‹ Quand les Français ne s'aimaient pasChapitre 9 sur 66 · LA JEUNESSE LETTRÉE EN · texte numérisé non relu

LA JEUNESSE LETTRÉE EN

Avril 189:>.

Deux mois à peine nous séparent, dit-on, du voyage de Kiel. Dans deux mois nous irons à Kiel, en musique avec les pavillons aux mâts, amiraux et ambassadeurs au-devant d'un cortège impérial allemand'. En attendant la grande fête, on s'en accorde de petites, d'ordre privé, on s'en va à Kiel en détail aA^ant de s'y précipiter en masse.

Les artistes d'abord. Ce monde des « Arts », loii-

1. La rencontre des escadres Française, Allemande et Russe Autt^ les eaux du Canal de Kie), dont notre iindemnité de guerre avait lait en partie les frais, eut lieu le 18 juin 1893.

jours prêt à quelque sottise, s'est rué à l'exposition de Berlin. Les « écrivains » suivent les artistes : au moins, d'intention et de cœur. Ils sont cosmopolites et ils sont fiers de l'être. Ils le publient dans une des revues de la jeunesse, dont l'aimable et distingué directeur a mis en circulation la demande que voici :

Toute politique mise de côté, êtes-vous partisan de relations inellectuelles et sociales plus suivies entre la France et V Allemagne et quels seraient, selon vous, les meilleurs moyens pour y parvenir?

On pressent bien ce qu'ont été les réponses des auteurs français; il suffit d'ouvrir un journal pour se rendre compte de l'état d'esprit de nos intellectuels.

Un écrivain a dit :

La richesse de l'idée philosophique allemande, le génie de Gœthe qui engendra notre romantisme, et celui de Wagner qui modifia nos conccplions d'art en les alliant aux métaphysiques symbolisées, la belle organisation du socialisme germain, cela et mille raisons économiques doivent nous faire désirer évidemment des relations intellectuelles et sociales très étroites entre les deux peuples. Nous sommes, malgré tout, les fils spirituels de Gœthe et de Hegel, malgré ce que Montaigne nous légua de pyrrhonisme avisé.

Mais il ne semble pas que ces relations, aujourd'hui soient moindres que celles qui nous unissent à l'Angleterre, par exemple, dont l'influence guide nos goûts plastiques, comme celle de l'Allemagne guide nos goûts philosophiques et musicaux.

On peut même dire que l'Allemagiie est, à cette fin du xix= siècle le pays d'où nous tirons le plus pour l'esprit. Les misères de 1870 se compensent par les dons intellectuels que le vainqueur nous apportera.

Le théâtre, les concerts, la librairie, les congrès socia-

listes où les leaders allemands et français se concertent, l'accueil obtenu chez nous par Wagner, Nietzsche, M. Hauptmann et même M. Nordau, les voyages de nos dilettantes à Bayreuth, marquent une tendance qui enchante tout esprit désireux de voir s'amoindrir des manifestations barbares ne répondant plus à aucune des déductions sérieuses de ce temps.

Les artistes, les socialistes, les marchands mêmes s'efforcent de nouer les mains des deux peuples. On se souvienL que les Francs ne furent qu'une tribu germaine, et nos attaches latines nous impressionnent peut-être moins depuis que la renaissance romaine value par la Révolution se gâche dans le méridionalisme excessif des parlementaires.

(N. B. — C'est toujours une province de la France qui paie les frais du culte allemand.)

D'autre part, le paysan déteste la guerre. L'échec du boulangisme dans les campagnes fut dû à l'idée que répandirent les adversaires d'une revanche souhaitée par les partisans du général. Le dégrèvement des charges militaires enchanterait les popult-tions des champs, dans les deux pays. Il faut donc espérer que, d'ici à peu temps, le sentiment des élites et celui des rustres s'accorderont pour restreindre la mimique surannée des gynmasiarqucs, des sol- *dats professionnels, et des rhéteurs.

Le civil n'a qu'à continuer son elîort. Revues, journaux, voyages, représentations dramatiques, tout concours à l'alliance des âmes. Il suffit d'une persévérance, et d'une multiplication des mômes moyens.

Il est fâcheux que les Etats restent en retard sur ce mouvement de l'opinion.

Le moindre fait politique qui lui donnerait une sanction répondrait au désir unanime^.

Le même écrivain ajoute :

Je pense donc que ces relations entre All-emagne et France, déjà très heureusement rétablies par l'entremise de Féhte intelligente, doivent maintenant se renforcer par le concours de ces énergies qui opéreraient une pression sur la politique des gouvernements. Les artistes, les socialistes, les marchands des deux pays devraient fonder une ligue germano-

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