avouant coupable.

Et tous les trois se turent en proie à une honte égale, mais cependant différente.

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