‹ Quand la Nuit Fut VenueChapitre 7 sur 24 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Au lieu de me soutenir, tu évites toute parole tendre et sincère avec moi et, après, quand je serai tout à fait perdue, lu me feras des reproches et te réjouiras de ma chute.

(Tolstoï ; Le Bonheur conjugal.}

Didier parti, Irène éprouva comme une délivrance. Malgré elle et bien qu’elle fût résolue à écarter de son souvenir l’incident du jardin, elle se sentait le cœur à nouveau mordu par le doute que Didier avait réveillé.

Elle décida, sinon de s’en ouvrir à Gilbert, du moins de causer avec lui pour le besoin qu'elle ressentait de se rassurer.

Elle le trouva assis au piano; depuis le jour où il avait perdu la vue, Gilbert rencontrait dans la musique sa seule distraction. Le plus souvent, ses mains erraient sur les touches, au hasard de sa pensée, dévidant l’écheveau sans fin d’un motif triste ou sauvage. Irène s'approcha de lui et, lui faisant

un collier de ses bras, elle appuya son menton sur la tête de Gilbert qui continua de jouer : elle aimait à respirer ainsi ces cheveux souples et bruns où elle prétendait trouver un parfum d'encens.

— Chéri, quel air jouez-vous ?

— Vous ne le reconnaissez pas?

— L’ai-je entendu déjà ?

— Non...

— Alors?

— Il me semble néanmoins que vous eussiez dû le reconnaître tant est forte l’intention qui conduit mes doigts... Je me représente le promontoire où nous étions tous les deux...

Entendez-vous? dans le grand pin ouvert sur notre tête, le vent, consolateur des exilés, apporte la chanson du rivage. Les voix lointaines de la mer glissent au long des branches. C’est un murmure comme il y en a dans les coquillages, une plainte, avec le flux et le reflux; le grand arbre craque, gémit comme s’il voulait arracher ses racines

pour suivre le vent, mais son écorce rugueuse, rousse; poudrée de violet, saigne et pleure par endroit des larmes grises ou blondes qui se figent. L’horizon est immense^ sans bornes...

Pour adoucir la chute du soleil, les collines s’infléchissent et les prairies étendent le tapis de leur frais gazon que raie d’un vert plus foncé l’ombre oblique des peupliers... Vous rappelez-vous, Irène, on perçoit les clochettes des troupeaux et l’aboiement du chien au fond de la vallée? Vous êtes debout, tournée vers le soleil et je m’avance pour mieux vous regarder, pour...

— Je neveux plus! Je ne veux plus! balbutia Irène en appuyant ses mains sur les lèvres de Gilbert qui cessa de jouer et, se retournant, la fît asseoir sur ses genoux.

Irène aVait desserré son étreinte, mais gardait au creux de sa main la brûlure de la bouche qu’elle avait pressée.

— Non! reprit-elle avec force, je ne veux plus entendre cela, ni que vous me parliez

encore de cette image que vous conservez au-dedans de vous-même : pourquoi me rappeler toujours ce passé, Gilbert? N’êtes-vous plus, malgré la torture de vos yeux, attiré par ee présent qui n’est pourtant qu^une constante offrande ? Je suis près de vous, contre vous, et parfois, quand nos lèvres se confondent, je sens que vous m’échappez, que votre âme se resserre de plus en plus autour d’un souvenir et que vous n’étreignez qu’un reflet de moi-même quand tout moi vous appartient!

— Enfant! Enfant jalouse de soi, vous êtes semblable à cette petite fille que, un jour, je surpris devant un miroir, se tirant la langue et se faisant des grimaces !

— C’est peut-être un sentiment puéril, Gilbert, mais il me semble quand vous vous recueillez pour vous rappeler^ que ce rappel vous arrache à la réalité où je demeure pour vous conduire dans un monde où je suis impuissante avons suivre...

— N’êtes-vous pas la même aujourd’hui

qu’hier? interrogea Gilbert dont les sourcils se froncèrent.

— Je suis la même et pourtant je suis différente. Je suis différente comme toutes les femmés : notre pensée mobile, nos impressions les plus fugitives marquent leur lumière ou leur ombre sur notre visage : nos yeux n’ont point une même irradiation le matin que le soir et notre âme, elle aussi, change de couleur quand nous changeons de robe.

(i Alors, il y a des instants où, lorsque je me rapproche de vous, il semble que je m’en éloigne d’autant, que vous ne me reconnaissez plus et que le témoignage de votre mémoire s’oppose à celui de vos sens. ..Je suis un peu folle et je divague : je m’exprime mal, ne possédant pas assez de mots pour y loger toutes les pensées qui se pressent en moi.

« Ne m’en veuillez pas, Gilbert, si je vous dis que, dans ces minutes, j’ai la certitude que vous m’aimez moins...

— Que je vous aime moins? protesta vivement Gilbert.

— Ou plutôt que^vous me préférez une autre qui me ressemblerait absolument, qui procéderait de ma chair, de mon sang et de mon âme, mais qui, pourtant, ne serait pas moi seule et moi-même!

— Ecoutez-moi, Irène, fit alors Gilbert en la berçant doucement sur ses genoux, votre instinct ne vous a peut-être pas trompée, mais — et il réprima un mouvement du corps qu’il tenait pressé contre lui — ne vous hâtez point de triompher : je ne vous aime pas moins, je ne pourrais pas vous aimer moins, je vous aime autrement, voilà tout.

« Du jour où, pour moi, la nuit est venue, j’ai emporté dans cette nuit quelque chose de vous qui ne peut ni changer, ni s’effacer et ce quelque chose ne vous deviendrait étranger que si votre visage n’exprimait plus le même amour. . . Privé de la joie incomparable du regard, j’ai cru, Irène, perdre ce qu’il y a de plus précieux sur la terre : avec la clarté du jour, la vision des lignes harmonieuses de la Beauté. Et voici que, épuré

par la souffrance qui ne m’a arraché, vous me rendrez cette justice, ni une plainte, ni un cri, je me demande si mon rêve présent dont vous vous montrez inutilement jalouse, ne dépasse point les magnificences de la réalité. Aujourd’hui, le désir que j’ai de vous ira s’affinant de plus en plus : il a cessé d’être cette ardeur toujours un peu vulgaire, cet hommage inférieur et brutal qui naît et meurt en une lassitude plus ou moins prompte, mais toujours certaine : c’est le son de votre voix qui m’émeut, l’inexprimable senteur de votre être où je devine, quand vous rentrez, toute celle des parterres, du parc, de la futaie, c’est votre touchante sollicitude, vos mains, mains d’amante qui, peu à peu, deviennent des mains de sœur, vos chères mains qui, se posant sur mon front, ramènent en moi non pas la résignation, mais la paix sereine du bonheur absolu.

(( Les ténèbres immatérialisent, Irène : voyez le parc, la nuit, quand le clair de lune volatilise les arbres, les fleurs ou les allées,

tout n’est plus qu’une ombre dont les contours eux-mêmes hésitent, s’estompent, et, si une nuée masque la lune, le mystère augmente, le poème s’accroît.

(( Ce que j’aime en vous, Irène, c’est tout ce que ne peuvent pas voir les pauvres yeux du corps !

« Vous n’êtes point telle que vous êtes, mais telle que je vous veux, telle que je vous fais, et mon désir ne peut plus ni naître, ni mourir, il vit! Il vit parce qu’il est désormais fixé à votre forme immortelle!

Irène, se dégageant avec douceur, s’était levée : elle croyait avoir troublé Gilbert par son aveu et ne pouvait constater que son propre désarroi.

— Vous ne m’en voulez point de vous aimer d’un amour aussi rare? lui demanda Gilbert dont le visage doré était transfiguré.

Sans réponse^ elle se rapprocha, et soulevant la belle tête dont les yeux ne la cherchaient même plus, lentement, elle la baisa sur les paupières comme pour y sceller

Fimage dont elle s’était mofitrée jalouse. Alors, il lui dit :

— Voiis êtes ma Lumière,..

Et ses doigts s’allongeant sur les touches d’ivoire, Gilbert reprit le motif interrompu : les notes s’égrenèrent à nouveau dans le silence.

Déconcertée, Irène ne savait que penser; elle appuyait ses mains sur son visage comme ^i la violente clarté du jour lui était, à elle aussi, une ofïense^.

Incapable de s’élever à la hauteur d’un tel amour, elle sentait combien au regard de celui-ci, était misérable le sentiment d’envie qu’elle avait exprimé tout à l’heure : un peu de honte se mêla confusément àses appréhensions. Elle en voulut à Gilbert de cette déchéance, de n’avoir été qu’une femme comme les autres. Jusqu’alors, elle se croyait supérieure et, selon sa prévision, cette supériorité devait s’affirmer d’autant plus que sa présence était devenue plus nécessaire à Gilbert. Irène ne concevait point comment

celui-ci, du jour où il fut en sa dépendance matérielle commençât, précisément d’immatérialiser Famour qu’il lui portait.

Elle lui en voulut aussi de ce calme, de cette sérénité dont il parlait: intérieurement, elle allait presque jusqu’à lui reprocher de ne plus souffrir parce que s’il avait davantage souffert, elle lui eut été plus indispensable. La mission qu’elle s’était donnée en acceptant d’être la compagne de Gilbert lui échappait et son rôle lui semblait singulièrement diminué. Irène trembla de se découvrir plus romanesque que sentimentale, plus ostentatoire qu’héroique. Vaincue, elle eût voulu appuyer sa fête sur une épaule, se jeter, sanglotante, entre des bras tendus, sur une large poitrine...

Elle se retourna versGilbertet, levoyantimpassible, perdu dans l’infini de son rêve musical, elle s’enfuit dans le jardin, éperdument.

Elle se retrouva au bout du parc : l’air qui fouettait son visage la ranima; elle ne pleurait point, mais dans ses yeux brillait une

inquiétante lueur qui n’était pas un reflet du couchant.

Sonregard embrassait la vallée et le paysage lui parut indifférent, étranger. Le pin dont le vent ne parcourait plus les branches se dressait, muet témoin, comme un reproche. Dans le calme silence des champs où crissaient seulement les cigales, elle entendit le pas d’un cheval et le grincement d’une roue : une voiture montait la côte. Le bruit qui se rapprochait fit moins lourd son isolement.

Irène avança jusqu’au bord du promontoire et aperçut la voiture. Elle se dit : a G’est Didier qui revient », et elle s’étonna, cette fois, de l’étrange douceur que lui apportait la certitude de ce retour.

Elle pressa le pas vers la maison et comme Gilbert, l’entendant venir, s’était arrêté de jouer, elle lui demanda :

— Pensez-vous que Didier rentre ce soir?

— Mais il devrait être déjà là : je l’ai envoyé chercher au train de six heures, comme il m’en avait prié...

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