‹ Quand la Nuit Fut VenueChapitre 21 sur 24 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

X"ous qui passez, venez à lui car il denaeure :

(Victor Hugo.)

Demeurée seule, Irène jette son manteau sur ses épaules, enveloppe sous la gaze légère de Técharpe ses cheveux dont Téclat s’éteint : elle est sortie.

L’air a fraîchi : l’unique rue parallèle à la plage, toute droite entre deux rangs de maisons, est presque déserte. Des enfants reviennent de l’école, portant leurs paniers. Partout des balcons et, sur le bois ajouré des balustres, du linge qui sèche. A la devanture d’un magasin Irène remarque d’énormes fruits, monstrueux et tourmentés : piments doux qui ressemblent à des grès flammés, bien vernis, où le rouge vif de la pointe sè marie au vert sombre de la tige. Elle s’étonne à chaque pas et cependant, cette rue est une

rue et ces maisons sont des maisons. Mais quelque chose d’étranger l’avertirait de la distance parcourue si elle avait tenté de se faire illusion. La tristesse de l’exil, lourdement, s’attache à ses mouvements et achève

d’inquiéter son âme désemparée où le souvenir se réveille, le souvenir de ce qu’elle était, hier encore...

On ne recommence pas sa vie, même en changeant de pays, même en changeant de goûts, de langage ou de nom : on ne fait que se continuer, ailleurs et partout. ^

La rue conduit à l’église. Une église toute jaune, accroupie sur le pavé comme une vieille mendiante sarrasine. La pierre est hâlée par la brise de mer autant que par le soleil calcinant de l’été. Gercé au froid, brûlé au soleil, son teint est celui des pêcheurs que l’on voit sur cette côte, rugueux et basanés.

La rue s’arrête ici : elle fait un coude brusque vers la droite, prolongée par une route qui semble foncer dans la mer immé-

diate, mais s’élève aussitôt le long d’une corniche, taillée dans le roc au flanc de la montagne et constamment battue par l’océan.

Irène hésite : va-t-elle poursuivre sa promenade solitaire afin de bercer au rythme de la marée montante son rêve endolori?

Une force la retient, l’arrête, la cloue au sol. L’église est là, toute proche, attirante. Depuis le soir où, dans un geste éperdu, désespéré, elle avait cru voir le Christ se détourner d’elle, étranger à sa détresse, Irène n’a plus joint les mains, ni plié les genoux. Mais les âmes qu’un violent amour possède ne sont jamais si éloignées de Dieu qu’elles le supposent. Et puis, la solitude recueillie des églises est un refuge vers lequel s’acheminent même ceux qui ne prient point. Leur pensée, pour s’être élevée au long d’un pilier, retombera sur elle-même en courbe harmoiiieuse.

Sans effort, mais en grinçant un peu, la

lourde porte, bardée d’énormes clous, a

tournée sur elle-même : tiède et humide /

atmosphère des églises... Un reste d'encens traîne sur les dalles ou les pas trop sonores ont Todieux d'un blasphème : il n'y a ni prie- Dieu, ni chaise, ni banc : l’église est vide. Une obscurité profonde a revêtu les murs trop nus, troués de meurtrières par où le jour hésite. Le silence inquiétant des tombeaux ressemble à celui des églises; pourtant, ici, on sent vivre quelque chose de mystérieux dont on n'ose troubler la paix ou le sommeil. Au fond du sanctuaire une lumière baigne dans le cristal rouge d’une coupe suspendue.

Irène s’avance, déjà elle distingue l’or sombre de l’autel. Voici la table de communion : elle s’agenouille et, par-dessus le froid du marbre, ses mains cherchent la nappé dont les plis un peu rèches résistent à la caresse des doigts. Cela sent la poussière et la cire.

Sous Téclat de la veilleuse, une à une d’étranges figures surgissent de l’ombre : paradis fantastique de saints et de saintes.

d’anges et de chérubins sculptés dans la hauteur d’un immense rétable de bois doré. Des colonnes torses projettent jusqu’à la voûte l’or roux de leurs volutes et l’on s’attend à voir bouger toutes ces petites idoles naïves qu’un fil invisible mettrait en branle. Irène distingue très nettement leur visage peint au naturel et leurs yeux à fleur de tête. L’un porte une grappe de raisin plus grosse que son corps, un autre serre une palme sur son cœur. Un agneau couché sur un livre garde la porte du tabernacle.

Le trouble d’Irène s’est évanoui avec le mystère de l’obscurité : ses yeux se familiarisent avec chaque chose et une impression de bienheureuse sécurité succède à l’inquiétude du seuil. En vain souhaite-t-elle de concentrer son esprit : ce peuple de figurines païennes disperse son attention et pourtant elle admire les tons que la dorure emprunte à la veilleuse.

Irène est venue dans ce lieu pour penser et elle ne pense pas : l’église lui semble

déserte comme son âme. Elle aurait voulu se résoudre dans le calme de cette solitude où ne se risque même pas le murmure voisin de Focéan. Déçue, elle se relève et va pour sortir, mais une autre clarté attire son regard. Deux cierges, deux gros cierges de cire brune éclairent tristement une niche drapée de velours noir, frangé d’argent. Curieuse, Irène s’est approchée. Une madone, également revêtue de velours noir, encapuchonnée de la tête aux pieds lève le visage vers le ciel, tandis que sur ses genoux repose la nudité d’un effroyable et divinsupplicié. Le bras inerte se détache sur le velours et pend jusqu’au bord de la niche, offrant aux regards sa main blême, déchirée par le clou et crispée sur la blessure ouverte, saignante. Chaque côte saille sous la poitrine : on voit le trou qu’a laissé le fer triangulaire de la lance. Les genoux font éclater les muscles trop tendus et les pieds raidis sont tachés de pourpre. Le Christ a les yeux clos, le front hérissé d’épines, la bouche ouverte

et pâle sur les dents qu’on soupçonne...

Irène, remplie d’épouvante, veut reculer, s’enfuir ; mais son regard s’attache, se colle à la vision d’épouvante et cette chair meurtrie, décomposée, agite son misérable corps d’un tremblement nerveux. Elle voudrait crier, appeler au secours : le cri s’arrête dans sa gorge dont sa main comprime la houle. Un prie-Dieu est là : Irène s’y abat et ses yeux alors se fixent sur le visage de la Madone, ovale clair découpé dans la nuit du velours. Une pitié infinie, une douleur sans nom ruisselle sur les joues ravinées. Tout ce que la Mort contient de tragique et d’irréparable est exprimé par ce groupe où se confondent pourtant l’espoir et l’immolation.

La Mort! La Mort! Ces deux syllabes remplissent comme un glas les oreilles d’Irène. La Mort! La Mort! Y a-t-elle jamais songé vraiment, elle qui n’a été jusqu’à présent que l’esclave complaisante de la Vie à laquelle, depuis le premier jour, elle n’a cessé d’appartenir ou de s’abandonner? Oui,

pourtant, elle y a songé comme à un expédient facile ou comme à Fanéantissement qui doit suivre les félicités trop grandes, les voluptés trop intenses. Mais la Mort, à ses yeux n’avait point cet aspect, ni qe masque. C’était un état plutôt qu’une fin, un repos vers lequel tendait son âme agitée, une forme immatérielle et durable de sa passagère lassitude . Jamais elle ne lui était apparue sous un aspect aussi violent : jamais surtout elle ne s’était montrée si proche. Voilà donc ce qu'coffre à son esprit tourmenté ce lieu de recueillement et de prière.

Un bruit de clés, le grincement d"une porte, des pas retentissent dans l’église : pas lents et graves dont la cadence est pour Irène le signe magique qui interrompt l’affolant maléfice. Elle relève la tête et s’aperçoit que sa figure comme ses mains sont baignées de larmes. Elle se retourne, sentant que quelqu’un la regarde, étonné : une grande ombre se dresse à quelques pas, un prêtre

maigre et osseux dont la tête s’allonge d’une barrette cornue.

Les lèvres du prêtre remuent sans parler en même temps que ses doigts pressent les grains d’un rosaire où pend une lourde croix.

Il représente ici la seule chose vivante à quoi puisse se retenir l’espoir d’Irène, faillant encore sous le tourment de l’agonie. Pourtant lui-même semble mort avec son teint de cire, son regard éteint, ses mains exsangues. Irène veut se lever, mais ses genoux s’y refusent, rivés au J)rie-Dieu. Elle voudrait parler afin d’entendre une voix humaine répondre à son appel : « Mon Père, implore-t-elle, mon Père, dites-moi les mots qui rassurent, faites sur mon front le geste qui apaise! »

Mais le prêtre n’entend point le français, et il répond à Irène dans une langue qu’elle ne comprend pas. Alors, à nouveau, Irène sent les larmes couler sur ses mains et le prêtre qui ne saisit pas le sens des paroles.

mais pour qui sont intelligibles les larmes des créatures en détresse, s’approche d’elle et, d’une main lui effleurant l’épaule," de l’autre il l’oblige à regarder la madone : « Ecce^ ecce^ Mater tua ! » murmure-t-il avec un accentde compassion infinie... S’en allant doucement, il répète en hochant la tête pour donner plus de force à la parole tombée du Calvaire sur le monde des souffrants et des malheureux : « Ecce^ ecce^ Mater tuai »

Le prêtre s’est éloigné. Ses pas se sont perdus sous la voûte d’où descend sur Irène une paix inattendue. Chancelante, mais plus forte, elle se lève et se dirige vers la porte. Elle l’ouvre, un vent violent s’engouffre qui la pousse et la fait reculer. Dehors, la nuit s’est faite, toute bleue. On entend l’océan mugir comme s’il allait s’élancer dans la rue, à travers le village. .

Au coin de la place, appuyé contre une arcade, Didier attend Irène, immobile et silencieux.

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