Tout le monde savait que nous allionb à Kiel
franque avec le but bien net de mettre à rien les expectatives militaires d'une minorité ridicule, bruyante, infime.
Les inlérch des deux nalions soiit les mêmes en Afrique. Pourquoi les commerçants unis d'Allemagne et de France n'exigeraient-ils pas qu'une partie importante des armements fût employée à la fondation d'une colonie internationale établie sur les points salubres du continent noir, au bénéfice des transactions et des émigrants?
Une alliance coloniale pourrait déjà se réaliser, sans rien apporter que d'avantageux, au point de vue économique'. Et ce serait alors la certitude d'une trêve européenne. L'orgueil officiel de l'un ou l'autre pays n'aurait pas même l'occasion d'un froissement.
... Donc, fondons, si la chose est possible, cette ligue ■germano-franque; donnons-lui une existence par nos elTorls, nos réunions, nos congrès, l'étude des questions sociales, économiques et intellectuelles. Si notre volonté est aussi franche que nos phrases, l'éUte nouvelle pourra s'enorgueillir devant l'histoire d'avoir établi la paix indéfinie en Europe, au lieu de continuer à tenir l'attitude de sots collégiens qui, dans une querelle de récréation, s'englantent pour ne pas ■ avoir le dernier ».
Un 'professeur de Facullé a fait le raisonnable dans sa réponse :
La première partie de la question m'étonne tant elle me paraît oiseuse. Peut-il y avoir quelqu'un qui ne soit pas « partisan de relations intellectuelles et sociales plus suivies entre la France et l'Allemagne? >■
C'est du côté de la France d'abord qu'il faudrait commencer. 11 y a, en effet, dix fois plus d'Allemands parlant le français que de Français parlant l'allemand, dix fois plus de livres fronçais lus en Allemagne que de livres allemands lus en France, dix fois plus d'Allemands en séjour ou en voyage de ce côté-ci du Rhin que de Français en séjour ou en voyage de l'autre côté; — et par toutes ces raisons il y a tout lieu de penser que l'Allemagne connaît la France
1. il esl nmusanl et signilic.itif de noter que les points mêmes (|iii devaient engendrer le plus grave conflit de l'époque moderne étnient choisis expressément comme facteurs de paix : les colonies, l'Afrique. Il ne manquait plus à l'oracle de qu'un mol : le Maroc.
AMITIKS GERMANIQUES.
beaucoup mieux que la France ne connaît l'Allemagne. Et l'histoire ne fût-ce que celle de la guerre de 1870 — prouve qu'il en est ainsi en réalité.
Il semble alors que le meilleur moyen serait de développer eu France l'enseignement de |la langue allemande. On l'a essayé, depuis la guerre, dans les lycées et dans le programme d'examen : on en a même t'ait grand bruit. Or les résultats ont été misérables : nos jeunes gens ne savent pas mieux l'allemand, ni toute autre langue étrangère, que ne le savaient leurs pères. Et c'est à peine si i pour 1000 de nos étudiants va passer un semestre dans les universités allemandes ou étrangères.
Si ce troc international des enfants pouvait se généraliser, ce serait la solution parfaite du problème : le moyen est économique et crée des relations solides et durables, une véritable parenté sociale et intellectuelle. Serait-il impossible d'essayer de ce système entre nos établissements publics d'enseignement et les établissements allemands similaires? Pourquoi non?
A défaut de ce moyen radical, des journaux, revues ou bibliothèques internationales, publiés simultanément dans les deux langues, avec la coopération d'écrivains des deux pays, constitueraient un très bon moyen. Nous en avons personnellement essayé en fondant, il y a quelque années, une revue d'économie politique qui compte dans ses collaborateurs à peu près autant de professeurs des universités allemandes que des universités françaises, et les résultats obtenus n'ont pas été négligeables.
Un chef de groupe politique a dit :
... Pour moi, les nations ne sont que des expressions géographiques n'ayant de valeur qu'au point de vue topographique ; l'humanité ne se compose que d'une seule espèce, la race humaine, dont les individus la composant ont les mêmes droits, les mêmes intérêts; la terre est assez large pour leur permettre d'évoluer à leur aisp, sans qu'ils aient à lutter pour la possession d'un lambeau de territoire...
Un écrivain a dit :
... Quels seraient maintenant les moyens que je préconiserais pour parvenir à établir ces relations intellectuelles et sociales? J'en vois un. Qu'une vaste association se forme
6 QUAND LES FRANÇAIS NE S'xVIMAIENT PAS.
de bûciologues, de philosophes, d'artistes, de poètes» de romanciers, de critiques, de savants, français et allemands, et qu'elle manifeste son union, son désir de travailler à la pais et à la fraternité en permettant à ses membres d'œuvrer côte à côte, dans une grande revue ou un grand journal international imprimé en deux langues.
Voilà un moyen, et en réalité c'est le seul, parce qu'il permettra de détruire ce qui s'oppose à ces rapports plus suivis, plus loyaux, plus francs, que je voudrais voir s'établir. Il permettra de détruire ce bas seatiment qui s'appelle le chauvinisme, sentiment d'égo'isme réfci d'exclusivisme étroit, d'orgueil imbécile, de particularisme injustifié, il permettra d'abolir le nationalisme sectaire, ce nationalisme qui tue les peuples et fait que les Tartares de l'Aile deviennent l'idéal social de quelques Français et de quelques Allemands qui s'accordent dans leur sottise, tout en rcctant ennemis...
Un membre de l'Institut a dit :
Peut-être serait-il utile de fonder une cociété d'études allemandes, comme nous avons déjà une société d'études italiennes. Je suis convaincu, quant à moi, que tout ce qui nous rapprochera de l'Allemagne nous servira intellectuellement, et même politiquement...
Un Parnassien a dit :
Pour la canaille inepte qu'elle opprime, pour les gouvernements hypocrites dont elle assure les déprédations et le mensonge, cette vieille idole anthropophage, la Patrie, est encore debout.
Hommes d'État, coupeurs de bourses, magistrats obscènes, journalistes à tout faire, clergés marchands de bêtise, pleutres d'académies ou brigands de caserne, et le stupide bourgeois et le marchand de vins tricolore, tous célèbrent à l'cnvi son culte obligatoire autant que rémunérateur.
... Leur haine de l'intelligence trouvera toujours un pré" texte de chauvinisme, de morale ou d'utilité pour combattre l'invasion du chef-d'o^uvre, quelle que soit, au demeurant, la frontière dont il vient à nous. Le Tyrtée des gâte-sauces, M. Paul Déroulède, avec son troupeau de marmitons, renaîtra sans cesse — tel un Phœnix d'admirable stupidité — toutes fois et quantes besoin sera de vilipender l'ascension
AMITIES GERMANIOUES. 7
du Génie. Car le goût des pieds-plats à rinstinct des multitudes les aiguillonne sans trêve à l'assassinat du Beau.
Oui, certes, il est fort désirable d'accroître les relations intellectuelles et sociales entre Allemagne et France, de répudier à jamais les superstitions patriotiques dans les' questions de science et de beauté.
Est-il besoin de rappeler ici les fières sentences du divin Lamartine :
-. Nations! mot pompeux pour dire barbarie!... ■• Les bornes des esprits sont les seules barrières, « Le monde en s'éclairant s'élève à l'unité... »
La défaite de 1870 ne fut d'ailleurs que l'affirmation brutale de conquêtes antérieures et d'une victoire autrement importante de la race germaine sur les peuples latins.
Ici le poète se fait historien de la civilisation :
Depuis quatre-vingts ans, l'Allemagne s'est faite notre éducatrice. Les horreurs de l'Année terrible, non plus que, jadis, la boucherie impériale, n'ont brisé le lien intellectuel qui nous unit aux peuples d'outre-Rhin . Histoire^ philosophie, înusique, tous les arts et toutes les sciences nous jfurcnt enseignés par le génie allemand, dont la sève robuste infuse sa Vigueur aux peuples vieillissants du conglomérat français. Kant, Hegel, Schopenhauer ?i02(s apprirent à penser •,^\ç\\hn¥, Mommsen, Kreutzer notfs ont enseigné l histoire, cependant que l'immense Gœthe synthétisait dans ses entretiens et ses poèmes, l'esprit du temps nouveau. Pour ne parler que de la mmute présente et du plus accessible des arts, l'Allemagne a réinventé le Drame et fait voir sur ses théâtres Eschyle ressuscité. Instructif spectacle : tandis qu'elle acclame de tels génies : Ibsen, "Wagner, la scène du noble Racine, le tréteau de Poquelin n'ont maintenant, pour orner leur décrépitude, que de pions mal frottés d'élégance, et le nidoreux Alexandre, mulet Israélite de la race de Cham, et les vieux messieurs ingénus par qui l'Odéon bavache encore, sur le mode ponsardien, les tirades comateuses de la tragédie en vers.
Quant aux moyens, un homme seul me parait en mesure de les indiquer. C'est l'empereur Guillaume, auquel nos ministres défèrent avec tant de servilité. Pour moi, le ciel
.s OUAND LES FPxAN<:AIS NE S'AIMAIENT PAS,
me garde, comme disait Malherbe, d'avoir une opiuion touchant la conduite d'un navire où je ne suis que passager! Souvenons-nous pourtant qu'Hermès, dieu de la Paix, règne sur la Paiole et que son nom veut dire à la fois harmonie et discours. Le langage, premici' des liens, unit entre eux les nicnihres de la l'araille humaine. C'est entrer ou commerce avec un peuple et lui tendre la main que de parler son idiome.
Mais, en France, le collège n'apprend quoi que ce soit. Les goujats adolescents qui font des classes invigorent ?^implement par les années d'apprentissage leur instinct cong»'nital de crapule et de lâcheté. S'ils éludient jamais, ce n'est pas afin de savoir, mais parce qu'il importe de subir tels examens et de s'enrégimenter en quelque lieu. Aussi les efforts louables tentés dans le but d'initier aux langues voisines les futurs bacheliers demeurent, ou peu s'en faut, sans résultats.
Quelques professeuis d'écoles riches ont imaginé de conduire, pendant la belle saison, un petit nombre d'élèves méritants à travers les principales villes d'Allemagne : Dresde, Berlin. Munich.
Un autre poêle a dit :
... De ma propre expérience d'enfant, ayant passé une inoubliable année au pro-gymnasium de Bade, je crois pouvoir conclure que cette pénétration intellectuelle des races se de\rait opérer par l'échange de j^eliles colonies scolaires, formées par des sujets d'élite choisis dans toutes les provinces de la Garonne à la Vistule, et réparties, par échanges réciproques, sur toute la surface des deux jjays.
Ainsi les enfants les plus intelligents, parmi les nouvelles générations de Français et d'Allemands, sauvés à temps des atteintes d'un particularisme amoindrissant, ayant accueilli, à l'ùge des impressions durables, leur langage réciproque et l'influence, si i)récieuse pour le développement des caractères, d'un milieu « étranger », feront bénéficier leur patriotisme inème d'un esprit critique né de l'habitude de comparer et seul capable de discerner l'essence même de la petite patrie et son rôle dans l'économie humaine.
Tel est en moyenne, le ton donné par les jeunes lettres françaises ou par les aînés qu'elles veulent bien
AMITIl'S GERMANIOUES. 9
écouler. Mais voici le curieux de Ihisloire : pendant que vingt de nos compatriotes adressaient dans cette revue leurs plus doux bêlements d'amitié à la Germanie, vingt Allemands répondaient dans les pages de la Neue detilsche Rundschau sur les relations à nouer avec les Français : que ne puis-je transcrire jusqu'à la dernière ces réponses! On n'a jamais payé la platitude cosmopolite d'un tel ledoublemenl d'arrogance patriotique.
Il y a surtout une perle. C'est la lettre du professeur Félix Dahn, de Breslau'.Ce Dahn s'élève forte-