‹ Quand la Nuit Fut VenueChapitre 4 sur 24 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

J'appelle heureux, ô Parmenon, celuy qui estant venu voir et ayant veû sans douleur ces belles choses, s’en retourne bien viste d'où il est venu, j’entends ce soleil, ce. ciel, cette eau, ce feu, ces nuées quand il vivrait encore cent ans il les verra toujours de mesme, et ne verra jamais rien de plus beau.

(Ménandre : traduit par J. Racine.

Le menton appuyé au creux de ses deux mains, Irène regardait dormir Gilbert. Le jour filtrait à travers les persiennes et rayait le plafond. Elle pensa :

— S’il ne se réveillait pas! La mort ne vaudrait-elle mieux?

Et, penchée sur ce beau visage tranquille qu’encadraient les mèches folles des cheveux bruns, elle s’effraya d’elle-même et craignit d’avoir appelé la mort.

Les lèvres légèrement descellées, les yeux clos, Gilbert souriait à quelque rêve : nulle angoisse ne crispait ses traits. Jusque vers minuit, il avait souffert de la tête, souffert à crier, puis, brisé par la douleur, il s’était endormi, le front contre la joue d’Irène.

Apaisé, confiant, il reposait. Oui, mais lorsqu’il se réveillerait? Irène eût voulu faire que la nuit durât encore une heure, puis une autre, puis toujours...

Comment son amour n’était-il pas assez puissant pour arrêter la course du soleil? Comment peut-il arriver malheur aux êtres que l’on chérit? Et elle songea à ces feux que les bergers allument, dans la montagne, qui suffisent à éloigner du troupeau les bêtes rôdeuses, guettant une proie... Car, elle Fah mait avec passion, elle en était certaine depuis la veille...

Depuis la veille î Ne lui avait-elle pas fait le don entier de sa vie et celui d’elle-même dès le premier jour?

♦ Une angoisse soudaine rejeta Irène vers ce passé pourtant si proche et elle se revit à toutes les minutes de ses fiançailles, au jour même de son mariage, en proie au doute impie qui rassaîllait sans relâche : comment acquérir la certitude d’aimer ?

Gilbert venait de publier son premier ro-

man, Ariane^ qui, couronné par l’Académie française, mit en vedette le nom désormais célèbre du jeune auteur. Semblable à toutes ses contemporaines, Irène s’était enthousiasmée à la lecture de ce livre où éclatait Fardent lyrisme de Gilbert : elle fut curieuse de lui avant de le connaître et une attirance toute cérébrale la précipita vers le désir d’une rencontre. Elle le vit et ne fut point déçue : Gilbert était beau, d’une mâle et aristocratique beauté, ses propos mesurés, simples mais personnels, et dans la voix quelque chose de grave qui savait être doux : un airain heurté par un marteau de velours.

Irène, sachant qu’il plaisait aux femmes, s’arma d’une indifférence polie et dès lors lutta contre un sentiment dont elle n’était pas même possédée : on ne guérit jamais d’un mal imaginaire.

Gilbert, lui, s’était livré dès le premier jour, et tout entier, à l’espoir d’être aimé pour lui-même, en proie à ce tourment de tous les hommes publics aux yeux desquels

ce qu’ils ne concèdent pas à la foule est infiniment supérieur à ce qu’ils lui donnent : la littérature pour Gilbert était à la vie ce que les reliefs sont au festin.

Quand il demanda Irène en mariage, elle refusa brusquement : elle redoutait qu’il ne lui appartînt pas sans partage, et pour l’aimer, elle attendait de le moins admirer. D’ailleurs les prétendants ne manquaient point et Irène savourait trop le plaisir de son indécision pour ne pas craindre d’en sortir : elle ne savait pas aimer.

C’est alors que les journaux relatèrent l’accident qui faillit coûter la vie à Gilbert : passionnément épris, il avait fui, désespérant de vaincre. Il s’était réfugié dans l’amitié de Didier, le cher et tendre compagnon de toujours et tous deux partirent. Gilbert, les mains crispées au volant d"une automobile, se grisant de vitesse s’enfoncait dans la poussière blonde des routes ou courait vers l’azur bleu des horizons avec l’illusion que son amour, écharpe flottante et dénouée, serait

vite réduit en lambeaux, brûlé par le soleil, déchiqueté par le vent.

Une rupture de la direction, la chute effroyable dans un ravin, le chauffeur tué, Didier relevé avec une jambe brisée et Gilbert évanoui, mais sans blessures, voilà ce qu’lrène lut, un matin, en dépliant le journal...

Une crampe lui serra si violemment le cœur qu’elle pensa défaillir, tandis qu’une mortelle pâleur envahît ses traits : « Gilbert, murmura-t-elle, Gilbert!... » Et, mue par ce goût du sacrifice qui est au cœur de toutes les femmes, Irène voulut courir vers celui qu’elle venait d’appeler par son prénom, comme si le fait d’articuler ces syllables eût pour effet de la rendre à la vie. A coup sûr, elle l’aimait, elle en était certaine à présent : la preuve qu’elle souhaitait n’était-elle pas là, visible encore sur son visage? Cette émotion qui, jaillissant de son cœur étreint, Eenvahissait d’une fièvre inconnue, n’étaitce pas l’amour, l’amour qu’elle imaginait

sans ravoir jamais ressenti mais auquel elle aspirait de toutes ses forces?

Lorsque les médecins prononcèrent, la décision d’Irène était prise : elle épouserait Gilbert et son exaltation croissante lui semblait la marche naturelle de son amour.

Le monde applaudit et Irène passa, au bras de Gilbert, parmi les rumeurs admiratives qui, se mariant aux fumées de Fencens et au parfum des fleurs, achevèrent de la griser.

Pourtant, lorsque sur eux se referma la grille du parc où leur amour vint s’abattre, palombe incertaine et blessée, Irène sentit le doute l’assaillir à nouveau; seule, soustraite à ce cadre mondain où son héroïsme radieux se réfléchissait à Finfini, elle s’épouvanta de se murer vivante dans la solitude de cet amour qui, peut-être, n’était qu’une pitié violente et passionnée...

. Or, ce matin, le menton appuyé au creux de ses deux mains, Irène ne doutait plus. Elle regardait dormir Gilbert et, du col lar-

gement echancré de la chemise, elle entendait monter en rythmes égaux le souffle de cette poitrine, les battements de ce cœur qui voulait vivre. Elle considérait surtout ces paupières closes, sous la touffe des cheveux en désordre, ces paupières inutiles qui s’étaient à jamais refermées sur son image à elle, comme la grille du parc s’était refermée sur sa liberté : elle sentit qu’elle ne s’appartenait plus et qu’elle était en lui, si profondément, si intimement, que rien ne pourrait désormais l’en arracher.

La signification de ce geste tragique par lequel Gilbert, la veille, s’était penché sur elle pour saisir son âme, au fond de ses prunelles, lui apparut à travers le symbole d’une émouvante et inéluctable beauté : elle comprit que, dura;nt cette minute, pour la première et dernière fois il l’avait prise, possession triomphale dont rien ne troublerait la jouissance. Elle resterait la prisonnière de ces yeux éteints, sous lesquels reposerait l’immortel reflet de son visage, comme sous

les eaux du Rhin demeure inaccessible et secret l’anneau du Niebelung.

Loin de s’en effrayer, Irène fut heureuse de penser qu’en cet instant ce reflet avait exprimé l’angoisse de son amour, car ainsi Gilbert serait à jamais affranchi du doute qui l’avait elle-même si souvent assaillie et dont elle appréhendait encore le retour : mais la certitude de ne plus disposer d’elle-même lui fut douce et rassurante. Mesurant tout ce qu’une telle passion contenait d’exclusi et de surhumain, elle glissa son bras sous la nuque du dormeur et, dénouant sa chevelure, blonde comme le soleil, elle la répandit sur le visage de l’aimé pour qu’il eût à son réveil la caresse de la lumière, plus douce que la

vue...

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