‹ Quand la Nuit Fut VenueChapitre 3 sur 24 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Viens, nuit profonde,

Et revêts-toi de la plus sombre vapeur de l’enfer.

(Shakespeare )

— Irène, ma chérie, le jour baisse, il faudrait demander les lampes...

Inclinée sur la machine à écrire dont Fin- ‘cessant déclic émiettait le silence, la jeune femme n’a pas entendu.

— Irène, répéta Gilbert un peu énervé, Irène, je vous assure que je commence à n’y plus voir suffisamment pour écrire...

Cette fois, levant son menton résolu, la jeune femme arrêta sur le bord du clavier la course de ses doigts, et, d’une voix grave où il y avait quelque chose de maternel, interrogea :

— Pardonnez-moi, Gilbert, cette machine fait un tel bruit... je n’ai pas compris ce que vous me demandiez?

Par la baie largement ouverte du cabinet

de travail, le soleil versait une clarté éblouissante,: sur la première dalle du perron, un chat dormait, heureux de goûter en cette après-midi de mai la douceur du printemps reconquis.

Alors, sans impatience, avec la tendre gratitude qu’il éprouvait à l’égard de cette voix apaisante et aimée, Gilbert, cessant d’écrire, murmura :

— Je vous priais de sonner pour qu’on nous donnât de la lumière : c’est étonnant comme la nuit tombe vite quand on travaille..,

— La nuit? fit Irène vivement, mais vous n’y pensez pas : 11 est cinq heures à peine et le soleil...

Tout à coup, elle lut une telle surprise, une telle angoisse sur le visage de Gilbert que, se dressant toute, elle s’appuya contre la muraille pour ne pas défaillir : les médecins ne l’avaient-ils pas prévenue? Ne lui avaient-ils pas dit : votre mari peut devenir aveugle... Brusquement, elle se rappela : c’était pendant la convalescence de Gilbert,

QVAND LA NUIT FUT YEISUE...

il y a un an, après ce terrible accident d’automobile qui, sans rien briser de ses membres, l’avait laissé entre la vie et la mort par un ébranlement de tous les organes; en une seconde, Irène revit l’antichambre où le docteur avait déclaré que Gilbert pouvait être atteint de cécité : le nerf sus-orbitaire lésé, une amaurose traumatique était à redouter. D’abord, elle n’avait pas saisi, puis, elle réprima un cri comme en ce moment où tout son corps la portait en avant, par l’instinct de défendre contre la nuit l’être à qui elle s’était volontairement liée.

D’un mot, elle le rassura :

— De lourdes nuées d’orage s’amassent en effet sur le jardin et la maison se remplit d^ombre... reposez-vous, Gilbert, il ne faut pas vous fatiguer autant.

Elle Tattira et le fit asseoir sur le large divan, parmi les coussins écroulés.

On venait de frapper à la porte, un domestique entra portant un plateau chargé de deux tasses et d’une théière. Le front dans

ses mains, Gilbert s’absorbait dans ses pensées comme il avait accoutumé lorsqu’il venait d’interrompre son travail. Au moment où le domestique se retirait, Gilbert releva la tête et, l’appelant, lui demanda, avec un léger tremblement dans le ton qui voulait être rude :

— Quelle heure est-il?

— Mais... cinq heures juste. Monsieur, répondit avec précipitation le valet de chambre, comme s’il craignait d’être en faute.

— Bien; maintenant, dites-moi quel temps il fait dehors?

Avant qu’Irène, sur la main de qui Gilbert crispait la sienne, eût pu le prévenir, le domestique, tournant le dos, s’avança jusqu’au seuil du perron et dit tranquillement :

— Un temps magnifique. Monsieur, et un soleil superbe... Ce n’est pas encore aujourd’hui qu’il pleuvra.

Il sortit : un lourd silence plana sur Irène et sur Gilbert qui se tenaient toujours par la

main : on entendit une guêpe bourdonner dans la pièce, se cogner à la glace, puis grésiller contre le battant vitré de la porte. Un vase de cristal où baignaient des fleurs de genêt avivait, buisson ardent, la clarté du soleil étalée en larges flaques sur le parquet ciré.

Gilbert serra la petite main glacée qu’il tenait : une douce mélancolie avait détendu les plis de son visage, et, comme Irène inclinait la tête, il sentit sur ses doigts la fraîcheur d’une larme. Alors, se retournant, il l’enlaça d’un large mouvement du bras et, tous deux, sans rien dire, se renversèrent sur les coussins.

La joue d’Irène était collée contre la poitrine de Gilbert et, sous la flanelle légère, elle entendait les battements sourds, précipités, du. cœur. Elle se rappela ces oiseaux qui de leur bec s’attaquent à l’écorce des arbres pour y creuser un trou et elle songea que la douleur frappe ainsi, à coups redoublés, le cœur des hommes.

Les lèvres de Gilbert et tout son visage reposaient sur la chevelure blonde d’Irène. Il en aspirait la chaude odeur de plante. Tous deux eussent voulu demeurer ainsi pour l’éternité. Ils redoutaient la première parole qui romprait à nouveau le silence, le premier geste qui dénouerait leur étreinte, comme si de cette minute allait dépendre leur avenir.

Combien de temps demeurèrent-ils ainsi?

Dehors, la futaie apparaissait mauve derrière les roses vapeurs du couchant et les rayons obliques mettaient une tranche d’or aux marches du perron. Irène et Gilbert se levèrent. Mus par un semblable désir, par le même instinct de vie, ils s’avancèrent à travers la pièce, se tenant enlacés et marchant vers la lumière. Les dernières clartés les appelaient pour les baigner dansun même reflet. Sur le seuil, ils s’arrêtèrent, éblouis par le

spectacle du soir qui venait et Gilbert frissonna de sentir la nuit si proche.

- — Elle me guette, dit-il, j'imagine qu’cZZc se cache sous les hautes ramures du parc et que, demain, quand tout cet horizon lui échappera, elle sera heureuse de me conserver comme une proie.

Irène appuyait sa tête sur l’épaule de Gilbert. Derrière eux leur ombre s’allongeait, immense, confondue... Gilbert s’en aperçut, ils firent un pas vers le jardin.

— Regardez, Irène, elle est sur mes talons : déjà elle s'attache à moi!

— Mon bien aimé, fit Irène en l’entraînent, venez avec moi dans les allées : si notre amour se pare, ce soir, de la gloire un peu triste du crépuscule, nous susciterons sa force, souple et jeune, parmi les plantes du jardin dont il est la plus vigoureuse, la plus éclatante floraison... INi les ardeurs du jour, ni les ombres de la nuit ne prévaudront contre lui!

Il se laissa conduire et, véritablement, les

reins cambrés, la tête redressée en un défi, la démarche certaine, Irène semblait soutenir Gilbert dont la taille élancée reposait toute sur le corps frêle qui s’attachait au sien.

On eût dit qu’elle le ramenait du large vers la côte : de son bras droit, écartant les branches basses des magnolias ou les ronces des mûriers sauvages, elle faisait le geste qui brave la tempête et qui permet de surnager à la crête des vagues.

Ils arrivèrent à l’extrémité du parc, à cet endroit d’où l’on découvre toute la vallée, et, debout sur ce promontoire, Irène s’arrêta, belle comme une victoire sculptée à la proue d’une galère. Le vent plaquait l’étoffe de sa robe, dessinait la courbe étroite de ses hanches; sa poitrine, très haute, respirait largement l’air qui, balayant la plaine, arrivait chargé des effluves de la vallée : amertume résineuse du pin surchauffé par le soleil et dont la chantante ramure étendait son dais sur leur tête, douceur des herbages que foulent les blancs troupeaux, et, plus près.

Fentêtant parfum d’une touffe de genêts pareils à ceux qui s’éteignaient dans le vase du salon.

Gilbert, assis sur le banc où tant de fois il avait conduit ses rêves avant d’y attirer la femme qui les incarnait tous, se releva fasciné par la statue impérieuse et vivante ; elle le sentit venir et se retourna. Son visage s'offrit alors à l’éclat du couchant et d’elle-même émanait une lumière, dans cette minute où la nature avant de céder à la nuit, rend au soleil tout ce qu’elle en a reçu. Lentement, Gilbert posa ses mains sur les rondes épaules qui ne fléchirent point et, renversant un peu le buste d’Irène, il se pencha sur cette figure irradiée pour rallumer à ces yeux ses propres prunelles envahies par l’ombre...

Irène comprit sa pensée et tendit son visage, comme un miroir. Elle sentait son cerveau pénétré par le regard fou de celui qui ne voulant rien perdre de ses traits, murmurait dans un sanglot enfantin :

— Je ne veux pas oublier, Irène, je ne veux pas oublier !

Cette image, image adorée, il espérait l’emporter dans sa nuit, certain qu’elle suffirait à illuminer ses ténèbres...

Le désir, non plus charnel, mais sublimisé donne au masque tragique de Gilbert une expression de mysticisme douloureux, d’extase inquiète, comme en devaient avoir ceux sur les mains et les pieds de qui s’imprimèrent les divins stigmates.

Irène demeure immobile et silencieuse.

L’ombre courant au flanc de la colline atteint leurs genoux, tandis que leurs visages, presque rejoints, baignent encore dans les lueurs attardées.

— Irène, clame Gilbert éperdu, Irène, sauyez-moi de la nuit !

Et, désespérément", dans ce naufrage, il s’accroche à elle. L’obscurité s’allonge et va le submerger : la nature se voile en même temps que ses yeux. iVlors, faisant glisser ses mains, Gilbert les pose sur les tempes d’Irène avec un geste où il met toute son adoration. Il ne la voit presque plus, mais il

la touche encore. Ses doigts épousent la courbe des joues... voici le creux du menton, les lèvres fraîches qui s’entr’ouvrent sous la caresse. Les doigts frôlent les ailes palpitantes du nez et remontant Farête satinée, ils suivent Farc des sourcils pour se refermer enfin sur le vide, certain, désormais, de posséder ces contours que le temps ne déformera point et que la nuit ne saurait effacer...

Le vent qui soufflait achève de draper autour des silhouettes amoureuses les ombres du soir.

Derrière la colline, le soleil s’est abîmé...

Gilbert ne peut retenir un cri :

Un bonheur vient de mourir qui i;ie ressuscitera plus... mais vous, Irène, vous reverrez ce soleil !

Pour tous les deux les ténèbres sont venues, faisant chaque chose égale : leurs corps comme leurs âmes, leurs âmes comme la nature qui les entoure.

Gilbert esquisse un faible mouvement et

Irène se presse contre sa poitrine. Ils ne pleurent plus; une immense douceur les pénètre et leurs lèvres se rencontrent, baiser sans fièvre où s’exprime en une fois la sérénité de leur amour, vainqueur du Destin.

Ils savent désormais que, si la volupté peut s’exaspérer jusqu’à la douleur, à son tour la douleur peut devenir volupté...

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