CHAPITRE XVII
. .11 se retournait pour regarder en arrière ce passage qui ne laissa jamais passer âme vivante.
(Dante : La Commedia.)
A peine Irène avait-elle commencé de se dévêtir qu’un coup léger frappé du corridor à sa porte vint la surprendre. Croisant son peignoir sur sa poitrine nue, elle alla ouvrir avec mille précautions. La vue de Didier, debout sur le seuil, ne lui causa aucune surprise. Elle le considéra comme le condamné, à son réveil, regarde celui qui doit le mener à l’échafaud. Les lèvres de Didier remuèrent sous la moustache blonde, elle entendit : « Venez. » Ce fut si bref, si impératif que, pas qne seconde, elle n’envisagea la possibilité de se dérober. Cela devait arriver ainsi^ car tout, depuis le jour où elle avait trahi Gilbert, s’enchaînait avec une rigueur inéluctable mais logique.
Elle se retira vers le fond de la pièce et, sans prendre le temps de se revêtir, elle introduisit ses bras dans les manches d’un grand manteau de fourrure. Elle frissonna de sentir sur son corps la caresse d’une tiédeur pelucheuse et amollissante. Une écharpe posée sur ses cheveux et croisée sous le manteau lui tint lieu de coiffure : elle précipita dans un sac quelques objets, les effets qu’elle venait de quitter, puis revint vers Didier qui l’attendait toujours sur le seuil, et, sans l’interroger, dans un souffle, elle murmura : « Je suis à vous. »
Dans le couloir désert, leur ombre s’évanouit. Ils descendirent l’escalier, puis, sur le seuil, une bouffée d’air froid leur souffleta le visage. Dans la nuit, deux trouées de lumière étincelantes marquaient la place de l’automobile. Irène s’y jeta, se pelotonnant dans un coin.
Effarouchant le lourd silence nocturne, la voiture se mit à trépider : une ardeur contenue la possédait; on sentait qu^elle avait
hâte de rugir, de s’élancer, de mordre la route, d’engouffrer l’horizon entre ses quatre roues bondissantes. Un levier grinça comme si la voiture s^arrachait du sol avec une plainte. Puis, la nuit bleue se fit mobile et l’air siffla aux oreilles d’Irène, près de qui Didier venait de prendre place.
A droite, à gauche de la route, le vent balayait des ombres immenses, fantastiques; braqués sur la blancheur de la route, les, phares dessinaient un immense halo sous la voûte des branches, et les amants, emportés dans cette course éperdue, se serraient l’un contre l’autre au centre de ce nimbe.
Ils n!avaient pas échangé une seule parole. Irène n’osait relever les yeux sur le visage de Didier dont le masque dur l’effrayait. La voiture glissait, dévalant les pentes pour en escalader d’autres, avec une respiration ‘ courte, régulière, jamais essoufflée. Au pre mier virage, le mugissement de la sirène se déroula sans fin, véritable cri d’agonie qui affola Irène comme l’expression centuplée
mais exacte de sa détresse. Prise de vertige, elle n’osait demander à Didier où ils allaient...
Ils allaient, voilà tout.
Un ravin se creusa, sur le bord de la route et, par une échancrure du sol, Irène aperçut le tapis ardoisé et mouvant de la mer, roulant des perles, où se jouait le miroitement de la lune. Sur la gauche, au sommet d’un talus, une petite église découpait son campanile ajouré. Tous ces détails empruntaient aux circonstances une importance extraordinaire. A leur court passage, ils se fixaient dans l’esprit d’Irène de telle sorte qu’elle avait la certitude de ne les oublier jamais.
Soudain, le bras de Didier, glissé derrière sa nuque, la contraignit de tourner la tête. Tandis que sa main droite se crispait au volant, il la baisa longuement, attardant l’hu- ’ midité de ses lèvres sur les yeux d’Irène et sur les joues où les vapeurs de la mer avaient déjà cristallisé leur arôme.
— Vous êtes fou, dit-elle, et vous allez causer un accident. . .
Cette parole banale leur sembla à tous deux si disproportionnée entre leurs pensées du moment que Didier ne put s'empêcher de sourire, retroussant ses lèvres sur la blancheur de ses dents courtes.
Ils traversèrent ainsi dés villages endormis où le fracas de la voiture heurtait inutilement aux fenêtres closes. Us se fondirent en des nuées, brouillards traînant sur les marais, au creux des vallons; ils surgirent au sommet des coteaux. Puis, arrivant sur une hauteur, ils virent dans la nuit transparente une plaine sans bornes qu’épinglaient des points lumineux, formant une seule ligne à l’horizon.
— L’Espagne ! s’écrie Didier, l’Espagne !
Ce nom retentit aux oreilles d’Irène comme un chant de délivrance. Il lui apparaît que cette frontière est le terme de son cauchemar. Derrière cette ligne de feux,
plus qu’un autre pays, une autre vie commence...
L’Espagne? Mais la bise aigre de novembre doit s’y heurter aux murs chauds des vieux remparts où l’Orient veille encore, drapé dans son burnous sarrasin.
L’Espagne ? Mais ce sont des orangers embaumant dans la nuit, de belles grenades remplies de rubis qui craquent sous la dent, acides et juteux ; c’est la inagualena^ traînante et amoureuse chanson, dont le pampre enroule son harmonie aux rinceaux du balcon, tandis que la mandoline pleure à petits coups, sous l’ongle qui déchire l’âme...
Et) déjà Irène tend son visage, sa bouche entr’ouverte, ses yeux dilatés aux bouffées plus tièdes qui montent de cette plaine vers laquelle, en tournoyant, la voiture s’abîme avec un bruit d’ailes...
Un petit pont, une silhouette de soldat ; l’auto a stoppé. Une clarté jaune danse au bout d’un bras, il faut donner des papiers.
— Mon Dieu, comme c’est long!
Accroupis autour d’un rougeoyant brasero, des hommes parlent avec volubilité, comme s’ils se querellaient. Au loin, par instants, une sourde rumeur, ungrondement : l’Océan ou le Destin? Les deux peut-être...
L’auto est repartie. Elle s’insinue à travers les rues étroites, puis longe un parapet bas, derrière lequel on devinée une nappe d’eau très large, couleur d’encre, où quelques lumières laissent tomber goutte à goutte leur liqueur d’or.
C’est un fossé, oui, assurément : un fossé creusé par la nature pour protéger la fuite des amants, ou plutôt quelque fleuve semblable à ceux qui dans l’Enfer du Dante, sépare la rive des vivants du royaume des ombres.
O bienfaisant oubli! Irène se presse contre Didier et sa tête cherche à s’appuyer sur l’épaule, contre le cou de l’amant. Elle voudrait dormir. Après la première exaltation, ses nerfs se détendent et son cœur s’est arrêté. Un complet engourdis-
sement gagne ses membres, sa pensée même. Tout ce qu’un tel amour contient de toxique se répand dans son corps, charrié par un sang favorable, et c’est une anesthésie merveilleuse, une langueur telle qu’en doivent éprouver, sitôt après les secousses de l’agonie, ceux qui, avant de mourir, se recueillent et s’apaisent.
Ce voyage n’était pas seulement fatal, Irène Festime nécessaire. Oui, il lui fallait cette course pour qu’elle pût atteindre le terme de sa passion avec celui de son existence : et après ?...
Après, ce sera très probablement le Néant, quelque chose d’immense et de définitif, comme la nuit après le jour.
Mais Irène, du fond de sa torpeur amoureuse, ne peut imaginer un retour à la vie matérielle, à des occupations domestiques, ordinaires. Elle ne songe pas que, sous ce manteau de fourrure, elle est presque nue, que ses cheveux épars, mal noués, sont défaits par le vent. Assurément, elle a déjà
cessé de vivre et ce halètement de la machine n’est qu’un bruissement d’ailes...
On traversa un faubourg, une ville.
Où Didier va-t-il la conduire ? Le sait-il lui-même? Qu’importe, l’essentiel est qu’il la ravisse, qu’il l’arrache de la terre, delà réalité,du domaine restreint où s’épanouissent les consciences, herbes marines impressionblés et souples qui se déroulent sous Fonde trouble ou cristalline des âme...
A cette heure, Irène formule un seul vœu : que cette course se prolonge à l’infini, qu’elle ne s’arrête jamais, qu’elle consume et l’espace et le temps.
Par une secrète obéissance, la voiture roule, élastique, rapide. Parfois une aveuglante lumière débùche soudain, ou grandit, démesurée, hallucinante... C’est une autre voiture qui se hâte en sens inverse. Cela fait songer à la rencontre d’une comète et de la Terre. Irène s’attend à un choc effroyable, elle le désire presque, sentant, à la vue des phares adverses braqués sur son visage, sa
torpeur se fondre en hypnose. Une attirance la jetterait sous le monstre inconnu, surgi dans la nuit, dont les yeux de feu ont un tel pouvoir ; aussi s’étonne— telle que Didier traverse sans un tremblement, sans une hésitation, ce halo, cet éblouissement, ce tonnerre de flamme et de bruit derrière quoi les ténèbres retombent, plus épaisses, plus lourdes...
La voiture s’engage sur une route qui s’élève rapidement au-dessus de la vallée, épousant les contours de la haute colline. L’air est plus chaud, la nuit plus diaphane. On monte, on monte, on monte. La route déroule son lacet en un serpentin dont l’origine se perd au fond du gouffre noir...
C’est de ce gouffre qu’Irène vient de s’évader. A celte hauteur, rien ne peut plus l’atteindre, elle se redresse, elle n’a plus sommeil, elle secoue sa torpeur, étend les bras : le vent la grise, les hauteurs l’appellent. Pourvu qu’on ne redescende pas !
Pour la seconde fois, la voiture a stoppé.
— Nous sommes arrivés, dit simplemejit Didier.
11 frappe au volet d'une maison. A cette heure tardive on n’attènd pas de voyageurs...
— Où sommes-nous ? murmure Irène quittant à regret son rêve.
— Je vous expliquerai cela demain...
Et Didier continue de marteler le volet avec son poing.
On a répondu : des pas traînants se rapprochent,. des clés tintent, s’emmêlent sur le trousseau, la serrure grince, l’huis s’entr’ouvre, une lueur fumeuse, éclaire un visage de vieille femme.
— J’attendais le senor et la senora, dit celle-ci d’une voix enrouée, avec un fort accent, mais je pensais qu’ils arriveraient demain matin .
Elle s’efface et ouvre la porte, largement.
Un coup d'air s^engouflFrant a failli éteindre • la chandelle. Didier a fait entrer Irène.
— Je ne savais, reprend la vieille, si le senor désirait une seule chambre : j’en ai préparé deux à tout hasard. . .
Ces paroles frappent Irène comme un soufflet. D’un seul coup, son rêve déchiré s’aplatit contre les parois étrangères de ce couloir. Une sorte de pudeur tardive, de frayeur, s’empare d’elle, et, s’écartant, tremblante : « Oui... oui... deux chambres, » murmure-t-elle.
L'ombre d’un sourire erre sur les lèvres de Didier. 11 soulève une tenture, Irène pénètre dans une pièce carrée où une lampe rose et un feu pétillant diffusent une gaieté artificielle Irène se retourne et voit que la femme s’est retirée. Didier ouvre les bras, Irène s’v jette éperdument. Immobiles, sans rien dire, ils restent ainsi, enveloppés par la douce chaleur de Lâtre. Mais une gêne fait que leurs lèvres ne se cherchent, ni ne se rencontrent. Didier la baise sur les yeux, doucement, comme un grand frère.
— A demain, dit-elle dans un souffle.
— A demain! répond Didier, calme et grave.
La portière est retombée sur lui. Demeurée seule, Irène s’accroupit devant le feu. Ses yeux, dilatés, regardent fixement la flamme danser, les étincelles jaillir, le fagot qui crépite et la sève qui bout, aux extrémités de la bûche, en se plaignant...
Des écailles ti’anslucides tombent, rouges, dans la cendre grise: tout se consume...
— Tout se consume ! répète Irène à mivoix, ressaisie par son rêve.