‹ Quand la Nuit Fut VenueChapitre 17 sur 24 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Traitons de préjugés tous ce qui en nous s’élève contre nous-mêmes.

(Casanova.)

De ses mains longues et pâles, Irène repoussa' les épreuves imprimées du nouveau roman de Gilbert : elle avait promis de les corriger cette nuit même, c’est pourquoi, si tard, dans cette chambre d’hôtel inhospitalière et nue, sa lampe brûlait encore.

Elle choisit une feuille de papier gris-bleu dans son buvard, puis, après avoir soulevé ses cheveux sur ses tempes, elle prit son porte-plumè, l’enfonça dans l’encrier avec le geste mécanique et sûr qui précède la piqûre de morphine, donatrice du calme et de l’oubli...

Alors, elle écrivit :

« Je vous aime, Didier, et vous pouvez venir...

« Vous n espériez pas cette lettre, mais cependant vous V-attendiez : vous V attendiez comme le signe sans lequel notre destinée ne pouvait s'accomplir.

<( Sans doute, dans votre orgueil d'homme, serez-vous tenté d'y trouver l'aveu d'une faiblesse inévitable? Non, Didier, vous m'épargnerez cette injure : ma lâcheté n'a duré que ce qu'a duré mon silence : le courage^ c'est oser dire, puis oser faire.

Aujourd'hui, je suis forte et ne m'adresse pas à vous en vaincue. Mon cœur ne l'emporte pas sur ma raison ; celui-ci m'impose sa chaleur, celle-là sa lumière, tous deux constituent la flamme ardente de mon amour .

« Pourquoi fai tant tardé?

(( Ahl Didier, vous le savez bien! Aussi longtemps que sur moi, se^ sont posés avec une tranquille assurance les pauvres yeux privés de regard, fai subi la loi pieuse du mensonge... j'ai courbé le front sous la caresse des mains cojifiantes parce que cette caresse était semblable au pardon que l'Église âc-

corde sans confession à qui est en péril de mort,,.

(( Loin de vous, Didier ^ mon âme se mourait! Pour vivre,, Vâme a besoin d^ aimer ; pour aimer V âme a besoin de croire; pour croire,, Vâme a besoin de la chère présence,..

« On a beau dire,, V éloignement déforme et diminue les sentiments comme il déforme et diminue les images... J'ai espéré, durant quelques jours, pouvoir me passer de vous ; vous me pardonnerez cette injure en échange de cet aveu... je nai pas pu, je ne peux pas !

(( Vous êtes entré dans mon existence, Didier, comme certain soir vous êtes entré dans ma chambre, silencieusement, par surprise. Mieux eût valu que cela n'arrivât pas, mais nous ne pouvons faire que ce qui fut ne soit point ; si j'ai eu la faiblesse d'y souscrire, je d aurai pas celle de le nier.

« V amour que fai pour vous, Didier, me remplit d épouvante : il faut que vous le sachiez^ je ne vous estime point... écris cette phrase sans trembler narce que j^ ai cons-

cience cV accomplir en cette minute un de-ces actes définitifs qui engagent à jamais; je brise mon cœur comme une tirelire^ pour y trouver V Amour,,, En trouvant V Amour,, je ne me leurre pas,, je sais bien ne pas trouver le bonheur,, mais de mortelles angoisses,, de cruels tourments,,. Qu'importe, je veux aimer!

« Je vous aime, aije écrit, mais je ne vous estime point,,. Vous accueillerez cet arrêt sans révolte, si à votre tour vous m'aimez aussi violemment que je vous aime,

« Que ferions-nous d'une estime réciproque? Nous ne sommes pas de ces amants vulgaires qui poursuivent jusque dans les rites de l'adultère les formalités du mariage, et qui cherchent leur honorabilité perdue jusqu'au fond le plus secret de leur impudeur! Ils ressemblent à ces gens qui, après un bon repas, s'étonnent qu'on leur présente une addition et refusent de V acquitter ,

« Non, Didier, nous serons sincères Vun visà-vis de l'autre, car la seule beauté d'un tel

amour, c'est d' échapper au mensonge dont s'ornent la plupart des affections humaines reconnues par les lois morales, sociales ou religieuses . Nous aurons, du moins, cette consolation de pouvoir mesurer la profondeur de notre amour à la hauteur de notre chute!

« A coup sûr, il faut nous attendre a être sévèrement jugés : le monde n'est indulgent qu'aux héros de roman et il n qpprouve que l' immoralité des livres.,. Or, je ne pense pas que notre histoire vaille d'être racontée, si toutefois elle vaut d'être vécue.

Les amants s'imaginent volontiers que leur passion n'est pas ordinaire, que leur cas ne s' apparente à aucun autre : ne tombons point dans ce travers. Mêlons-^nous courageusement au grand cbrtège de tous ceux que V Amour traîne a sa suite, désespérés ou glorieux. Nous serons certains derencontrer dans leurs cris l'expression même de notre magnifique détresse!

(( Peut-être cette lettre va-t-elle vous décevoir, -mon Didier , parce que vous eussiez pré-

féré des choses folles^ jetées au hasard de la pensée et de la plume^ de ces mots éperdus qui ne signifient plus rien parce qu’ils sont trop petits pour exprimer de trop grands désirs, Alors',, mon Amour, brûlez cette lettre et ne venez pas : je n'aurai pas\une plainte, pas un reproche,

(( Cette froide lucidité est plus redoutable qu'une passion ^ui flambe en un seul coup pour mieux s' éteindre. Si elle vous révolte ou vous effraie dites-le moi sans détours, je vous remercierai pour le passé avant 'de V abolir et je ne vous en voudrai pas pour V avenir avant de m'y jeter seule,., je vous remercierai de in avoir fait connaître le vrai fond de mon âme : vous m' avez révélée à moi-même, c'est assez pour que je puisse continuer ma route, fai la sagesse de penser qu'un bon souvenir vaut mieux qu'un fol espoir , jamais je ne sacrifierai celui-là à celui-ci... Je vous remer^ cierai encore d'être venu quand je ne vous attendais pas, mais je ne vous accuserai point den'être pas venu lorsque je vous attendais .

(( Au surplus^K cette lettre partira-t-elle Est-ce pour vous^ Didier^ ou est-ce- pour moi que je V écris? De toutes façons^ vous sentez bien que je ne ni’ y suis point résolue sans qu'un fait nouveau ait interrompu le cours ordinaire de mon existence. Je vous disais en commençant que j'étais impuissante et désarmée contre les marques de la confiance. Le doute est donc entré dans V esprit de Gilbert et cest ce doute qui me délivre de ma contrainte,

: (( Ulmage,, VImage maudite dont tant de

fois nous avons parlé ensemble et dont je vous ai vu sourire,^ Didier jusqu'au soir où elle vous a servi pour me tenter et me réduire,, VImage m'a trahie et Gilbert m^a déclaré qudl la voyait pâlir,,. Or,, comme dans sa pensée, l'Image n'est que la figure de mon Amour pour lui

« J'ai dû interrompre ma lettre, Didier, car j'ai entendu craquer les lames du parquet dans la chambre de Gilbert, Il a marché jus-

qu'à la porte qui nous sépare^ est resté immobile^ sans parler^ puis^ fai deviné qu\\ regagnait son Ut.

i( Cette lettre partira donc.

« Un soir., je me suis donnéé à vous parce qu'û dormait pendant que je veillais ijies illusions., ma jeunesse agonisantes.

« Cette nuitj pour toujours et par cette lettre, je me donne à vous parce qu'il ne dort pas, épiant le bruit de ma plume sur le papier... ))

Irène signa d’un trait ferme, plia les feuilles, les glissa dans l’enveloppe. Sans hésiter, elle traça l’adresse puis, soulagée, tranquille comme si elle venait d’exercer un droit de justice souveraine, elle se coucha et s’endormit.

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