CHAPITRE XII
Je te suis également d’un pas joyeux et ne te quitterai, ma lumière^ ma vie. Soutiens mes pas et ne cesse de me diriger, de m’exhorter.
(J -S. Bach. La Passion selon Saint-Jean.
Didier est parti dès le matin pour Paris, une dépêche l’a rappelé : sa mère est au plus mal. Irène souffrante, en proie à la fièvre, n’a pu lui dire aü revoir. Les persiennes de sa chambre demeurent closes : la lumière du jour trop crue, blesserait le pauvre front endolori de la malade.
Personne, Irène ne veut voir personne.
Gilbert, inquiet, craint une rechute et cette fluxion de poitrine redoutée par le médecin, au lendemain de l’orage.
Hasard étrange qui fait coïncider le retour, offensif du mal avec cette fuite précipitée de Didier...
Fuite? Non, départ. Il n’y a là qu’une rencontre, qu’un effet de cette croyance popu-
QUAIS^D LA jN’UIT FUT VENUE...
laire qui veut qu’un malheur n’arrive jamais seul. Car Irène a véritablement la fièvre et une fièvre violente. D’autre part, Didier n'eût pas osé invoquer un tel prétexte s’il avait eu le dessein de fuir.
D’ailleurs, pourquoi fuirait-il? Gilbert est certain que rien n’est intervenu qui puisse troubler Irène et Didier. Il se rappelle la méthode rigoureuse, impitoyable, avec quoi il a noté depuis le commencement les progrès d’un sentiment qu’il juge désormais stationnaire. Peut-on se tromper aux inflexions de la voix? Un geste donne matière à interprétations diverses, les paroles ont des sens cachés, mais la voix, le son de la voix !
Pour exprimer les choses les plus indifférentes, quelles ressources n’a-t-il point ? les émotions secrètes se trahissent par le voile qu’elles empruntent pour se cacher, l’indifférence du visage égare ceux-là seuls pour qui voir suffit. Mais quand la parole devient sourde, l’écho du cœur qui la reçoit ne l’est pas. Le silence même n’est-il point le plus
souvent rempli par ces vibrations inappréciables qui sont comme les âmes errantes et inquiètes des mots à naître?
Tel est l’avis de Gilbert : il ne doutait ni de son observation, ni de sa volonté* La première lui semblait infaillible, inattaquable, la seconde demeurait la maîtresse despotique, cruelle peut-être, mais tutélaire, du jeu qui passionnait en ce moment Irène et Didier. Dans son orgueil et dans son âme haute, Gilbert croyait que sa présence suffisait à régler le cours d’un sentiment qui, loin d’alarmer son cœur, en servait les desseins égoïstes.
Sans heurter à la porte, il l’ouvrit doucement et pénétra dans la chambre où reposait Irène, s’avançant d’ün pas léger vers le lit.
Si furtif que fût le bruit, Irène Fentendit et tout son être se crispa au souvenir de cette porte ouverte, cette nuit même, plus délicatement encore, par les doigts audacieux de Didier. Elle vit Gilbert se diriger vers elle, les mains tendues, comme il en usait à l’ordinaire pour se guider et s’étonna de se trou-
ver indifférente, fermée à toute crainte comme à toute émotion. Elle se rappela Fangoisse qui la tenaillait au lendemain de la nuit d’orage, les remords qui l’assaillaient lorsque, confiant, Gilbert se penchait sur elle, ainsi qu’aujourd'hui, imprimant ses lèvres douces et attristées sur son front bru lant de fièvre. Ces remords, elle ne les ressentait plus, et pourtant!
Pourtant, hier encore, son cœur n’était chargé que de lourds désirs inassouvis, que de pensées inexprimées, et voici que devant l’irréparable de la faute commise, sa conscience s’oblitérait, sans révolte.
Une lassitude, un immense dégoût la remplissait, mais elle était sans colère contre elle-même, sans rancune contre Didier.
Irène n’était point de ces femmes qui se cherchent une excuse dans la surprise d’une violence, ou dans le trouble d’un soir d’agonie; lucide, résolue, elle était sincère vis-à-vis d’elle-même comme elle s’apprêtait à l’être vis-à-vis de l’homme, mari ou amant.
quel qu’il fût, qui l’eût contrainte à un aveu.
Elle se rendait parfaitement compte que, si Didier avait abusé du désarroi de ses sens et de son esprit, tôt ou tard elle en serait venue là ; cette vérité s’imposa à elle avec une force inéluctable et, puisqu’elle était tombée, elle n’aurait pas, du moins, vis-à-vis d’autrui, cette lâcheté si commune, si vulgaire, de ne pas assumer sa part de responsabilité. Elle trouvait même dans cette certitude une^ satisfaction qui la relevait à ses propres yeux. Ce courage nouveau, succédant à son abattement de la veille, puis à cet incroyable vertige qui l’avait jetée frémissante dans les bras de son vainqueur, lui rendit un peu d’estime pour elle-même.
Comme sa fièvre précipitait devant ses yeux les images les plus folles, elle songea à ces mendiants espagnols qui, n’ayant plus qu’une loque pour se couvrir, savent s’y draper, plus fièrement que des princes.
— Vous avez encore commis quelque imprudence, murmura Gilbert à mi-voix.
« Vous VOUS êtes refroidie hier à la promenade, ou cette nuit en laissant votre fenêtre ouverte, car on m’a dit que ce matin elle était grande ouverte quand vous avez sonné, et voici la méchante lièvre revenue. Cette brume des nuits d’automne est véritablement empoisonnée, Irène, elle pénètre le corps, l’imprèghe, s’enroule autour du cou pour l’étrangler ou glisse sur la poitrine pour la glacer.
11 se tut. Alors, Irène, incapable de soutenir une conversation aussi banale, résolut de l’émou^ oir pour qu’il participât, au moins indirectement, à sa propre agitation.
— Que deviendriez-vous, si je mourais?
demanda-t-elle d’une voix dolente.
Gilbert sursauta, et dans une sorte de cri passionné il répondit :
— Ne dites pas une chose pareille, Irène, si vous ne voulez pas me voir à l’instant même plus en péril que vous-même : Pourquoi proférez-vous de telles paroles? Est-ce un caprice ou, véritablement, troublée par la fièvre,
seriez-vous à ce point frappée de votre état?
— Ce n’est pas un caprice, reprit-elle, douloureuse, ce n^est pas un caprice et la mort ne me fait pas peur...
— Etes-vous donc lasse de vivre ?
— Je le crois, Gilbert, je le crois sans en être certaine; tout désir de penser ou d'agir s’est éteint en moi et je me sens engourdie par une insensibilité qui n’est peut-être pas le commencement de la mort, mais qui est certainement une préface à la grande, à la parfaite immobilité.
— Hé quoi! seriez-vous à ce point rebutée par le triste chemin où votre dévouement, je n’ose dire : votre amour, vous a poussée à me suivre ?
— Vous reportez toujours tout à vous, Gilbert; ne pouvez-vous concevoir que les êtres qui vous approchent aient leur vie propre, une pensée que ne pénètre pas votre pensée, un sentiment qui n’est pas nécessairement frère du vôtre?
— Non, si vous m’aimez.
— Je VOUS aime, Gilbert, et c’est bien pourquoi j’éprouve cette indéfinissable langueur. Lorsqu’on a choisi l’amour au commencement de Texistence, comme but de vie, et, lorsque, enfin, après l’avoir appelé de toutes ses forces et cherché, on le rencontre, il me semble qu’on a terminé sa carrière ; la seule consécration possible d’un tel amour, c’est la Mort, car l’un des deux, l’amour ou soi, doit mourir, et rien ne m’épouvanterait comme de lui survivre !
En disant ces paroles, une lueur incendiait son regard, irradiant ses joues soudain empourprées. Il lui semblait, dans cette minute, qu’elle était prête aux plus héroïques folies et qu’un chant s’élevait de son cœur, plus passionné que le Cantique des Cantiques.
Si Gilbert avait pu suivre le regard d’Irène, il ne se fût point mépris ; loin d’être dirigé vers lui, ce regard était fixé sur un horizon lointain, infini, qui s’étendait au delà du monde réel, au-dessus des mers lointaines.
Mais absorbé dans une confiance que son orgueil renforçait, Gilbert s’agenouilla et posa sa tête sur l’oreiller d’Irène. Celle-ci ne le sentit pas, abîmée dans la contemplation du rêve qui était issu brusquement de cette nuit prodigieuse. A présent, elle était certaine d’aimer, elle connaissait l’amour dans toute sa splendeur, à la fois magnifique et terrifiante. Elle le contemplait, pour la première fois, face à face, et la majesté du dieu ]ui semblait emprunter au soleil la chaleur, ’éblouissement, la fécondité de ses rayons.
Envahi lui-même par cette soudaine clarté, Gilbert balbutia comme au premier jour :
— Vous êtes ma* lumière !
Car il ne doutait point que cette flamme allumée par lui au cœur d’Irèiie ne dût servir à réchauffer son propre cœur dans cet automne qui s’étendait sur le parc en même temps que sur leur amour. L’Image qu’il gardait en lui-même et devant quoi brûlait nuit et jour sa pensée, veilleuse de l’obscur sanctuaire, s’aviva tout à coup au point qu’il crut
revoir Irène frémissante et radieuse lui tendre son visage, comme un miroir.
Puis ce furent à nouveau les ténèbres.
Le jour s’écoula sans qu’entre eux fût prononcé le nom de Didier.
Grisé par l’assurance de sa victoire, Gilbert l’oubliait.
Enivrée par la certitude de son amour, Irène se taisait.