‹ Quand la Nuit Fut VenueChapitre 15 sur 24 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Mon enfant, ma sœur.

Songe à la douceur

D’aller Jà-bas vivre ensemble :

(Baudelaire : L’Imitatiom au Vo;yage.

Le docteur exigea, sitôt la fièvre disparue, qudrène quittât ce climat où un danger constant, un mal étrange et mystérieux rôdait autour d’elle. L’ombre des allées la faisait frissonner; la brise, à peine levée, la froissait comme les feuilles tombées de la futaie découronnée.

Longuement, le dernier soir, elle demeura le front collé à la vitre de sa fenêtre. Elle était heureuse d’échapper à l’emprise des souvenirs en fuyant ce décor : triste aussi de déserter les seuls lieux du monde où elle avait connu l’amour.

Elle voulut, frileusement couverte, parcourir une dernière fois les sentiers du jardin, Gilbert exigea de l’accompagner et.

pèlerins dont Fâme était devenue dissemblable, ils arrivèrent [au promontoire ^où le grand pin tutélaire larguait une voilure si sombre qu’Irènene put s’empêcher d’en faire la remarque.

— Ainsi était le navire de Thésée quand il quitta Naxos pour voyager vers la Crète, murmura Gilbert, troublé par ce présage.

Irène lui décrivit la vallée que recouvrait une immense brume sur laquelle, en effet, la colline avançait comme un navire : rien ne

subsistait...

Les champs étaient noyés, les bois, submergés : un crêpe avait aboli l’horizon familier. Dans la nature et dans le cœur dTrène s’effacaient l’un après l’autre les vestiges du passé, images d’un été et d’un amour disparus.

Elle tâcha de réagir contre la mélancolie dont elle ressentait les premières atteintes ; d’un ton léger, elle plaisanta :

— L’automne marque les départs en posant des housses de brume sur toutes les choses

pour qu’elles ne se fanent pas et que nous les retrouvions intactes au retour. »

Intérieurement, elle pensait au contraire que cette brume figurait le rideau qui, dans un drame sépare le premier acte du seco’nd et se ferme sur un décor pour se relever ensuite sur une perspective nouvelle. /

Gilbert, ne voulant point qu’elle s’attardât, immobile, auprès de ce brouillard si proche qu’il en sentait l’humide baiser sur ses moustaches, l’entraîna vers le parc. Ils traversèrent la noble futaie où les troncs lisses érigeaient au-dessus du manteau d’or feuillu leur émouvante nudité. Avant de franchir le seuil, Irène souhaita revoir l’allée des roses : Gilbert la laissa seule et rentra.

Ainsi faisait-elle quand, petite fille, elle devait partir en vacances ou quitter la campagne pour la ville : elle courait à chaque chose familière, en proie à un subit attendrissement, comme si elle n’eût jamais dû la revoir.

Seuls, triomphants au milieu du jardin

dévasté, les rosiers s’alignaient, respectueux, attendant que par leur allée défilent en lent cortège les splendeurs mortes de Tété. Cramponnés à un piquet de bois, ils refusaient de mourir, tandis que leur sang affluait du corail des épines aux calices entr’ouverts. Leur feuillage lui-même s’empourprait le long des tiges recourbées et folles. Les fleurs s’offraient, comme des lèvres... Irène se pencha sur chacune et les baisa ; elle leur savait gré d’avoir été la cause de son premier émoi, lors de cette belle après-midi d’été où Didier l’avait suivie dans cette allée. Elle se rappela les sanglots qui, soudain, l’avaient humiliée, surprise. A cette époque, elle ignorait le véritable amour et ne se connaissait pas elle-mème. Il avait fallu que les paroles, douces comme des jnains qui dépouillent d’un manteau inutile de belles épaules nues, fissent tomber une à une les préventions de son âme. Ah! quelle douceur que de se sentir enfin comprise et aimée, aimée non plus pour le vain fantôme de sa

beauté mais aimée pour les replis mouvants de son esprit et de son corps !

Jamais comme ce soir elle ne s’était sentie légère : des fleurs tendues vers elle montait, non plus un parfum violent qui trouble, mais une senteur d’une infinie délicatesse, quelque chose de virginal...

Pourtant, Irène avait un amant : un amant! Çe mot lui sembla brutal et monstrueux, comme la première étreinte de Didier dans l’obscurité de la chambre, mais, à présent, il ne correspondait plus au bonheur impalpable et supérieur dont elle était enveloppée. Non, ces syllabes trop précises lui étaient étrangères, importunes. Irène n’a pas d’amant, elle aime, elle est aimée, voilà tout... Un amant, ce n’est point celui qui, se penchant sur la lampe à demi consumée, en a ranimé d’un seul geste la lumière si tremblante qu’un soupir eût pu l’éteindre. Un amant ne va point sans l’escorte des infamies qui insultent à l’amour comme l’esclave insultait au triomphateur : il suppose les rendez^-vous clandes-

tins OÙ l’on piétine l’estime et la dignité froissées, les complicités domestiques* qui dégradent, ces billets furtifs qui empruntent la honte ^es lettres anonymes...

A ces pensées, une rougeur monta au visage d’Irène. Tout se révoltait en elle contre la posibilité d’un abandon, d’une concession même aux pratiques du vulgaire.

L’amour qui la possédait, loin de la faire déchoir, l’élevait au-dessus de la terre : nulle femme, sans doute, avant elle, n’avait éprouvé un sentiment à la fois aussi ardent et aussi pur. Du moins, elle le croyait.

Certes, elle avait cédé à l’entraînement de ses sens parce que dans l’amour, hors la possession, il n’y a point d’expression satisfaisante, mais combien peu sa faute ressemblait à celle des amies qu’elle avait eues et qui envoyaient à leur amant la facture de leurs toilettes!

Pouah! Une amertume lui vint aux lèvres tandis qu’elle réprimait un gémissement d’horrejar et de honte.

Non, elle porterait en elle, et noblement, cette passion; elle saurait Fenclore au fond de son cœur, assez secrète pour ne rien redouter des atteintes salissantes du monde. Non, elle ne s’abaisserait à aucune de ces hypocrisies traditionnelles. Ses deux vies sentimentales, droites et parallèles, ne risqueront jamais de se confondre.

— Irène !

La voix de Gilbert Tappëlait, elle rentra.

— Irène, le facteur vient d’apporter une dépêche et une lettre, ce doit être de Didier. Voulez-vous me la lire bien vite?

Irène n’avait pas songé à cette épreuve. Elle ouvrit d’une main nerveuse le télégramme et lut : Mieux sensible^ mais pré-sence encore nécessaire^ donnez nouvelles. Affection. Didier. Fortheureusement, la lettre n’était pas de Didier, mais de l’éditeur : celui-ci accusait réception du manuscrit de Gilbert et promettait un grand succès à ce nouveau roman.

Entre ses doigts, Irène tenait le papier

bleu déplié : <( Donnez nouvelles », elle admira que Didier eût, à dessein, évité d’écrire son ‘ nom^ et comme elle remontait dans sa chambre pour faire ses malles, elle se dit :

— Demain, une lettre de lui parviendra certainement ici, à mon adresse, il faudra que je guette l’arrivée du facteur, avant notre départ, et, sans doute, serai-je obligée d’attendre jusqu’au soir avant de pouvoir décacheter l’enveloppe...

« Puis, quand je serai là-bas, où le médecin m’envoie, comment ferai-je, car, je ne lui répondrai pas — oh! non, je ne lui répondrai certainement pas — mais, tel que je le connais, il n’arrêtera point de m’écrire, surtout s’il souffre, s’il est malheureux... Il faudra que je lui fasse savoir de m’écrire poste restante. »

Mais Irène, en gravissant les marches de l’escalier, était plus ferme que jamais dans le dessein de ne s’abaisser à aucune des hypocrisies traditionnelles auxquelles tant de femmes condescendent...

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