‹ Quand la Nuit Fut VenueChapitre 8 sur 24 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Il m'a dit : « Ne crains rién, qui a vu notre baiser?

— Qui nous a vus? La nuit et la lune. »

(Pierre Louys : Les chansons de Bilitis,)

Depuis que Didier était revenu, Irène avait fait en sorte qu’elle ne se trouvât point seule avec lui. Ce n’était pas une hostilité qui lui dictait cette conduite. Elle se sentait au contraire attirée par ce visage clair, ce regard droit et cette bouche aux contours fermes qui ne prononçait que des paroles sans recherche. Mais elle redoutait qu’il l’obligeât à s’expliquer sur l’incident du jardin, car, pour expliquer Fétat de son âme, il lui eût d’abord fallu mettre un peu d’ordre dans les complexités sentimentales au milieu desquelles se débattait son esprit. Après avoir craint le retour du Doute, elle arrivait presque à s’y complaire et à considérer celui-ci comme un état favorable à son repos.

Plus d’une fois, Didier lui avait demandé de poser pour lui : il désirait dessiner quelques esquisses avant de commencer le tableau^ mais toujours Irène s’était dérobée par un prétexte ingénieux.

De guerre lasse, Didier s’amusait à peindre des coins du parc, l’allée des roses et celle qui conduit à la futaie. Puis, il utilisait ces pochades pour le prochain livre de Gilbert que l’éditeur voulait faire tirer en édition de luxe, avec des illustrations hors texte. Quand Gilbert n’accompagnait pas Didier dans sa promenade, il dictait à Irène la suite de son roman, et associer celle-ci d’une manière aussi étroite à son œuvre ajoutait un attrait nouveau à son travail.

Ce dont souffrait auparavant le jeune romancier — et ce dont il jouissait également quelquefois • — c’était de ne pouvoir juger de l’efîetque sa pensée produisait sur le lecteur. Il enviait ces orateurs qui tiennent une foule haletante sous la magie de leur verbe et qui, suivant leur caprice, déchaînent la tempête

des huées ou celle des applaudissements. Pourtant, il avait conscience de se livrer davantage, sachant qu’on exprime plus de soi dans un livre que dans un discours.

Certes, Gilbert après chacun de ses succès littéraires avait reçu des lettres de nombreux inconnus. Des femmes lui avaient écrit pour se confier, pour demander un conseil, des hommes pour discuter. Mais qu’est-ce qu’une feuille de papier en face de la foule mouvante et terrible qui massacre ou glorifie?

Aussi trouvait-il dans la collaboration matérielle ,d’Ii*ène et de Didier un peu de la sensation qu’il cherchait. Leurs réflexions soudaines, une exclamation recueillie au passage le stimulaient de leur aiguillon. C’était alors, entre ces trois êtres qu’unissait un sentiment également généreux et fort, des controverses passionnées qui mettaient des éclairs dans la nuit de Gilbert.

Pour eux, les jours s’écoulaient ainsi, prévus, mais toujours désirés : leur seule crainte étant de voir rompre par quelque

sollicitude étrangère le cercle de leur intimité.

Le Monde n’ignorait plus que le sacrifice d’Irène était consommé et sa compassion allait de la jeune femme, autour de qui se formait une légende, au romancier, si cruellement frappé par la Destinée. D’innombrables témoignages de sympathie avaient affirmé cette attention universelle et, aussi, cette curiosité. Mais Irène pas plus que Didier ne permirent les intrusions, contre quoi leur retraite, au large des champs, les défendait victorieusement. Des journalistes s’étaient présentés que Didier avait poliment éconduits. Ils en furent quittes pour décrire le paysage.

Pourtant, Irène ne jouissait de cette réclusion qu’en raison [des commentaires dont celle-ci était l’objet. Quand le silence se fit et quand les curiosités s’apaisèrent, elle se surprit à attendre chaque matin quelque chose qui ne venait point. Quoi ? Elle n’aurait su l’exprimer, mais cette situation lui

apparaissait provisoire, il fallait qu’un événement extérieur bouleversât tout cela.

Monotone, l’été déroulait sa splendear sans que rien n’intervînt.

Une fièvre de Iravail possédait Gilbert, et Didier goûtait le charme de cet exil provincial, si différent de sa vie plus fantaisiste que régulière.

Un matin, Irène reprit sa corbeille dans le dessein de cueillir non plus des roses, mais des mûres qu’elle avait vues, grenues, noires et bien vernies sur les ronces d’une haie.

— Voulez-vous que je vous accompagne?

demanda Didier,

Instinctivement, Irène eut peur et refusa.

— Non, demeurez auprès de Gilbert, il fait déjà très chaud et vous redoutez le grand soleil. .,

— Vous allez encore vous enfoncer une épine dans le doigt, et vous pleurerez !

Irène sentit un flot de sang empourprer ses joues : elle eût souhaité de pouvoir gifler

Didier et sortit aussi troublée qu’humiliée. Quoi? il se rappelait donc? Elle comprit alors que l’explication devenait inévitable et que l’échéance de celle-ci approchait.

D’ailleurs, elle redoutait l’acier des yeux de Didier : ils lui fouillaient l’âme si d’aventure ses regards rencontraiont ceux du peintre, et Irène craignait que Didier vît plus clair en elle qu’elle-même. Elle rentra tard, vers midi, les doigts tachés de violet comme si elle les avait trempés dans de l’encre : sa corbeille était remplie de belles mûres et, en passant par la futaie, elle avait cueilli des airelles qni, également noires, mais lisses, semblaient les grains tombés d’un chapelet rompu. ’

Elle avait repris son assurance et c’est avec un air de défi que, considérant Didier en face, elle lui dit :

— Je ne me suis pas piquée, puis elle ajouta, baissant un peu la voix : D’ailleurs, ces piqûres-là sont les moins doulou-

reuses...

Tout le reste du jour, elle demeura préoccupée. Gilbert qui la sentait distraite lui en lit la remarque. Elle dit que le temps orageux et lourd l’accablait. En effet, de gros nuages traînaient dans le ciel bas, roulant leurs grisailles amoncelées qui prirent, comme s’annonçait le soir, une teinte rousse inquiétante mais superbe .

Irène en profita pour affirmer qu’elle se coucherait de bonne heure : Gilbert et Didier que l’atmosphère énervaient l’imitèrent également.

Irène ne peut dormir. A demi dévêtue elle lit, assise sur le bord de son lit qu’éclaire une lampe coiffée d’un abat-jour jonquille. De temps en temps elle passe sur son front moite un mouchoir de dentelle imprégné de verveine. La chaleur est suffocante *et Irène ressent comme des coups d’épingle sur tout le corps...

Se dirigeant vers la fenêtre, elle lève le store : le parc, figé dans la nuit sans lune, témoigne de cette résignation inquiète qui précède les désordres de l’atmosphère. Irène se penche pour respirer mais pas un souffle d’air ne parvient jusqu’à elle. Alors, elle revient vers le lit, soulève une robe de chambre de crépon mauve et la revêt. Puis, glissant vers la porte, elle l’ouvre sans bruit, descend l’escalier avec mille précautions. Une marche craque et son cœur, dans sa poitrine, se met à battre follement. Arrivée dans le salon, elle heurte un meuble, traverse la pièce à tâtons et, rencontrant la porte-fenêtre qui donne sur le perron, elle l’ouvre après avoir fait jouer le ressort des volets.

Il lui semble qu’elle s’évade d’une prison; accoudée à la balustrade, elle sent son être se fondre dans l’immense paix du jardin et des arbres immobiles. Alors, elle pense :

« Mon âme est semblable à ce parc, elle se recueille, elle aussi, dans l’attente et la crainte de l’orage,.. Gilbert n’a-t-il pas af-

fîrmé que les ténèbres immatérialisent?... » et, s’inclinant sur la pierre tiède, elle sent monter jusqu’à elle l’odeur vanillée des héliotropes et celle plus poivrée des œillets rouges. Elle ne voit que des ombres, mais ces ombres confondues lui donnent l’impression d’une immense étreinte.

Un roulement de tonnerre, très doux, gronde dans le lointain et, comme si elle n’attendait que ce signal, la brise soulève les feuillages. La main d’Irène, posée sur une touffe de jasmins, reçoit la çaresse de ce frisson et tout son être tressaille avec les feuillages. Elle se redresse et tend les bras vers l’obscurité du parc; son peignoir s’entr’ouvre et une fraîcheur nouvelle la pénètre.

— J’ai vingt ans, murmure-t-elle, j’ai vingt ans et je veux vivre !

Sa poitrine se gonfle et le sang afflue dans

ses artères, battant ses tempes à grands coups. Une lueur dessine brièvement la dentelle noire des arbres sur l’horizon embrasé, puis le voile de la nuit retombe sitôt déchiré.

— Ainsi sont mes espoirs, songe Irène, ils illuminent une seconde mon avenir et me rejettent dans un isolement plus obscur. Je me suis sacrifiée parce que j’ai cru que le bonheur était dans le sacrifice et je ne savais pas toute l’amertume dont est faite cette volupté. Je pensais vivre parce que j’allais souffrir et j’ignorais que souffrir fut s’arracher chaque jour davantage à soi-même, c’est-àdire mourir un peu.. .

, Puis, elle ajoute tout haut, perdue dans sa rêverie ;

— J’ai le sort que je me suis librement donné, je suis belle, je suis jeune, que me manque-t-il donc pour être heureuse ?

Alors, une voix, derrière elle, comme l’écho de sa pensée, répond] dans un souffle :

— L’Amour! ...

Irène, effrayée, se retourne avec un geste d’hallucinée; dans la pénombre, si près d’elle qu’en étendant la main, elle pourrait le toucher, le visage de Didier se dessine.

— Vous! fit-elle, vous!

— Oui, Irène, nos volontés se sont rencontrées, ce soir, comme parfois se rencontrent, malgré nous,^ nos regards. Vous ‘ne pouviez dormir, moi non plus. Depuis bien des jours je souhaite de vous trouver seule pour causer avec vous et vous m’avez fui. Ceite nuit, je ne vous cherchais pas, je vous le jure, et nous sommes réunis.

(( Ne tremblez pas ainsi, Irène? Avez-vous froid? Voulez-vous que j’aille vous chercher un châle, une écharpe? »

A nouveau, un éclair craquèle le ciel et un roulement plus rapproché se fait entendre,

Irène veut parler, les mots s’arrêtent dans sa gorge.

— Vous souffrez, Irène, reprend Didier d’une voix sourde qu’elle ne lui connaît point, et vous accusez la destinée de s’êlre montrée injuste à votre égard. Le don de votre bonté, de votre jeunesse, vous l’aviez consenti gaiement, sans penser que tout cela pouvait être

consumé en une seconde, sur le promontoire tragique où s’est dressé une dernière fois votre bonheur, ainsi que sur un bûcher... Vous êtes semblable à une moniale sur laquelle on a étendu le drap lamé des inorts, dont on a coupé les cheveux, et qui, sous son voile, entre les murs de la cellule nue, cherche en vain le Dieu qu’elle a perdu.

« Vous vous êtes crue appelée, élue, et rien, désormais, ne répond à votre angoisse : il y a de ces désirs qui ont la force d’une vocation sans en avoir la profondeur, ni la durée... x\h! le terrible réveil ! Vous autres femmes, Irène, vous prenez parfois ce besoin de dévouement, ce goût du sacrifice qui est en vous, pour un amour naissant, parce que votre pitié revêt si souvent les délicatesses et les apparences de l’amour que vous vous y trompez vous-mêmes.

« Tant que vous avez senti que vous étiez nécessaire, indispensable, vous avez cru aimer et être aimée. Vous vous êtes donnée toute jusqu'à livrer un peu de votre âme, et.

comme votre sentiment ne se vivifiait qu’au contact d’une douleur, le jour où cette douleur diminua, le sentiment commença de dépérir...

(( Votre amour pour Gilbert — à ce nom Irène tressaille — n’était vraiment fait que d’une souffrance partagée. La sienne s’est apaisée, votre amour se meurt près de la source tarie... »

Les éclairs qui se succèdent à présent sans relâche n’ont point balayé que les ténèbres de la nuit: l’obscurité où gisait l’esprit d’Irène se dissipe à chacune des paroles que Didier prononce. Oui, c’est bien cela : ces formules, ces comparaisons elles-mêmes sont des lames affilées qui libèrent Irène du réseau de ses contradictions. Elle y voit au dehors comme en elle-même et la certitude qui se fait jour lui paraît bienfaisante. Les coups de tonnerre ébranlent la majesté du parc : la futaie ploie sous la rafale, tandis que les feuillages légers des troènes se tordent en longues chevelures.

Apeurée, Irène se rapproche de Didier dont le bras ceinture sa taille souple qui cède.

Un léger bruit leur fait lever la tête vers la maison : brusquement elle s’arrache delui :

— Ce n’est rien, dit-il, c’est le store d’une fenêtre que le vent a plaqué contre le mur...

— Didier, murmure-t-elle, Didier, ce que nous faisons est mal...

— On ne fait le mal que lorsqu’on Ijèse quelqu’un, lorsqu’on nuit... Je ne veux prendre de vous, Irène, que ce qui peut m’en appartenir encore, puisque Gilbert se contente désormais d’un souvenir, d’une image !

A ce mot, toutes les rancunes d’Irène affluent : elle éclate.

— Oui, l’image, toujours l’image ! il ne vit que du passé et nous, devons-nous donc aussi mépriser l’avenir? Ma jeunesse, ma beauté, n’est-ce rien et faut-il en parler comme d’une chose morte, gardée au fond d’un reliquaire ? L’amour ne serait-il pas le don constant et renouvelé de soi?

De larges gouttes de pluie bruissent sur les arbres et sur les dalles du perron. Didier prend Irène par le bras et la force à reculer jusqu’à la muraille, pour l’abriter. Contre lui, il sent frémir le corps admirable qui s’abandonne. Son cerveau se remplit d’un désir confus : à son tour, il tremble si fort qu’Irène lui demande :

— Qu’avez-vous? et sur sa joue, près de son oreille, il sent le souffle chaud de ces paroles plus qu’il ne les entend.

Sa loyauté pourtant se révolte : il aime Gilbert et une lutte s’engage dans son cœur : Irène se tait, agitée par la même angoisse.

Des minutes s’écoulent; le tonnerre fait rage et la pluie crépite autour d’eux; les éclairs les enveloppent d’une clarté phosphorescente, ils n’entendent plus, ils ne voient rien : cet enfer leur semble un paradis...

Irène revient à elle, comme après un éva-

nouissement ; la pluie, à présent, lui fouette le visage et la glace.

— Didier, il faut nous dire adieu et ne plus nous revoir...

Avec effort, dans un gémissement, Didier répond :

— Je vous aimé, Irène...

— Didier, reprend-elle, ne m’ôtez point mon courage : il faut nous dire adieu et ne plus nous revoir. ..

— Ne plus nous revoir !

— Vous inventerez un prétexte, vous partirez, il faut que vous partiez, mon Didier...

— Vous voulez que je parte, fait-il, vaincu par rémouvante inflexion de cette supplique» je m’éloignerai donc, je m’en irai, je fuirai. .. Dites-moi adieu, Irène.

— Adieu, fait-elle en se dégageant doucement.

Il se penche avec une lenteur douloureuse et lui dit tout près des lèvres :

— Puisque nous nous quittons, Irène...

Se rejetant en arrière et détournant son

visage où les larmes se mêlent à la pluie, Irène secoue la tête.

— Non, Didier, séparons-nous sans avoir mis entre nous l’irréparable !

Ramenant sur elle son peignoir qui, ruisselant, épouse les formes de son corps ainsi qu’un linceul, Irène disparaît dans la maison^ sans plus de bruit qu’un fantôme...

En montant l’escalier, elle croit entendre qu’on marche dans sa chambre, mais rien désormais ne peut l’effrayer.

Résolument, elle fait craquer uné allumette et entre. Elle ne voit que son visage hagard et ses cheveux défaits, réfléchis par un grand miroir; elle fait tomber ses vêtements mouillés et, claquant des dents, brisée, secouée d’un grand frisson, elle se blottit dans som lit, sous ses couvertures...

Dehors, la tempête s’éloigne et s’apaise.

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