CHAPITRE XIV
Je ne puis rien voir de si aimable que votre image purifiée de vos défauts et jé n’aurai qu’elle dans la tête.
(Fontenelle : Lettres Galantes.
C’est peut-être ici, dans ce vallon paisible où les chênes roux alternent avec les châtaigniers, que Ramuntcho a souffert et aimé.
Une gi"ande allée bordée de peupliers; des maisons très blanches, coiffées de tuiles, étagées jusqu’à la petite église dont le campanile semble un fronton pour la pelote basque. L’hôtel est vide : sur la terrasse, frileusement emmitouflés de châles, Irène et Gilbert savourent l’air tiédi, les senteurs marines, unies à l’odeur de mousse humide que soupirent les grands bois noyés dans le mauve du soir.
— Etes-vous heureuse, Irène, ce pays vous plaît-il?
— Il m’est étranger, Gilbert, et je ne sais
si je m’en dois réjouir : vous ne m’avez jamais vue ici, jamais nous n’avons ensemble contemplé ce paysage...
Puis, hésitante, elle ajouta :
— Je n’y ai pas aimé.
Des vendangeurs, au loin, chantent une ronde...
— Ce sont les noces de Bacchus et d’iVriane, murmure Gilbert en souriant ; il me semble apercevoir le dieu charmant danser à la façon d’un chèvre-pied, pour faire sourire la belle délaissée, et brandir son thyrse où le pampre s’enroule.
Lent, traîné par des bœufs et pliant sous les grappes pressées dans les cuves, un char passa. Le parfum acidulé et chaud de la vendange monta vers la terrasse : les narines d’Irène palpitèrent, s’élargissant pour aspirer la griserie de ces vapeurs.
Depuis son arrivée, elle était sans nouvelles de Didier. Des lettres brèves parvenaient à l’adresse de Gilbert : elle les lisait à celui-ci, mais à son adresse, rien.
Gilbert, en retour, la priait d’écrire sous sa dictée et Irène se gardait d’ajouter le moindre mot qui lui fût personnel. Elle poussait le scrupule jusqu’à signer ses lettres à Didier du prénom de Gilbert.
Loin d’être affectée d’un tel rôle, elle y prenait une sorte de plaisir pervers, de douceur qui n’allait point sans une délicate amertume.
Elle éprouvait à cette ruse la satisfaction que d’autres ressentent à revêtir un domino pour berner un familier, au bal masqué. Le sentiment de sa trahison s^'effaçait avec le souvenir d’une faute qui se faisait de plus en plus lointaine. Sa personnalité s’embusquait, heureuse de disparaître, dans l’ombre de Gilbert. Changeant de décor, d’horizon et d’habitudeS;, Irène, dont la merveilleuse sensibilité subissait fidèlement les moindres atteintes de l’extérieur, se retrouvait une autre femme, et le rappel d’un passé pourtant si proche lui aurait semblé un outrage.
Gomme eile l’exprimait , tout à l’heure à
Gilbert, ce paysage n’évoquait rien dont elle pût s’émouvoir, se réjouir ou s’attrister. Elle eût voulu oublier complètement et recommencer une autre vie. Son corps, aussi bien que son âme apaisée, n’aspirait qu’à un immense repos. Mais, -malgré son calcul, l’obligation où elle était de servir d’intermédiaire, dans leur correspondance, entre Gilbert et Didier, ramenait constamment son esprit vers la complication de sa double vie sentimentale; lasse du fardeau de son mensonge, elle eût voulu s’en défaire ainsi qu’on jette au feu de vieilles lettres accusatrices.
Un instant, comme le soir fatal où elle avait essayé de gagner la chambre de Gilbert pour y chercher secours, elle songea^à lüi ouvrir son cœur, à poser sa tête sur les genoux de ce juge plein d’amour, lui confessant enfin son désarroi.
Elle se disait que, dans les ténèbres où il vivait, isolé du monde et à l’abri des spectacles vulgaires, Gilbert avait sans doute acquis cette philosophie magnifique et sereine
qui ne reconnaît pas la Loi du Préjugé, n’empruntant point sa lumière aux vaines, aux troubles clartés du dehors, mais à la pure flamme de l’esprit. Ce qui la fît reculer, ce fut la certitude d’éprouver une honte exempte de repentir. Gilbert, malgré toute l’indulgence qu’elle pressentait, ne pourrait s’empêcher de l’accabler sous le poids de sa supériorité morale : spiritualisé par la muette mais incessante contemplation de l’Image, il lui pardonneraitparce qu’on pardonne facilerment quand on méprise. De son côté, elle ne pouvait, dans Pétat de son esprit, se persuader qu’elle était criminelle et qu’elle avait mal agi. Certes, elle apercevait assez nettement qu’elle avait trahi la confiance de Gilbert, mais ne lui en avait-il pas, lui-même, en quelque sorte, conféré le droit? N’avait-il pas renoncé à elle et à son pouvoir sur elle, du jour, où fixant à jamais son amour sur une vision du passé, il reportait à ce passé, idole insatiable et cruelle, toutes les joies, toute les douleurs du présent?
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Pourtant, depuis qu^ls s’étaient introduits dans ce cadre étranger, Gilbert avait cessé, par enchantement, d’évoquer l’obsédante Image à laquelle Irène attribuait le maléfice de son aventure. Ellé pensa que les souvenirs dont la croyance populaire a fait les spectres chargés de lourdes chaînes, les dames blanches qui jouent delà harpe sur les coussins de lierre des burgs romantiques, les elfes ou les korrigans qui dansent sur la lande, ne peuvent quitter la maison, la ruine, la bruyère qu’ils ont accoutumé de hanter. Les souvenirs sont attachés à la place où ils sont nés : on ne peut les emporter avec soi, quoi qu’on dise, et, pour s’en convaincre, il suffit de revenir aux lieux où ils demeurent: on les retrouve immobiles, imprévus et si vivants que, parfois on tremble pour s’être rencontré avec eux face à face. On croyait les avoir égarés en voyageant? Ils se gardent de nous suivre, parce qu’ailleurs ils auraient beau s’offrir, nous ne les reconnaîtrions pas, nous refuserions de les reconnaître...
Les souvenirs sont pareils aux amantes délaissées. Chaque jour, ils s’asseoient, vêtus de la même façon, à la place où nous les avons quittés. Ils ne doutent pas du retour, ils n’en doutent jamais et quand, vieillis, changés, nous retournons sans nous en apercevoir sur nos pas, ils sont là qui nous attendent. Brusquement, ils se dressent comme Tristan sur sa couche au moment où Isolde apparaît, et ils nous disent : « Nous savions bien que tu reviendrais pour mourir avec nous, car nous ne pouvions mourir avant que tu fusses revenu. »
Ainsi Irène pensait que Gilbert, fuyant le paysage à jamais marqué par le crépuscule dont Toinbre pesait douloureusement sur leur vie, s’était libéré du passé, recommençait avec elle et à son exemple une seconde vie, où,dansle silence de leurs cœurs apaisés, tinteraient seules et d’un son très pur,, les heures nouvelles de leur amour. Cet amour, Irène le sentait différent, uomme tout son être. Assagi, sans fièvre, il était fait d’un
attendrissement qui conduisait leurs doigts à se tenir enlacés, prolongeant une étreinte moite et bienfaisante. Cet amour s’inspirait surtout du désir inavoué de se rassurer mutuellement : pour lui, ce désir s’exprimait par la peur atroce de la perdre, d’être livré seul au tourment de sa nuit ; pour elle, c’était plus humblement la soif de faire absoudre une minute de vertige et d'oubli...
Le soir, parfois, Gilbert entrait dans la chambre d’Irène et se jetant sur elle l’étreignait si violemment que, proie tremblante, elle ne pouvait s’empêcher de crier jusqu’à ce que son cri lui-même fût étouffé sous les lèvres collées aux siennes. On eût dit, dans ces minutes sauvages, que Gilbert poignant ses ongles dans la chair d’Irène souhaitait la ravir dans l’inaccessible région, palais de la nuit éternelle où son esprit, remontant d’un coup d’aile, s’enfonce et plane libéré du désir.
Irène goûtait entre ces bras nerveux l’amère illusion de se laisser reconquérir. Si fugi-
tives que fussent ces étreintes, elle y retrouvait le Gilbert passionné des premiers jours, et lorsqu’elle le voyait s’accrocher ainsi à elle, Irène ne doutait pas que, désormais, ii ne s’attachât à une réalité vivante, substituée au fantôme vaincu. Serait-ce enfin le salut?
Ce jour-là, elle voulut en avoir le cœur net, et, trop certaine de sa victoire, elle provoqua Gilbert.
— Depuis longtemps, mon aimé, dit-elie avec une coquetterie enjouée, vous ne m’avez plus parlé de l’Image ? Elle est morte, n’estce pas?
Les lèvres de Gilbert blêmirent, tandis que ses mains se crispèrent aux bras d’un fauteuil.
— Comment savéz-vous qu’elle va peutêtre mourir ? dqmanda-t-il, la voix rauque et angoissée.
Ce fut le tour d’Irène de se troubler : elle crut que la folie avait envahi ces yeux désertés par la lumière...
— Mais, balbutia-t-elle, je ne sais pas.,, je
veux simplement constater que vous n"en parlez plus, voilà tout...
— Écoutez-moi, Irène, fit Gilbert, en se rapprochant jusqu’à la rencontre de leurs genoux, puisque, la première, vous avez parlé de VAutî^e, de votre double, je vous raconterai tout : cela me fera du bien et, peut-être, pourrez-vous me donner la clé de cette torturante énigme...
(( Vous souvient-il de cette nuit d’août où, seule, sous la pluie d’orage, vous êtes demeurée sur la terrasse ?
Irène tressaillit, puis répondit avec effort :
— Je m’en souviens.
— Le lendemain, vous étiez dans vôtre lit, à la fois brûlante et glacée, si malade qu’un instant, je crus vous perdre.
« Lentement, vous êtes revenue à la vie, d’abord convalescente, puis, attirant en vous toutes les forcesde la nature, épanouie autour de nous. Eh bien, de ce jour, Irène, l’Image, l’implacable Image commença de pâlir. On eût dit qu^un souffle de vent, glissant par je
ne sais quelle porte entr’ouverte, faisait vaciller la veilleuse qui toujours brûle en votre honneur dans le sanctuaire de ma mémoire. Bien plus, il semblait que, récupérant vos forces, vous renaissiez aux dépens de rimage et que votre vie se reconstituait en épuisant la vie de VAuti^e.,. Ce que je vous raconte est fou : vous ne devez rien y comprendre.
« Pourtant si, Irène, articula Gilbert avec force, vous devez me comprendre^ car vous seule devez savoir pourquoi l’Image pâlit et s’efface... »
Cette fois les mains de Gilbert s’abattirent et se refermèrent, bracelets de fer rougi, sur les poignets frêles d’Irène qui chavirait d’épouvante.
— Vous me faites mal, Gilbert, vous me faites mal! murmura-t-elle, éperdue, afin de gagner du temps.
Desserrant un peu son'étreinte, il reprit:
— Oui, vous devez savoir, vous, pourquoi de ce jour-là, l’Image tend à s’enfuir et à dis*
paraître. Il est impossible que vous m’ayez posé avec indifférence celte question qui, tout à riieure, m’a soudain bouleversé, car ne m’avez-vous pas demandé, Irène, si Tlmage était morte?... Votre voix, dans ce moment, avait quelque chose de cruel que je ne soupçonnais pas. Jusqu’à présent, je me suis tu; je n’osais vous accuser, par quelque sortilège que j’ignore, de détruire lentement cette chose adorable, née de vous, mais qui fut plus que vous-même, entendez-vous?... qui fut plus que vous-même mon refuge, ma douce et merveilleuse consolation, la seule étoile qui restât, incomparable, dans les ténèbres de ma nuit. Oh! Irène, je vous en prie, je vous en supplie, cessez de me tourmenter... Ne m’ôtez pas ce trésor sur lequel vous n’avez plus de droit puisque c’est le don, le legs de votre amour, ce dernier soir où je vous vis... J’ai bien deviné, allez, et depuis longtemps, le combat qui se livrait dans votre esprit, cette rivalité extraordinaire, imprévue des romanciers,
unique peut-être, qui vous a dressée contre vous-même..
« Tuer un souvenir, Irène, c’est peut-être pire que tuer un être vivant; aussi ai-je cru que l’heure était venue de vous avertir, de vous interroger, de vous dire que je saurai défendre même contre vous, si cela devenait nécessaire, la pure, la belle Irène dont je me suis constitué le gardien farouche...
Le front barré d’une muette résolution, Irène ne répondit pas. Elle comprit que, par sa faute, l’intrigue sentimentale où elle s’était jetée se resserrait de plus en plus et que l’instant approchait où il lui faudrait s’évader dans la Vie ou dans la Mort, mais hors de cette obscurité où elle se sent aussi éloignée de l’une que de l’autre.
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