CHAPITRE XVI
STI importe d’être sublime en quelque chose, c"est surtout en mal.
(Diderot : Le Neveu de Rameau.)
A la crise viol ente avait succédé chez Gilbert une ‘détente des nerfs, un profond apaisement.
11 semblait s’être repris au charme des contemplations intérieures et Irène n’osait se pencher sur l’eau dormante de son âme. Nulle allusion, depuis deux jours, n’était venue troubler le cours indifférent de leurs propos. Le livre de Gilbert était terminé, il allait paraître et le public, ému, s’empressait de lui prodiguer par avance les marques de la plus sympathique curiosité.
Ce sujet remplissait seul les conversations qui suivaient les derntères heures de travail où Irène s’efforcait d’apporter sa collaboration assidue mais discrète. Elle comprenait que, pour donner du prix à ce concours, il
fallait que sa personnalité s’effaçât et que Gilbert ne pût en prendre ombrage. Au surplus, ne retrouvait-elle la paix de son âme que dans ces instants de complète abdication. Elle les prolongeait à dessein, les provoquait, hantée par l’approche du terme où bientôt s’achèverait sa coursé amoureuse : car Irène ne doutait point qu’une catastrophe allait se produire, inévitablement.
Le temps était si doux, l’air si tiède, que, ce jour-là, on avait servi le thé dehors, sur la terrasse. Le parfum de la terre amollie flottait dans le ciel bas ; des roses trémières étoilaient la haie voisine. On ne savait si la nature allait mourir ou renaître tant l’automne s’attardait au creux de ce vallon.
— Irène, dit Gilbert, que faut-il répondre à ce journaliste qui me demande une intervi e\v ?
— A votre place, je le recevrais : votre livre aura le plus grand succès et vous devez permettre qu’on en parle...
Des pas sur le gravier la firent retourner. Gomme elle portait sa tasse à ses lèvres, elle jeta un cri : la tasse, lui échappant des doigts, se brisa sur le sol.
Didier était devant elle.
Non, une hallucination n’aurait pas cette intensité violente ! Didier est bien là, à trois pas, debout, les mâchoires serrées, les yeux fous sous la casquette où miroitent les verres de ses lunettes d’automobile. Une pâleur soudaine a envahi les traits de Gilbert :
— Qu’est-ce? fait-il, le buste penché, le cou tendu comme pour affronter un danger.
Mais déjà, Irène s’est ressaisie :
— Sotte que je suis de m’être ainsibrùlée !...
Puis, avec une incroyable audace, comme s’adressant à un domestique :
— Voulez-vous m’apporter une autre tasse ?
Didier s’approcha ; d’un mouvement lent, il s’agenouilla aux pieds d’Irène, feignant de ramasser les morceaux de porcelaine épars.
— Vous m’avez fait peur, Irène, murmura Gilbert, en ramenant sur ses bras les pans de son large manteau. C’est inouï ce que je deviens impressionnable depuis quelque temps.
Didier tressaillit au son de cette voix si proche : il calcula que Gilbert pourrait le toucher en étendant le bras...
Alors, comme si l’imminence du péril avait jeté sa folie dans le cœur d’Irène, elle se pencha, pritla tête de Didier entre ses mains, la souleva jusqu’à elle et, sans trembler, appuya ses lèvres sur la bouche qui s’offrait, goûtant une amère et atroce volupté à satisfaire dans ce geste toutes ses rancunes...
Didier se releva et, chancelant, ivre, il s’éloigna.
La démence où Irène sentait se fondre son cœur et sa raison lui laissait un calme extraordinaire. A peine sa voix un peu blanche et l’éclat de ses yeux élargis trahissaient-ils son trouble.
— J’ai renversé le thé sur ma jupe, dit-elle pour rompre le silence.
— Chose étrange, fit Gilbert, votre cri a résonné terriblement en moi toutàFheure.
Mon cerveau en a été rempli ainsi qu'une voûte. Je demeure stupéfait de la disproportion qui existe entre ce mince incident et mon trouble. Véritablement, ma cécité influe sur ma nature : j’ai les nerfs à vif et je m’étonne moi-même. Vous rirez, sans doute, Irène, si je vous confesse qu’au moment où votre tasse se brisait sur le sol, j’ai cru qu’un édifice s’écroulait, prêt à nous ensevelir sous ses décombres. Ce fut bref comme un éclair, mais tout mon être en est ébranlé. Tenez... touchez plutôt ma main...
Il allongea son bras en travers de la table, et Irène, pressant ses doigts, les sentit brûlants et moites.
— La vôtre est glacée comme la main d’une statue, reprit-il. Auriez-vous froid?
Un grand frisson cingla Irène de sa lanière, mais ce n’était point le froid qui la faisait trembler. Pourtant, elle formula le désir de rentrer. Comme de coutume, Gil-
ber t s’appuya sur son bras. Du regard, elle fouillait la terrasse, l’allée sablée, sans apercevoir la silhouette de Didier. Dans le hall de l’hôtel, personne. Elle quitta Gilbert au seuil de sa chambre.
Sur sa table il y avait une lettre.
Vous m'avez dit de venir ^ Irène^ me voici, (( Ainsi que. vous Vavez pensé,, votre lettre,, je V attendais. Elle ne m'a déçu, ni révolté. Certes, elle ne vous révélait pas à moi telle que je vous croyais, mais à coup sûr, telle que je vous souhaitais,
« Peu m'importe que vous ne in estimiez pas : quand une femme n'estime pas l'homme qu'elle aime, Irène, elle l'aime doublement, parce quelle se sent cl' autant plus nécessaire qu'il est plus humilié,
(( Vos pareilles, Irène, n'aiment leurs fils que quand ils sont malades , leurs amants, quand ils sont déshonorés, c' est-a-dire quand ils sont faibles, désarmés, vaincus. Elles souhaitent remplacer tout, se substituer à tout dans le
cœur de celui qu elles ont élu parce quelles sont jalouses de tout ce qui exige un culte : patrie, honneur, famille, religion, santé * même!
« Ce sont des femmes comme vous, Irène, pour qui Von déserte, on vole ou on tue. Vous voyez qu'à fnon tour je ne vous ménage guère. Telle que vous êtes, telle que je vous devine, je vous aime et je n'aime la vie que parce que vous vivez! Si vous étiez autrement, je vous aimerais peut-être et autant, car si votre beauté suffit troubler, il émane de votre corps ou de votre cime, je ne sais — avez-vous une âme, Irène? — une force qui me pénètre et me possède. Le contact de votre main, le seul mouvement de vos lèvres, quand vous parlez, suffit à me communiquer cette force. Vous avez cru, parfois, que je vous écoutais lorsque vous me faisiez le récit de votre calvaire? Non, Irène, je ne vous écoutais point, je vous regardais parler et la fixité de mon regard exprimait bien la fixitéde ma pensée.
(( Ily a quelques siècles, on eût dit que vous
étiez versée dans Vart des philtres et des sortilèges. Aujourdhui, on a recours à une expression plus vulgaire pour peindre un état comme le mien.
« Je ne me dissimule pas que Vimpasse où nous nous engageons se resserre. Notre aventure., banale en soi., comme vous le remarquez., se complique à ce point cque, vivant dans la démence., nous trouvons naturelles les choses les plus folles. Si donc nous refusons à notre passion un caractère extraordinaire., avouons que ses manifestations le deviennent un peu et ne tombons pas dans ce travers des amants qui veulent bâtir une philosophie sur leur erreur. Ne disons point que notre amour échappe aux lois., ne proclamons pas V Amour libre., ni le droit au bonheur. Ce sont là des thèmes désuets quiétriqueiit les plus grands sentiments. Reconnaissons que si notre amour a acquis tant de force., c est parce que nous ne sommes remplis que de faiblesse. Il est tout., nous ne sommes rien. Pour vous., je me sens capable., je Vai prouvé il y a un instant..
de toutes les lâchetés^ de toutes les trahisons.
<( Et si un jour, accablés de mépris^ de douleur et de honte^ nous sommes montrés du doigt parle inonde^ nous pourrons encore relever la tête et lui crier dans un défi^ a V heure même de la mort : « Oui^ nous avons été tout cela, et peut-être pis encore ^ mais nous avons aimé ! »
Irène ouvrit les feuilles dans les paumes accolées de ses deux mains, puis, elle y plongea ses lèvres, ses yeux, son visage tout entier, respirant Fétrange odeur de fièvre et d’amour qu’exhalaient cette encre et ce papier...
Elle comprit qu’elle venait d’arriver à cette minute décisive où la passion plus forte que l’instinct, fait souhaiter l’anéantissement, la destruction de l’être au prix de la volupté inouïe qui s’offre et qui, sans doute, ne s’offrira plus jamais.
— Mourir? balbutiâ-t-elle, mourir? Qu’importe, si du moins on a vécu! Et qu’est-ce
que vivre? ce n’est point durer, c’est vibrer... Soixante années ne m’apporteront rien de plus que cette minute et ne feront qu’en dégrader le souvenir! »
Alors, pour la seconde fois, l’idée de la Mort lui apparut, non plus comme une délivrance ou comme une fuite, mais comme la conclusion d’une extase qui, ayant épuisé la sensibilité entière avec l’intelligence de son être, la laisserait "désormais inerte, incapable de souffrance ou de joie, c’est-à-dire de vie.