‹ Quand la Nuit Fut VenueChapitre 5 sur 24 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Un silence est assez pour expliquer un cœur,

(Molière ; Don Garde de JSaçàrre.

Naturellement, le premier qui accourut fut Didier. Le télégramme d’Irène l’avait abattu mais non surpris : il se rappelait le mot du docteur, palpant sa jambe fracturée et regardant Gilbert encore inanimé : « Il vaut mieux parfois être blessé que ne l’être pas».

Il savait donc qu’une redoutable menace planait sur le front de son ami et un pressentiment l’agita dans le moment où ses doigts froissèrent le papier bleu de la dépêche, devant qu’il ne le dépliât.

Au bruit que fit la grille en tournant sur elle-même, Irène se leva et le vit venir, à grandes enjambées, par le jardin. A voix haute elle dit à Gilbert, étendu sur une chaise-longue : « C’est Didier ! »

— Je le savais, fit Gilbert avec la tran-

quille assurance des amitiés partagées, tandis qu'une rougeur cuivrait ses joues, fortement halées.

Didier montait les marches : il aperçut Irène, venue à sa rencontre, et, sous le chapeau de paille qui cachait le haut de son visage, sa mâchoire eut ce léger tremblement précurseur du sanglot. Mais pâle et résolue, Irène dardait sur lui son regard, un doigt sur les lèvres, tandis que de l’autre main elle désignait Gilbert tout proche : déjà celui-ci s’était dressé. Il fît deux pas en avant et tendit les bras, Didier s'y jeta et les deux hommes s’étreignirent en silence. Le premier qui parla fut Gilbert : calme, il avait fait asseoir Didier sur la chaise-longue, à ses côtés, et, posant sa main sur le front de l’ami, ce fut lui, par cette rencontre ordinaire des sentiments, qui plaignit et consola : on se plaint comme on se réjouit en ceux qu’on aime :

— Mon pauvre grand, murmura-t-il, mon pauvre grand!

Jamais le contraste des deux amis n’avait à ce point frappé Irène ; mince, brun, nerveux, le nez légèrement arqué et les cheveux fous, Gilbert était latin jusqu’au bout de ses extrémités longues et fines, j tandis qu’avec sa forte carrure, ses cheveux rudes, sa barbe courte, mais blonde et ses yeux ’de clair saphir, Didier témoignait de ses origines celtiques.

— Je vous laisse, dit-elle en sortant.

En glissant, la main de Gilbert rencontra la cravate de Didier :

— C’est gentil d’avoir mis l’épingle que je t’avais donnée...

— Je la porte tous les jours depuis que tu me l’as rapportée, un soir, à Florence, d’une de tes promenades sur le Ponte-Vecchio.

— Florence! Gemme c’est loin, Didier, comme c’est loin! Et pourtant, je revois l’aveuglant soleil projeter des ombres crues sur les maisons coiffées de tuiles, la petite marchande de la place Sainte-Marie des

Fleurs qui tenait de si beaux iris entre ses bras. . .

— Tu prétendais qu’elle les croyait vivants et que c’était la raison pour quoi elle les serrait si fort sur sa poitrine.

— Oui, et quand elle nous demandait l’aumône, elle nous disait : <( J’ai froid aux pieds, ce sera pour m’acheter des chaussures. » Sans penser que nous étions en septembre et qu’elle répétait depuis l’hiver la phrase qu’on lui avait apprise, tandis que le pavé brûlait ses petits pieds nus, jaunes de poussière.

— J’en ai fait une esquisse, il faudra que je te...

Et Didier s’arrêta brusquement.

— ... Que tu me la montres? acheva Gilbert avec douceur, que tu me la montres? Mais, mon pauvre grand, il ne faut pas te troubler, ni t’en vouloir : que veux-tu... nous n’avons pas encore l’habitude !

Didier sentit tout ce qu’il y avait de résignation délicate dans ces derniers mots, et

sa main, cherchant celle que Gilbert avait laissée retomber, la pressa comme une chose fragile que, dans cette minute, il aurait craint de briser.

— Tu ne vas pas nous quitter, n’est-ce pas, Didier? reprit Gilbert avec l’accent un peu despotique de ceux qui, souffrant, savent qu’on n’a pas le droit de répondre « non » — tu as laissé ta valise à la gare?

— Je n’ai pas de valise, avoua Didier, je suis parti comme cela, en coup de vent, dès que... ''

— Irène t’avait télégraphié?

Didier hésita une seconde :

— Oui... c’est-à-dire qu’Irène ne m’a pas dit de venir, mais m’a prévenu que tu souffrais, alors, j’ai compris et...

— Et tu es arrivé sans même prendre le temps d’emporter une valise: je t’aime bien, mon grand, articula Gilbert d’une voix lente et grave, je t’aime bien et t’aimerais plus, en ce moment, si je le pouvais, si, du premier jour où je t’ai aimé, je ne t’avais pas

donné, avec mon affection, ma confiance entière... Mais tu ne peux pas nous quitter, reprit-il avec force, nous sommes trop malheureux et il faut que tu le sois avec nous pour qu’un peu de joie nous soit rendue... Tu vas télégraphier à ton valet de chambre, te faire envoyer ici tout ce dont tu as besoin, sans oublier ton chevalet, ta boîte et tes pinceaux : il y a ici d’incomparables couchers de soleil, et si, à l’heure où vient la nuit, tu apercevais Irène, debout dans de l’or et du feu, sur le promontoire d’où l’on découvre toute la vallée...

Le cou tendu, la poitrine haletante,, on eût dit que Gilbert, brusquement, projetait devant ses yeux, rendus à la clarté, la vivante image qui demeurait en lui.

— Je resterai, répliqua Didier dont le regard, instinctivement, se dirigea vers la vision que semblaient embrasser les yeux morts de Gilbert.

— Longtemps ?

— Toujours, si tu le veux...

Puis, ils se turent, sentant que l'émotion gagnait à nouveau leurs âmes et que certaines pensées voltigeant dans l’espace, meurent d’une parole qui les fixe comme le papillon de l’épingle.

Leur amitié remplissait le silence : ils l’écoutaient sourdre, se répandre, nappe limpide et fraîche qui les isolait du monde extérieur : et leur orgueil s’y mira avec la certitude de n’avoir ni fléchi sous le poids des ans, ni pâli...

Quand Irène revint, elle les trouva tous deux à la même place, le front penché, les mains unies : elle crut qu’ils pleuraient parce qu’elle les jugeait à travers son amour.

Mais quand ils relevèrent la tête, elle lut sur leur visage une placidité virile qui était presque de Ta joie. Elle ne la comprit point et, dans son cœur, elle en éprouva presque de l’amertume.

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