CHAPITRE IV
L’amour est le revenu de la beauté, et qui voit la beauté sans amour lui retient son revenu d’une manière qui crie vengeance,
(Fontenelle : Lettres Galantes.)
— Gilbert, dit Irène comme on sortait de table, votre éditeur écrit pour savoir quand le manuscrit de votre roman sera terminé ?
— Oh! mon roman! — et Gilbert esquissa un geste d’impuissante lassitude.
— Comment, vous ne comptez pas l’achever ? Vous pensez que nous allons vous laisser chômer, Didier et moi ?
— Irène a raison, interrompit Didier, tu ne souffres plus de la tête qu’à intervalle.*" éloignés, il n’y a point de raison pour interrompre ton travail : tu me dicteras et Irène recopiera à la machine, comme de coutume.
Un espoir passa sur le visage de l’aveugle ; pourtant, il ne voulait point y céder du premier coup par crainte que ce bonheur entre-
vvi ne fût chimérique, forgé par l’artifice de deux êtres qui l’aimaient.
— Mais je n’ai jamais dicté...
— Oh! protesta Irène avec vivacité, comment pouvez-vous dire une chose pareille, ne m’avez-vous pas avoué que vous aviez dicté une partie de votre Ariane après vous être foulé le poignet à la salle d’armes?
— Tu vois bien, fit Didier, il n’y a pas à discuter; dès ce soir, tu te mettras à la tâche, et, pour te donner l’exemple, je travaillerai moi-même à mon prochain tableau.
— Ici?
— Parfaitement, ici.
— Mais comment feras-tu?
— Eh bien, voici : je souhaite à mon tour peindre une Ariane, non point modernisée, comme la tienne, mais la vraie, l’antique, celle de la Fable, l’une des plus émouvantes figures du symbolisme païen. Ce mythe, avec celui d’Antée, m’a toujours rempli d’enthousiasme et d’admiration.
— Es-tu certain que ce soit un mythe?
murmura Gilbert de sa belle voix grave, en baissant un peu le ton.
— Quoi qu'il en soit, je veux peindre une Ariane, dans l’instant où après avoir guidé les pas de Thésée à travers le Labyrinthe, elle vient d’être abandonnée par le héros sur le triste rocher de Naxos...
Irène, debout, la taille bien cambrée dans sa claire robe de linon, disposait des fleurs dans un vase de cristal au long col; elle se retourna et, fermant à demi les yeux, interrogea Didier.
— Elle fut abandonnée ?
Ce fut Gilbert qui répondit :
— Oui, elle fut abandonnée parce' que Thésée put sortir du Labyrinthe et que .d’autres exploits tentèrent l’ambition du héros... .
Irène ne feignit point d’avoir compris et s’en voulut de ce que Gilbert eût pu découvrir sa pensée secrète.
— Ne trouvez-vous pas, Didier, que ces pavots sont d’un bel effet, dans ce vase?'
— Irène, reprit alors Didier, Irène, cessez ce jeü, ne consentiriez-vous pas à poser pour cette Ariane ? Je vous peindrais telle que vous décrivait Gilbert, debout sur ce promontoire où il vous vit pour la dernière fois, enveloppée de lumière et laissant échapper de vos doigts quelques fleurs, comme en ce moment?
Surprise, Irène venait en effet de laisser choir quelques pavots dont les pétales délicats se détachèrent. Une violente rougeur enflamma ses joues et, pour dissimuler son trouble, elle jeta dans un éclat de rire :
— Nous en reparlerons, Didier, nous en reparlerons ! Je suis mal faite pour poser les délaissées en deuil...
Puis, dans un mouvement de jeune faon, elle gagna la porte et s’enfuit.
Gilbert ne put s’empêcher de sourire :
— C’est gentil d’avoir eu cette idée-là ! Oui, avec^un pareil modèle tu feras quelque chose de merveilleux, d’extraordinaire, mais, vois-tu, Didier, si belle que soit ton Ariane,
elle sera moins admirable que celle dont je conserve l’image : cette image, nul ne la connaîtra, nul ne pourra la reproduire, car Fangoisse que j’ai lue, moi, sur ce visage, durant cette minute divine, personne ne la lira, personne ne sera capable de la provoquer une seconde fois!
Une véritable fièvre l’exaltait comme chaque fois que la vision aimée s’offrait à sa mémoire. Irène était rentrée, elle vit que Gilbert s’était animé outre mesure et lè gronda, comme un enfant :
— Si vous vous mettez encore dans un état pareil, c’est moi qui vous délaisserai, dit-elle en souriant, vous allez vous étendre sur la chaise-longue et vous reposer un peu : il faut être sage ; Didier va venir avec moi cueillir des roses au jardin.
Légère, après avoir guidé Gilbert vers la chaise longue, Irène alla prendre une corbeille et revint coiffée d’un vaste chapeau de paille qui ressemblait à la corbeille. Elle se pencha sur Gilbert, l’embrassa dans le cou :
— A tout à l’heure, grand fou ! Venezvous, Didier?
Didier ne put s’empêcher de détailler en artiste les proportions charmantes du corps qui, légèrement incliné^ semblait s’offrir. Docile, il se leva.
Sous le linon, la carnation des bras d’Irène transparaissait comme sous un nuage de poudre de riz, et, mousseuse, sa chevelure s’évadait du chapeau à larges bords sans qu’aucune épingle ne vînt en contenir l’exubérance.
Irène souriait, écartant ses lèvres humides, bien carminées, sur la blancheur vernie des dents, et son sourire lui-même était une lumière. Suivie de Didier, elle descendit les marches du perron, sans cesser de babiller.
Son allure gamine, presque garçonnière, amusait Didier qui ne se pressait pas de la rattraper afin de mieux observer le mouvement souple des hanches, sous la ceinture de daim qui marquait l’étroitesse de la taille. Sans lui témoigner d’hostilité, ni même de
froideur, Irène, dès le premier jour de son arrivée, usait pour lui parler d’une ironie volontaire et continue qui l’agaçait un peu. Peu compliqué, il ne savait à quoi attribuer cette manière, encore qu’il fut porté à croire que toutes les femmes ont quelque chose de mystérieux qu’on doit subir et respecter.
Ils arrivaient au détour du jardin où s’ouvrait l’allée des roses ; il y en avait des jaune-clairet des pourpres, les unes de satin et d’autres de velours : l’une d’elles, couleur saumon, s’entr’ouvrait comme nue, laissant deviner un cœur d’une teinte plus chaude et troublante. Didier la cueillit et ne put s’empêcher de s’écrier en approchant la rose de l’oreille d’Irène, près de la nuque où se jouait un duvet de soie floche : "
— Irène, on chercherait longtemps sur la palette une couleur aussi pareille à votre teint...
Puis, voulant ensuite respirer la rose qu’il tenait, Didier éprouva soudain, au moment où elle effleurait sa moustache et ses lèvres,
44 QUANIj) LA NUIT FUT AENUE...
quelque chose de si merveilleux, de si inexplicable qu’il ferma une seconde les yeux pour s’attarder à cette caresse...
Une chaleur lourde montait du sol craquelé ‘ de l’allée : de grosses mouches se jouaient dans la miroitante clarté et se posaient sur les roses, Didier se sentait pénétré d’une langueur qui lui faisait les membres lourds, la démarche incertaine. Il dit à Irène dont le sécateur fauchait les fleurs, décapitées et tombant une à une dans la corbeille :
— J’admire votre courage et votre gaieté.
Elle ne répondit point et se détourna à demi, feignant de considérer une chenille dont la peluche ondulait, frémissante, sur une feuille de rosier.
— Oui, reprit Didier, comme se parlant à lui-même, pour se posséder ainsi sous le malheur, il faut avoir puisé une telle force en son amour, se consumer dans une passion si ardente qu’elle cesse d’être terrestre et qu’elle détruit tout ce qui n’est pas elle. Je vous admire et vous envie, Irène, Gilbert
méritait la rencontre d’une âme comme la vôtre. Vous Fairnez, il vous aime et votre tendresse n’appartient plus au monde. Mon amitié n’èst qu’un lierre enroulé autour de deux branches confondues et nouées : elle pat*ticipe de là sève trop abondante et ne peut rien en échange, il croit parfois contribuer à rapprocher les branches sans se douter que, inutile, il ne vivrait point sans leur support!
— Pourtant, murmura Irène d’une voix sourde ou il y avait de la rancune contenue, pourtant, cette amitié fut efficace, là où échouait mon amour...
— ; Seriez-vous jalouse, Irène?... s’écria Didier avec une douloureuse surprise, seriezvous jalouse? Mais alors, c’est que vous douteriez encore? C’est que vous n’êtes point certaine de l’avenir ? C’est peut-être que vous ne vous êtes point faite aveugle à votre tour pour vous assurer d’une possession semblable à celle dont Gilbert s’enorgueillit? Votre cœur n’est-il pas si plein que la crainte y trouve encore sa place?
Chacune des paroles de Didier piquait Irène comme un aiguillon : frémissante, elle se débattait contre la vérité qui fouettait sa chair et s’imposait à son esprit. Il lui semblait au contraire que la nuit était venue pour son âme comme elle s’était abattue sur les yeux de Gilbert, et que, brusquenient, avec une cruauté ironique, Didier venait de faire glisser jusqu’au plus intime de sa pensée la lumière violente de ce midi trop crû.
La corbeille qu’elle tenait s’échappa de ses mains et les roses se répandirent sur ses pieds. Didier se baissa pour les recueillir; quand il se releva, il vit que le corps d’Irène était secoué par un sanglot : des larmes
ruisselaient le long de ses joues et l’on eût dit que les fleurs attendaient cette rosée.
— Qu’avez-vous? interrogea Didier brusquement troublé à la vue d’une Irène sensible et désarmée qu’il ne connaissait point.
— Je vous supplie de me pardonner : j’ai été brutal et maladroit sans le vouloir...
— Non, répondit Irène en portant à ses
lèvres un fin mouchoir de dentelles qu’elle mordit, je suis trop nerveuse en ce moment et je viens de m’enfoncer une épine dans le doigt... Rentrons, voulez-vous ?
Elle essuya ses beaux yeux où l’ombre du chapeau mettait des lueurs violettes, prit le panier des mains de Didier et touè deux revinrent en silence par l’allée dépouillée de sa parure.