Voici le te.vle de celle lellre
« ...Nous n'avons pas été les agresseurs en 1.S70 et nous ne sommes pas cause de celte inimitié : c'est pUilôt la vanité enfantine de ce peuple qui, au viii* siècle déjà, revendiquait le « prestige .. devant tous les peuples el même devant le bon Dieu, et qui seul, parmi toutes les nations, ne peut pas pardonner d'avoir été battu et rendu moins dangereu.x, après avoir attaqué d'une (at^on criminelle.
« C'est un vain bavardage de dire que l'annexion de l'Alsace-Lorraine ait amené ce cri de revanche : en 1813, on leur a laissé ce butin, et ils ont crié de même : « Revanche pour Sadowa! » où ce n'étaient pas eux qui portaient le deuil. Si, quand môme, ils méditent et crient vengeance, il vaut mieux pour nous que ce soit à Reims et à Paris, qu'à Strasbourg et à Metz. D'ailleurs, c'est seulement M. Paul Déroulèdc qui, avec sa Ligue des Patriotes, a amené cette ébullition. (Alors?) Précédemment, j'ai séjourné deux fois pendant plusieurs mois en France, et, nie présentant ouvertement comme Allemand, je fus traité avec toute la courtoisie qui est propre à nos spirituels voisins, bien davantage qu'à nous. (Alors?)
« Dans ces circonstances, il faut éviter, du côté allemand, toute nouvelle avance. En Allemagne, on est déjà allé beaucoup trop loin dans cette voie. L'espoir de rendre les Français plus conciliables est tout à fait vain : la raison essentielle de la chute d'un de leurs meilleurs hommes il'Elat, Ferry, était le soupi-on que, suivant le chemin Iracé par Bismarck, il put engager de meilleures relations avec nous. Bismarck dut y renoncer. Et quelles suites ont eues les démarches de !'" ère nouvelle » en Allemagne?
• La grâce des deux espions français après quelques mois de détention (les officiers allemands déposèrent devant le tribunal de l'Empire qu'il faudrait trois ans pour faire les changements des organisations très importantes qu'ils pourraient révéler au Minisire de la Guerre français), cette grâce n'a pas eu d'autre effet que de pousser quelques
10 QUAND LES FRANÇAIS NE SAIMAIENT PAS. ment « contre la vanité enfantine de ce peuple ». k peuple français. La Aanité belliqueuse lui vint, dé'^ clare-t-il, dès le huitième siècle de Fère chrétienne. A la vérité, le docte professeur juge, quelques lignes plus bas, que nos « ébullitions » nationalistes n'ont d'autre facteur historique que M. Déroulède et sa Ligue des patriotes. Veut-il insinuer que, dès Is huitième siècle après Jésus-Christ, M. Paul Déroulède était à l'œuvre et fomentait toutes sortes de séditions parmi les Pays d'Empire? Nous placions les cortèges de la statue de Strasbourg à une date moins lointaine. Son nationalisme conduit ce paisible Germain à d'étranges contradictions.
Voulant la grandeur de l'Allemagne en une Europe où l'on ne peut guère grandir qu'aux dépens du voisin, tant les peuples y sont pressés, le brave homme allemand nous veut donc refoulés et humiliés. Pour le mieux vouloir, il nous hait, il nous reproche tout, les légèretés du présent, les obstinations du passé.
De plus, par prudence, il nous craint. Il conjure les siens de ne point désarmer. Il les supplie d'attendre que nous soyons bian à genoux : — Comme cela? — Non, un peu plus, plus que cela encore...
journaux à exprimer pendanl un jour des paroles de reconnaissance aigre-douce. Le lendemain, on disait qu'un empereur si bien intentionné rendrait bientôt l'Alsace-Lorraine. En général, toute avance de notre part a été et sera interprétée comme un signe de pevr devant la force armée française, si puissaaiment rétablie et alliée avec la Russie. Quelque temps après cette mise en liberté et quelques autres politesses de Sa Majesté l'empereur Guillaume II, un journal parisien écrivait (le tl août ls9-t) : « Les Allemands resteront nos ennemis jus- « qu'à ce que nous leur ayons repris non seulement l'Alsace-Lorraine. « mais encore la rive gnuehe du Rhin qui, par son incorporation à la « France, lui renvirait ses frontières naturelles.... »
Sa foi dans l'étoile de sa race lui certifie que nous y viendrons. Cependant son esprit critique le presse de n'en trop rien croire à la légère. « L'espoir de rendre les Français plus conciliants est tout à fait vain... Toute avance de notre part a été et sera interprétée comme un signe de peur. »
Il conclut : « Réconciliation? Certainement! Mais les agresseurs et les crieurs de revanche doivent faire les premières démarches, et non pas nous ». Ce que cet Allemand appelle des démarches est sans doute inimaginable. Car il est manifeste que les démarches de tous les correspondants du lui paraissent insuffisantes. 11 a peut-être raison d'être difficile. Dahn se méfie; une bonne bataille perdue par nos armées^ ferait toujours mieux son affaire.
Médiocre historien, ce Dahn est philosophe. Comme tous les grands sages, il fait retour aux sentiments de la nature primitive : battons pour n'être pas battus !
Dans le même sens que M. Félix Dahn, M. Frédéric Spielhagen a dit :
... Je crains cependant qu'il ne se trouve là-bas une foule de gens qui ne voient dans nos assui'ances d'amitié qu'une vaine hvpocrisie, peut-êlre même une serviie CAPTATIO BENEV'OLENTIM....
M. Ernest Wichert a dit :
... Je ne sais de notre côté pas d'autre moyen pour amener un rapprochement plus sérieux et plus efficace. En ce
1. L'armée française de 1895 n'avait pas été frappée à la tête ni aux yeux par l'affaire Dreyfus qui désorganisa l'ancien État-major et détruisit notre Service de renseignements.
12 OUANn LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS.
qui concerne du moins la lillérature, les Français croient être dans l'heureuse situation de pouvoir se passer de nous, andis que nous n'avons pas cessé de leur prouver par l'action que nous ne puuvon.-i vivre sans eux.
DéJM bi<Mi avant la discorde politique, ils se sont montrée très froids rnènic à l'égard de ce que la nation allemande a produit de meilleur, tandis que nous avons continué à introduire et à préférer leurs productions, même les plus douteuses...
Et M. Adolphe Wagner, professeur d'économie politique à TUniversité de Dresde ;
... Il n'existe pas pour nous de « question » d'Alsace-Lorraine : elle a été définitivement résolue par la guerre de 1870 et le traité de Francfort. Et, avec son affirmation que tous les corps d'armée allemands resteraient sur le champ de bataille plutôt que de laisser ébranler la paix de Francforl, l'empereur Guillaume II a. sans distinction de parti, tout son peuple derrière lui...
Les Allemands ont bien marqué par ces réponses qu'ils ne quittaient point du regard le grand problème politique, qui est d'ailleurs l'expression d'un sujet d'antagonisme ethnique aussi vieux que notre occident. Le discours des Français montre que ces derniers y donnaient aussi quelque considération, mais pour en sourire. Leur souci principal était de faire voir qu'il n'y avait rien de commun entre eux et M. Déroulède, ni le style, ni les pensées. L'idée de notre race a payé, cette fois encore, pour le style des Chanls du midat. N'est-ce pa.^ d'une belle logique? El digne des athlètes ou des héros de la métaphysique allemande enseignée aux dépens de la vieille logique par nos universités! Car, pendant que les bons Germains se sont instruits et civilisés au contact de la pensée helléno-
AMITIÉS GEHMANIOUES. 13
latine, les Français sont en train de s'abêtir au bégaiement du « l'olk-lorc » littéraire et philosophique de la Germanie. Et nos jeunes gens doutent que les idées aient une patrie! C'est une opinion qu'on peut professera son aise: il arrive qu'on la professe à ses dépens.
A peu près seul de tous. Barrés a montré de la dignité. En termes discrets et cependant nets, il a parlé « de la réparation à laquelle a droit le pays ». — Mais, lui répondra-t-on, il ne s'agit ici de rien de politique; la question politique est mise expressément à part... — Eh! l'on aurait pu mettre tout aussi bien à part la question historique, ou la question de langue, d'art, de philosophie. La consultation étant à la fois politique, historique, linguistique, philosophique, ces questions étaient dans la question générale. Toutes devaient reparaître à la fois par le fait de leur liaison, en dépit des réserA^es du verbiage.
Par bonheur, le petit Sénat constitué pour répondre au nom de l'esprit français était assez médiocrement représentatif. On l'avait composé avec habileté. Plusieurs noms honorés y paraissent, dans une compagnie déplaisante. Mais que venaient faire là-dedans les noms juifs? Ces ennemis du genre humain n'y sont pas à leur place. L'idée de nation les insulte. Ils ne connaissent pour un peuple que le leur : de cent peuples fondus, dénationalisés, leur rêve d'avenir est de fonder une gentilité unique d'où ils puissent tirer l'e-^clave universel.
On le voit trop, cette jeunesse amie de TAUemagns est allée poser ses questions aux endroits où elle espérait la réponse qu'elle a reçue : aux amis qu'elle veut pousser et aux maîtres qu'elle veut suivre....
Les convives suspects de nationalisme ainsi écartés, on a prié à cette symposie fictive de l'Esprit français jusqu'à des étrangers qui usent ou mésusent de notre langue.... Je ne vous les nommerai pas. Je ne suis pas d'humeur à recenser toutes les figures de cette honte : il n'y en a pas moins une honte française assumée par des hommes qui sont indiscutablement de chez nous.
Voici pour y mettre le comble un petit journal littéraire imprimé à Marseille, et qui définit en voulant les exagérer, les tendances de cette toute Jeune France : l'Œuvre sociale déclare que, en l'an de grâce 1895, nous avons épuisé « la réalisation de toutes les possibilités qui sont en puissance dans l'esprit latin ». Le talent devra donc consister à réaliser la « possibilité de formes sociales nouvelles que Kant et ses glorieux disciples » ont jetées « dans le champ humain ». Elle s'écrie : « Tout le monde admet aujourd'hui que l'Allemagne a été depuis un siècle le plus grand réservoir d'idées dont la pensée humaine puisse se glorifier. »
L'Œuvre sociale nous objurgue, en conséquence :
t La France veut-elle, en se dérobant à l'influence
allemande, empêcher de germer, de croître et de
fleurir la joyeuse semence des idées? » Non, non,
« les formes sociales qui, vraisemblablement règle-
ront le rapport des hommes de demain sont à l'état latent dans les traités où le philosophe de Kœnigsberg, et ceux qui Tont suivi ont enfermé le fruit de leur méditation solitaire ». Donc, en attendant de vieillir, la jeunesse française, par le ministère de la môme Œuvre sociale, offre toute sa fleur à l'image d'Arminius : « La jeunesse française, soit qu'elle écrive, soit qu'elle agisse, est l'efflorescence merveilleuse d'un roman de l'idéalisme allemand ». Et ce rédacteur anonyme de Tarticle-programme, qui engage ainsi la rédaction entière, a linsolencc de prétendre compter ^Maurice Barrés parmi cette « eftlorescence » de Germanie.
Nous sommes déjà quelques-uns, n'est-il pas vrai, mon cher Barrés? à élever, vous sur les Vosges, moi au bord des étangs, ce que vous nommeriez les premiers bastions du nationalisme intellectuel !