UN AMI DE L'ALLEMAGNE EN
Septembre 1896.
]\L Paul Fournier est ce jeune et très glorieux journaliste français qui vient d'ajouter, de son seing, une clause nouvelle au traité de Francfort : selon lui, non contente d'avoir perdu une province et demie dans sa guerre avec l'Allemagne, la France ne forme qu'un vœu, celui de ne jamais retrouver ces deux biens. /-^
« M. Paul Fournier est un âne », s'est écrié Maurice Barrés. Un écrivain capable de prendre la Lorraine pour une contrée de tradition germanique et l'Alsace pour un pays de cœur allemand est bien fait pour porter le bât. Je maintiens toutefois que M. Paul Fournier jouit, en ce moment, des premiers rayons de la gloire. Qu'il ait dit une absurdité fortement marquée de sottise, n'importe. Le Progrès de rOise l'a pu répudier et lui défendre de se dire attaché à sa rédaction: il n'en est que mieux accueilli dans l'élégante Revue blanche; son dernier article, « album populaire des nationalités » a été lu avec attention et ferveur de toute la jeunesse. Qui aurait pris garde à lui deux ou trois semaines plus tôt?
Le succès de M. Fournier donne une juste idée de
certains traits de l'esprit nouveau. Ce jeune homme est si parfaitement représentatif qu'on le peut concevoir sous deux types fort différents. C'est peut-être un cosmopolite; c'est peut-être un nationaliste : nationaliste du dernier baleau, cosmopolite du train le plus récent.
Pour les opposer à l'esprit, à la tradition et au goût germaniques, il parle du goût, de la tradition et de l'esprjx français. Il y a donc un goût, une tradition et un esprit français? La France n'est donc pas un simple ramassis de peuples sans âme commune? Elle forme une vraie patrie? L'unité française est donc une unité réelle et ces unités historiques, ces patries, ne sont donc pas des notions indifférentes au travail esthétique, éthique et métaphysique? Il y a une action de la terre, du sang, du groupe humain sur les ouvrages de l'esprit? De cette action, l'on peut donc conclure, sans inconséquence, mais au contraire avec une exacte logique, à l'existence d'un type supérieur de la raison française, du goût français, de la vie morale chez nous? Les belles-lettres, les beaux-arts, la philosophie en France ont donc là un indice régulateur? Il y a donc un genre parliculier de beauté et de vérité auquel les Français seront sages de s'attacher, puisqu'il leur est plus naturel de le concevoir et qu'ils l'exprimeront avec plus de bonheur?
Je crois bien que, si l'on serre de près le sens de la lettre de M. Paul Fournier, l'on eu verra sortir une adhésion implicite à chacun des principes que je viens d'exposer, ainsi qu'à leur enchaînement. Voilà bien des points dont nos cosmopolites ne
conviennent pas. A cet égard, M. Paul Fournier n"est qu'un nationaliste comme les autres. Mais, voici en quoi il se montre un nationaliste « moderne ».
Le })riiicipe nationaliste une fois saisi, et aussitôt qu'il s'est aperçu de ce t'ait que la France n'avait rien d'un pays germanique, mais se définissait par les traits du type gallo-latin, M. Paul Fournier a cessé de regarder les choses, il s'est retiré en luimême et, sans se soucier du reste (par exemple, des quatorze siècles de notre histoire et du mode de fonctionnement des autres types nationaux en Europe), il a soumis le fait unique dont il était possesseur à son principe, non moins unique : de ce morne travail est résultée chez lui la persuasion monomaniaque que tout ce qui n'était point du type gallolatin n'était point français et, en conséquence, pouvait être répudié sans grand dommage par la France. Conséquence inexacte d'une persuasion erronée. De cette erreur de fait, comme de cette faute de logique découle la pensée exprimée par M. Fournier sur nos provinces annexées.
Ah! que cela est bien 1896 et jeunesse moderne! Il y a là toute une tribu d'esprits qui réfléchit et qui raisonne de la même façon vicieuse. Est-il besoin de le montrer? Oui, la France est gallo-latine. Et pourtant notre Flandre est française ! La Basse-Bretagne est française! Les cantons basques sont français! Et l'Alsace reste française! C'est que tout peuple prospère occupe, outre sa zone propre, une zone prochaine où son génie pénètre et rayonne, où son esprit s'épand par un effort, parfois inconscient, de prosélytisme moral.
AMITIÉS GERMANIOUES. 19
G est ce que que les estampes du xvii- siècle appelaient « Conquestes du roy s, désignant les villes flamandes, « conquestes >> aussi de la France. Et c'est ce que le I\Ioyen Age appelait encore les Marches.
Par un étrange phénomène, c'est souvent dans ces Marches, peuplées de races hétérogènes, que le sentiment de l'union morale à la patrie se tronve être le plus puissant. Ainsi les races alliées à qui Rome conférait son droit de cité devenaient romaines de cœur. Un nationaliste complet eût tenu compte do ces faits. Mais M. Paul Fournier, pour user d'une expression des frères Rosny, était né unilatéral; ainsi sont nés beaucoup d'esprits de sa génération. Dans leur tcte il y a de la place, mais pour une seule pensée.
Toutefois, quelque sens que présente la lettre de M. Fournier à la Gazette de Francfort^ le ton, l'intention en restent plus que singuliers. Les raisons alléguées en faveur de la germanicité de l'Alsace et de la Lorraine y ont l'air de simples prétextes invoqués seulement pour délivrer notre jeunesse du vieux spectre de la revanche et pour aboutir à la paix absolue cl définitive, celle que l'on ne goûte, ou j'en ai bien peur, qu'au fond de la tombe.
A cet égard, M. Fournier se classe parmi les cosmopolites de l'espèce de M. Remy de Gourmont qui ne veut pas donner le petit doigt de sa main gauche pour la reprise de l'Alsace parce qu'il lui sert à secouer la cendre de sa cigarette. M. Fournier se range auprès de M. Joséphin Péladan, qui juge que « le sentiment national est le dernier prétexte aux grands
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crimes », pour qui « il r/y a que deux races, celle qui pense et l'autre, la frontière qui les sépare s'appelle l'ignorance ».
Cependant M. Paul Fournier se distingue de ses aînés par une cerlaine nuance de ses sentiments. Son cosmopolitisme ne consiste pas à professer que le souffle de la raison humaine devra détruire les frontières politiques et ethniques; il n'embrasse pas du même cœur toutes les langues et toutes les nationalités de l'Europe. Un félibre, par exemple, lui serait, ou je me trompe fort, assez peu sympathique, encore que parlant une langue distincte du français de Paris : il le méprise sur parole, bien que fort étranger aux ouvrages félibréens. Un Italien l'ennuie peut-être. De même un Espagnol ou un Hellène. Son cosmopolitisme se réduit, en somme, à traverser le Rhin et à tendre une main amie aux Allemands, peut-être encore aux Scandinaves quand ces derniers sont applaudis sur les théâtres de Munich et de Berlin.
Germanolàlrie, rien de plus : c'est tout l'essentiel du çosmopolilisme nouveau. Metlons-y la date de cette année courante et n'en parlons plus.
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