CHAPITRE XI
La prière vraiment belle n’a point d’utilité matérielle.
{Les Mille et une Nuits.
Trad. Mardrus, F, XXIX.)
...Mais il est plus sage de supprimer la description d’un tel degré d’égarement et de félicité.
(Stendhal, Le Rouge et le Noir.)
Irène est dans sa chambre : elle vient de joindre les vantaux de la fenêtre parce que de cette nuit d’octobre, elle redoute le brouillard humide et frais qui étire ses blanches vapeurs sur les pelouses. Un secret pressentiment la surprend et l’émeut.
Très tard elle a recopié à la machine les derniers feuillets dictés par Gilbert; à travers la cloison, elle cherche à deviner la respiration régulière du jeune homme endormi.
La présence de Didier sous le même toit l’inquiète de plus en plus, car l’humble réserve de celui-ci, ses alternatives d’audace et de repentir la remplissent de crainte. Elle ne peut endurer ce visage malheureux, ces
lèvres qui, à distance, semblent mesurer Fempreinte des siennes sans oser formuler leur désir. Parfois, elle le voudrait injuste encore comme le jour où il tenta de la troubler, pendant qu’elle posait Elle sou-
haiterait qu’il se montrât violent, brutal même, parce que la force éveille la force ou tout au moins la lutte. Mais depuis le soir où à table, elle lui adressa d’éloquents reproches dans un regard, Didier, soit par repentir, soit par calcul, a changé de tactique. Plus de mots agressifs, ni même d’allusions. Ce grand et fort garçon dont le corps musclé et le blond visage ne semblent point faits pour les dépressions de la rnélancolie, promène, taciturne, un visage douloureux et des yeux attristés.
Contre la souffrance d’autrui, Irène s’est toujours connue sans défense; la pitié se mêle de tenter son amour par cent prétextes au milieu desquels se débat sa raison incertaine. Dans l’inclination naturelle qui la ferait pencher vers une parole de réconfort, elle
est arrêtée par cette crainte que d’une consolation naisse un encouragement : car de même qu’elle se découvrit simplement pi^toyable vis-à-vis de Gilbert, alors qu’elle s’était crue amoureuse, Irène, à l’égard de Didier, redouterait de se découvrir amoureuse, alors qu’elle se croit pitoyable...
Un bruit sec contre la vitre lui fait tourner la tête vers la fenêtre qu’une lune pâle, laiteuse, opalise faiblement : sans doute quelque phalène attirée par la lumière s’est-elle cognée contre le carreau.
Machinalement elle prend un livre, c'estun vieux missel dont chaque page est marquée d’une image, d’un signet ou d'une Heur séchée. Ses doigts en caressent la reliure de veau roux, glacé, ou un peu d’or s’attarde, reflet de ferveurs anciennes : ellel’entr’ouvre, le feuillette, mais les lettres rougis et noires ne lui rappelant rien, s’alignent sur le papier, vides de sens. Pourtant, c’est dans ce missel que la grand’mère d’Irène lui apprenait à lire et c’est dans ce missel qu’on lut
la prière des agonisants quand son père mourut : la prière des agonisants? Irène répéta ces trois mots que, jadis, elle eût prononcé avec effroi et pensa, indifférente, que d’avoir si souvent évoqué la mort, ils étaient euxmêmes sans vie, privés d’âme, impénétrables.
Une seconde fois, le bruit sec contre la vitre lui fait relever la tête. Elle se dirige vers la fenêtre et voit, sur le carreau, une minuscule étoile, pailletée de lune, évidemment produite par un choc : doucement, elle fait jouer l’espagnolette, ouvre, et se penche. Tout d’abord, elle ne distingue que les vapeurs de la brume ouatant les arbres frileux et dépouillés. Puis, ses yeux se sont portés vers une ombre qui se dresse sur la terrasse, contre la balustrade... Didier!
Irène a dû croiser ses mains sur sa poitrine pour ne pas crier ce nom, étouffé dans sa gorge : « Que me voulez-vous? » murmure-t-elle dans un souffle.
— Je veux vous parler : il faut que je vous
parle, Irène, répond Didier d’une voix également contenue.
Du geste il lui fait signe de descendre ; il supplie et montre à Irène la place où tous deux se tinrent serrés contre le mur, pendant l’orage.
Mais c’est précisément pourquoi Irène ne descendra point : on peut se défendre contre les êtres vivants, on ne se défend pas contre les choses. On peut ne pas écouter la parole amoureuse, on ne peut pas s’empêcher d’entendre la voix des souvenirs anciens... Quand les lèvres se sont tues, le décor parle. La Femme ne prête point l’oreille aux propos de l’Homme mais le banc est là sur lequel ils se sont reposés, l’arbre est debout qui fut témoin de leur délire, la nuit s’étend qui a recueilli leurs serments...
Tout s’unit pour renouveler et accentuer la défaite; dans le silence même où l’on isole sa résolution, une voix pénètre qui dit, impitoyable : « C’est ici que tu défaillis pour la première fois, c’est ici que, dans un regard.
dans un soupir, dans une simple pression de main, tu t’es abandonnée, livrée ; qu’aban-^ donnerais-tu, que livrerais-tu de plus en te donnant tout entière ? Ne furent-elles pas enivrantes, vertigineuses, divines, ces minutes où, les paupières closes, mais les lèvres entr’ouvertes, tu sentais ton cœur inondé d"une tendresse inconnue ? Que tu le veuilles ou non, tu défailleras à nouveau et la même émotion t’attend, plus violente peutêtre. Tu es venue ici armée contre ta sensibilité, tu ne savais pas qu’il fallait aussi t’armer contre ta mémoire ! »
Brusquement Irène se rejette en arrière, comme si un des cailloux que Didier avait lancés contre l'a fenêtrel’avaitatteinte elle-même au front : « Demain ! » fait- elle à mi-voix en repoussant les vantaux.
Puis, comme pour se donner une sécurité déplus, elle tire les rideaux et revient, chancelante mais victorieuse, s’abattre à genoux au pied de son lit, le front contre le bois incrusté de cuivre. La lampe, posée sur un
guéridon, a la flamme douce et triste des cierges, Irène se figure veiller une morte, une morte qui lui ressemblerait. Les plis du couvre-pied dessinent une forme ténue et une tache d’ombre fait un creux rond entre les oreillers.
En relevant les yeux, Irène aperçoit un Christ, tout jauni, écartelé sur une croix d^'ébène. Instinctivement elle tend les mains vers lui et, tandis qu’une voix, dans son cœur ne cesse de répéter le nom de Didier, ses lèvres balbutient: « Mon Dieu! Mon Dieu!..» Des formules oubliées reviennent à sa mémoire, du fond de sa détresse, Irène désemparée, cherche à se souvenir d’une prière. « Mon Dieu, murmure-t-elle, vous qui êtes tout amour, sauvez-moi ! » Elle se traîne à présent sur les genoux^ les yeux fixés sur le Christ d’ivoire, dans l’attente folle que, détachant ses mains percées de clous, il les incline sur elle pour la sauver : « Je vous aime ! Je vous aime !... »
Mais non ! Le Christ ne la regarde point ;
sa tête penchée sur Tépaule, vers le mur, semble dormir. Il se détourne d’elle !
Alors, Irène se révolte de ne point rencontrer dans la prière Tapaisement des sens et de Fesprit : elle ne sait pas, elle oublie que pour trouver Dieu, il faudrait d’abord qu’elle se retrouvât elle-même...
— Je vous aime î Je vous aime ! s’écriet-elle encore, éperdue, avec la certitude que cette prière est un blasphème et que son invo cation douloureuse, suppliante, ne s’adresse pas à Dieu, mais l’outrage...
Devant l’impossibilité de purifier ce verbe, de sanctifier ces syllables, qu’importe que le Christ ait détourné la tête puisque ce n’est point son visage sur lequel se pose obstinément la pensée d’Irène ! Rien de mystique ne la possède car le mysticisme divinise l’amour humain, tandis qu’Irène humanise, malgré elle, l’amour divin. Elle pensait que la Foi abandonnée se retrouve à l’heure du péril, mais s’il en faut beaucoup pour être consolée, il n’en faut qu’un peu pour
être sacrilège. Alors, puisque Dieu ne veut pas l’entendre, puisqu’elle n’est pas digne de sa miséricorde, l’idée lui vient de courir à la chambre où repose Gilbert, d'ouvrir la porte, de l’éveiller et de s’abattre sur sa poitrine comme un enfant qui veut échapper au cauchemar. Elle se lève, les genoux lui font mal, son front est brûlant. Elle appuie sa tête contre la paroi du mur dont la fraîcheur lui semble glaciale ...
Soudain, un violent courant d’air fait vaciller la flamme de sa lampe. La porte qui donne sur le palier tourne lentement sur elle-même, poussée par une main inconnue... Les vantaux mal fermés de la fenêtre se sont ouverts en même temps et un souffle plus fort éteint la lampe... pas assez tôt cependant pour qu’lrène n’ait eu le temps d’apercevoir, debout sur le seuil, Didier, Didier qui la regarde avec des yeux d’une fixité de somnambule.
Les ténèbres Font étourdie, l’encapuchonnent, la paralysent. Elle veut crier, mais déjà une main puissante a fait ployer sa taille,
Fétreint, la soulève de terre, tandis que des lèvres fiévreuses, brutales, s’écrasent sur les siennes : il lui semble que le plancher se dérobe, que le vide l’attire et qu’elle y croule sans pouvoir ralentir sa chute ^vertigi-
neuse...