CHAPITRE XVIII
Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre Marchait et respirait dans un peuple de dieux Où Vénus Astarté, fille de Ponde amère. Secouait, vierge 'encor, les larmes de sa mère Et fécondait le monde en tordant ses cheveux
(Alfred de Musset ; Rolla.).
Étrange réveil.
Des rayons obliques raient le plancher.
Irène entr’ouvre les yeux. Quelle est cette chambre ?
On a dû la transporter ici après un accident, une fièvre, un délire. Elle se sent la tête lourde, la gorge sèche comme au lendemain du soir d^orage où la pluie dont elle était trempée l’avait jetée grelottante, glacée, dans son grand lit.
Elle étend la main, instinctivement, vers la muraille, sans rencontrer le cordon de la sonnette électrique. Ses doigts s’égarent dans les plis d’une cretonne qui pend du plafond. Toutes sortes de sensations contradictoires se heurtent dans le cerveau d’Irène, dérou-
tant sa raison. Sans doute Gilbert ne va pas tardera entrer: bientôt il va s’approcher, les mains tendues, et s’asseoir sur le bord du lit, afin de l’embrasser, de lui dire bonjour... Gilbert?
Irène passe les doigts sur son front, sur ses yeux mal dessillés pour chasser le cauchemar de la nuit. Dieu, que la clarté fait peur en donnant une réalité, un brutal contour aux choses qu’on croyait évanouies avec les vapeurs du sommeil !...
Non, c’est impossible !
Irène se redresse, assise dans son lit, appuyée sur son coude, la tête inclinée vers le parquet où danse la clarté du matin. D'un seul coup, la vérité entière lui apparaît et un cri de douleur, de honte, s’étrangle dans sa gorge, tandis que, soudain renversée, elle enfouit son visage au creux de l’oreiller. Comment a-t-elle osé faire cela ? Oui, briser à jamais trois vies, assassiner un amour et uneamitié d’unseulgeste, en une seule nuit? Tout son corps est secoué de sanglots. Elle
pleure comme une toute petite fille : elle ne brave plus, elle n’est plus qu’une pauvre chose, tremblante, pelotonnée dans son amour en loques.
Gomme une toute petite fille...
— Ma chérie, ma pauvre chérie...
Une maiji ferme cherche la sienne, l’emprisonne, une autre glisse sous sa tête. Un corps, un grand corps s’allonge contre le sien envahi par l’inexprimable douceur des lèvres chaudes, collées près de son oreille, sur sa nuque, lèvres qui rassurent par leur caresse plus encore que par la musique des mots balbutiés.
Comme elle lui sait gré, à ce fort garçon, de se faire si délicatement attentif à ne point la heurter d’une parole banale ou d’un mouvement qui, en cet instant, lui semblerait aussi lâche qu’une insulte !
11 ne lui a même pas demandé : « Qu’avez-
VOUS?», car, ce qu’elle a, ne le sait-il pas mieux peut-être qu’elle-même ?
Bien au contraire, il lui tient ce langage, le seul qu’elle attende et qui la puisse apaiser :
— Commeje vous sais gré, Bien-Aimée, de cette révolte, de ce désespoir, de cette dernière lutte contre l’impitoyable loi de l’Amour ! J’aurais cruellement souffert de vous devoir toute à une surprise, à une illusion ou à un mensonge. Que je vous aime ainsi, femme vraiment femme !
(( Chaque larme qui coule sur votre joue me dit le prix de ce que vous m’avez sacrifié ; arrivé à la fin de notre course, je puis vous répéter cette parole si courageuse, si vraie que vous m’avez écrite : nous mesurerons la hauteur de notre amour h la profondeur de notre chute!
(( La chute, Irène, elle est accomplie; je cherche de mes deux bras à vous soulever jusqu’à moi, de mes lèvres, a guérir chacune de vos meurtrissures. Ah! ne craignez rien,
Bien- Aimée, je sais désormais ce que je vous dois et je considère ma dette sans épouvante, résolu à vous restituer en joies tout ce que votre douleur, ce matin, m’aura donné. Nulle parole, nul témoignage ne pouvait m’émouvoir plus que ce chagrin, car si je l’avais ignorée, l’éclatante beauté de ma conquête m’apparaitraît à travers votre désarroi. Tout ce que nous avions de plus cher, de plus précieux, vous et moi, nous l’avons jeté sur le bûcher de notre passion avant de nous y étendre nous-mêmes, de nous y asseoir, comme sur un trône, et de nous y consumer, lentement ou d’un seul coup, peu importe.
(( La foi jurée, l’honneur, la réputation, la boilté, tout ce qui nous faisait, hier encore, lever la tête, nous l’avons renoncé afin qu’en nous comme hors de nous, rien n’existe plus que notre amour; afin que nous réduisions notre richesse à la seule possession de nousmêmes... »
Il parle et elle a cessé de pleurer. La magie
de cette parole opère en elle et, graduellement, elle se sent reconquise. Sa honte fond peu à peu comme l’ombre sous le soleil qui violente la persienne et la seule gêne subsistant au fond de son cerveau, désormais, c’est d’avoir pleuré.
Elle n’ose tourner son visage vers le jour, ni vers Didier; une sorte de coquetterie s’est logée à la place de sa pudeur. Elle devine que ses yeux, tout à l’heure gonflés de sommeil doivent être plus gonflés encore d’avoir pleuré : « Allez-vous en, voulez-vous? »
murmure-t-elle, surprise ettroublée de sentir ses lèvres si proches des lèvres de Didier.
lia compris qu’il peut la laisser sans crainte, que son pouvoir sur elle s’affirme à nouveau et, doucement, il se glisse hors de la chambre, non sans avoir posé sa bouche sur l’or des cheveux épars.
Irène risque un regard pour contrôler ce départ et s’assurer qu’il n’est point feint. Une larme perle encore au coin de sa paupière, mais un sourire retrousse sa lèvre,
sourire mystérieux, tel que Ta fixé à jamais le divin Léonard, sur la bouche de Monna Lisa ou sur le visage équivoque du Baptiste.
Ses pieds ont chaussé les mules : elle court à la fenêtre, Louvre pousse les persiennes et recule éblouie...
La splendeur miraculeuse du paysage la suffoque, Tétreint : à travers la mousseline légère des tamaris, l’océan palpite et se déroule. Il offre aux baisers du soleil la moire verte de sa robe et traîne sur la grève ses dentelles d’écume blanche.
Le soleil apparaît à Irène, inconnu, rajeuni, libéré des brumes de l’hiver dont la masse lourde fuit en dérouteau lointain del’horizon.
Ici les maiits Cantabres s’écroulent dans la mer de Biscaye. Le roc s’avance hardiment et pousse à la rencontre du flot mouvant ses vagues immobiles. Le duel entre la montagne et l’océan s’éternise sans vainqueur ni vaincu : parfois cependant, la mer, lasse d’avoir heurté tout le jour l’infrangible muraille, se replie sur elle-même et se sauve au
loin avec un long gémissement de bête blessée. Mais c’est une feinte qui lui permet de rassembler ses forces éparpillées : haletante, elle accourt du fond de la nuit tenter un nouvel assaut.
Sur le balcon de bois où dans une cuve poussent l’odorant basilic et la verveine, Irène croit être à la proue d’un navire : de cette terre, songe-t-elle, et peut-être de cette côte sont parties les caravelles des conquistadors. Un vent propice enflait les voiles carrées ; debout sur le château d’avant, les bras croisés sur sa poitrine, l’Aventurier sentait le vaisseau pointer, se redresser, bondir, écraser sous lui l’orgueil de la mer, tandis que toute Tescadrille cinglait vers le soleil couchant...
L’âme d’Irène, en cette aube nouvelle, participe de cette gloire que la mer communique à qui sait la regarder. Des forces émanent de cette nappe, vapeurs grisantes qui serrent les tempes, mais dilatent les poumons. Une envie lui naît de se plonger dans cette eau.
de se laisser rouler, ballotter par le caprice de la vague : alors, elle compare la Mer à la Vie. Elle saisit l’égale immensité des deux mystères. Mais l’inquiétant miroir de Tocéan, où se lève un soleil pourtant pacifique, reflète en même temps des ombres si profondes qu’un vertige la fait chanceler -..elle appuie ses deux mains sur la rampe du balcon. Le toit même de la maison lui semble glisser vers la mer. Elle comprend alors que sa course n’est point terminée et que la vie l’appelle irrésistiblement...
Irène rentre dans sa chambre et, tandis qu’elle écoute le pas de Didier ébranler le plancher de la pièce voisine, elle se demande ce qu’elle lui répondrait si, tout à l’heure, il l’interrogeait : « Êtes-vous heureuse? »
Cette pensée ne quitte pas Irène pendant tout le temps qu’elle s’habille et fait l’inventaire du sac où, la veille, elle a jeté pêlemêle ses vêtements et ses objets de toilette. Sa longue chevelure rebelle encadre à présent de ses ondes d’or Tovale de son visage
pâli. Didier frappe à la porte : Irène dit :
« Entrez. » Elle est debout, ses deux bras
nus levés, s’efforçant de tordre sous la dent
du peigne quelques mèches folles qui
s’échappent. Muet, Didier contemple cette
splendeur. Il voit ce visage tout à l’heure en
larmes rayonner de jeunesse et de calme,
cette bouche à l’instant plaintive et déjà
entr’ouverte dans un sourire de défi, cette
poitrine gonflée sous l’étoffe, pour respirer
l’air dularge... Rassuré, il traverse la chambre
et s’avance sur le balcon.
— Vous ai-je dit, Irène, que cette maison appartenait à mon ami Zumaya, le peintre basque ? Votre présence et notre amour achèvent de faire de cet endroit le plus beau lieu du monde!
Irène, enfin coiffée, est venue le rejoindre. Elle a posé ses deux mains sur la forte épaule et sa joue sur ses mains. Une béatitude merveilleuse l’enveloppe, la soutenant ainsi entre le ciel et la mer. Le calme du paysage s’étend amoureusement sur son cœur où
achèvent de se noyer lesi scrupules, les remords et jusqu'aux souvenirs pareils aux rochers que, peu à peu, gagne l’ascension tranquille du flot. Pourtant,, une rapide angoisse traverse le cerveau d’Irène. Prisonnière une fois de plus du décor et de l’atmosphère, subissant jusqu’à l’esclavage les influences de la nature, elle se demande soudain ce qui adviendrait d’elle-même si tout à coup un orage jetait sa cendre sur le bleu du ciel et si, au ras des nuages, les vagues furieuses, déchaînées, s’élancaient vers la plage...
Elle s’effraie à la pensée qu’une brusque q;empête pourrait détruire cette harmonie universelle, que la mer, soulevée, se déchirerait aux éperons de la montagne, faisant claquer au vent ses loques tachées d’écume, car alors, Irène en a la certitude, ce serait fait du repos de son esprit et son âme, assaillie par la fièvre, ne résisterait pas à une nouvelle crise.
Dans cette minute, bien qu’appuyée à
Le roman emprunte à la vie beaucoup plus que la vie n’emprunte au roman.
Quand le roman fatigue, attriste ou ennuie, on tourne la page, on saute le chapitre.
On peut aussi fermer le livre et ne le reprendre que longtemps après...
Mais la vie? la vie ne nous fait grâce ni d’une heure ni d’une minute, ni d’une seconde. 11 faut vivre ou il faut mourir : il n’y a pas d’état transitoire, il n’y a pas d’instant suspensif, d’arrêt momentané de l’une et de l’autre : l’homme n’a le choix qu’entre ces deux extrémités, sans pouvoir s’attarder au milieu. Puis, le roman ne retient que l’essentiel et, s^il lui arrive de noter le détail, c’est que le détail est devenu essentiel.
Mais la vie ? la vie ne nous dispense d’aucune de ses contingences, si odieuses soientelles : la paix de Pâme est rendue illusoire, chimérique par la nécessité où Ton est d’accomplir chaque jour l’effort de vivre.
Le rêve s’y heurte et s’y déchire au contact de tous les besoins matériels, robe de soie précieuse traînée aux ronces du chemin ou nuage heurté aux arêtes des montagnes.
Cette constatation assombrissait le cœur d’Irène à mesure qu’avançait la première journée. Son audace, son incroyable audace aiguisée par l’éminence du péril disparaissait avec le danger. Une gêne intolérable la paralysait chaque fois que la présence de Didier s’affirmait plus intime. Se pouvait-il vraiment qu’elle fût la même et que la pudeur lui revînt avec la conscience à l’instant même où elle s’était définitivement soustraite aux Lois, à toutes les Lois? Pourtant, cette fuite, elle ne l’avait pas seulement souhaitée : elle l’avait préméditée, provoquée, elle y avait souscrit : cet homme, assis en face
d’elle, à table, pendant le déjeuner sur lequel pesait un lourd silence, ne Favait-elle pas appelé, puis, quand il était accouru, suivi?
Une bouffée de honte lui monta au visage comme lui revenait le souvenir de la lettre qu’elle avait écrite à Didier dans une nuit où seule éclairait son cerveau la froide lucidité du cynisme. Didier, moins compliqué, ne devinait pas le remous des pensées violentes sous le masque dur mais impassible d’Irène.
Impulsif, il ne calculait, ni ne récapitulait : les actes s’enchaînaient pour lui aux événements dont l’apparente logique lui donnait satisfaction. Didier, par la force de son amour, ayant indissolublement lié à la personne d’Irène la condition de son existence, ne pouvait imaginer qu’lrène pût, même par la pensée et même pour une seconde, s’affranchir de lui. La plupart des hommes amoureux sont dans ce cas : leur confiance vient moins de leur fatuité que de leur abdication. Ils croient que le don de soi est nécessairement réciproque, égal ; ils ignorent que les
âmes inquiètes comme celled’Irène sont per-pétuellement condamnées à tromper, parce que, chaque fois qu’elles renouvellent leur expérience, elles se trompent. Oui, le plus souvent, elles ne trompent que parce qu’elles se sont trompées.
Le romanesque est un vin dont les fumées se dissipent rapidement et dont la griserie ne dure pas : le romanesque et l’amour, cela fait deux. L’un n’est qu’illusion, l’autre est une illusion, mais sur laquelle on construit des réalités.
Aussi Irène, dans cette atmosphère vigoureuse, saine, toute remplie des effluves de l’océan, sentait sa fièvre mauvaise la quitter peu à peu avec son exaltation passionnée. Les choses, le décor où elle se trouvait, sa propre personne et celle de Didier lui apparaissaient avec des contours si nets, si précis qu’elle demeurait sans parole. Effrayée de revenir à la santé morale, elle était une convalescente que l’air trop vif étourdit, qu’offense la lumière trop crue du soleil.
Didier remarqua bien qu’Irène était distraite. Simple dans ses raisonnements, il conclut que l'image de Gilbert abandonné avait sans doute traversé le souvenir d’Irène et qu’un peu de pitié suffisait à expliquer cette ombre sur le visage de l’Aimée.
— Pourquoi y penser ? murmura-t-il, estimant qu’il devait à tout prix rompre ce silence et que le seul son de sa voix conjurerait l’importune vision.
— A qui ? répondit Irène sans comprendre.
N’osant articuler le prénom de celui qu’il avait trahi, Didier se contenta de dire:
— A lui...
Aussitôt l’image abolie de Gilbert fut devant le regard d’Irène. Elle vit, elle vit très nettement, et pour la première fois depuis son départ, le visage douloureux et pâle de l’aveugle. Une angoisse la mordit au cœur; se levant brusquement, elle repoussa la chaise pour s’enfuir d’un bond jusqu’au balcon de bois où elle respira largement : elle étouffait.
QUâ>’D la ^^UIT FUT TENUE,..
Didier, déconcerté, n'osait bouger, ne sachant que faire, ni que dire, mais constatant avec stupeur combien il était ignorant de cet être sensible et troublant qu’il croyait connaître uniquement parce qu’il l’aimait de toute son âme et de tout son corps. Trop tard il se rendait compte que, par sa maladresse, Irène était blessée ; secrètement quelque chose en lui l’avertissait qu’il venait de commettre sans le vouloir une faute peut être irréparable.
A son tour, il se leva et marcha vers le balcon, d’un pas qu’il voulait assuré, malgré ses jarrets que l’émotion rendaient hésitants et lourds. 11 s’approcha d’Irène et lui ceignit la taille, car rien n’existait, lui semblait-il, qui ne pût s’effacer au seul contact de leurs lèvres réunies. ‘
Mais Irène, nerveuse, s’était dégagée. Soumis et résolu à la vaincre même au prix de sa propre soumission, il l’interrogea de sa voix qui tremblait un peu, douce et voilée :
— Vous voulez être seule, Irène?
Rassemblant toutes ses forces, Irène remplit une fois encore sa poitrine du souffle âpre de la mer et, sans se retourner :
— Oui, dit-elle.
Alors, lentement, à reculons, il s’éloigna,, dans l’espoir qu’elle tournerait son visage vers lui, et que, lisant la détresse du sien, elle ferait un signe, à défaut d’une parole, pour le rappeler ou l’absoudre.
Irène ne se retourna pas ; déjà elle avait oublié Didier pour perdre son attention dans les replis de l’Océan où ses pensées flottaient à la dérive, battues par l’écume, heurtées par le flot, les unes contre les autres.
Les nuages que le soleil du matin avait balayés, se groupaient et se rapprochaient. Les vagues dressaient d’immenses murailles de jade vert ou violet foncé : elles se courbaiènt jusqu’à s’écrouler, se creusant, tournoyant sur elles-mêmes pour former une coupe de nacre où dansaient des gemmes de toutes couleurs.
Puis d’autres se levèrent, gonflant leur dos
arrondi de monstre marin, puis d’autres encore, obstacles mouvants que chaque ride de rOcéan suscite et qui accourent vers Irène du fond de l’inconnu...
Irène crut voir alors le dieu de la mer luimême conduire ses chevaux à l’assaut de la grève ; debout sur son char, le manteau au vent, il laisse flotter les rênes sur l’encolure des blancs coursiers ; frappant de leurs fers d’argent la crête jaspée des vagues, ceux-ci font jaillir de Fonde des étincelles et soulèvent une poussière, lumineuse jusqu’à l’éblouissement.