‹ Quand les Français ne s'aimaient pasChapitre 14 sur 66 · PHILOSOPHIE ACHEVÉE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE ACHEVÉE

Il ne faudrait pas trop sourire de la qualité de telles pensées. Si elles ne comptent pas en ellesmêmes, elles enveloppent et expriment un sentiment fécond et hardi. Hardi, puisqu'il naquit dans l'instant même où l'Allemagne semblait râler sous le pied de Napoléon. Fécond... nous devrions savoir de reste pourquoi.

Tous les cœurs allemands n'avaient point arrêté de battre. Les patriotes, réveillés \ se groupaient autour de la reine Louise de Prusse, du premier ministre le baron de Stein, de Blucher, et aussi de Humboldt, qu'on chargeait avec Fichte, de réorganiser l'Université de Berlin. De nombreux collaborateurs vinrent s'ajouter à ces premiers fondateurs du nationalisme allemand, quand les sociétés du Tugend-Bund achevèrent de se former. Assez pauvre recteur, sans doute le bonhomme Fichte eût-il fait un médiocre organisateur de la victoire. Mais il mourut à temps, dans les premiers jours de 1814. Le Risorcfimento germain n'était pas achevé.

•1. Ce réveil était favorisé eu fait par l'idée révolutionnaire et l'Empire français, qui simplifiait et unifiait la carte des Etats alferaands.

Quelques-unes de ses pires logomachies romantiques, libertaires, humanitaires lui survécurent et faillirent gâter son ouvrage. Les convulsions scolastico-sociales de l'Allemagne vers le miheu du siècle dataient de lui. De lui venaient en droite ligne ce vague individualisme politique, renouvelé de notre Jean-Jacques (si Jean-Jacques fut nôtre), courant de révolte et de fièvre que l'exemplaire entêtement de la monarchie prussienne sut endiguer et canaliser jusqu'au jour où M. de Bismarck l'arrêta net pendant trente ans.... Un des grands bonheurs de l'Allemagne fut d'avoir rencontré en ce siècle une succession d'hommes d'État capables de réduire et d'organiser tout ce que l'expansion nationale présentait de trop divergent.

Ces hommes d'État furent aussi aidés par notre mauvaise fortune ou notre sottise.

L'anarchisme de Fichte ne troublait pas la seule Allemagne. Il infectait toute l'Europe, et nousmêmes de préférence. Deux ans après les prédications de Berlin et la publication des Discours à la nation allemande, Mme de Staël acceptait le sens de cette déclamation et nous en composait, en manière de paraphrase, un ouvrage pernicieux que la police impériale, inspirée, cette fois, du vrai sentiment national, nommait un livre peu français. Par le traité de l'Allemagne, les formes hésitantes, les conceptions inachevées, les rêveries confuses et à peine larvées de ce qu'on appelait, par antiphrase, la pensée germanique, commencèrent à nous venir.

C'est depuis cette date que le désordre, l'impro-

priélé, l'inconséquence ont tout à fait pris possession de la pensée française dont elles déformaient le sens. En philosophie, en politique, en littérature, la peinture de Vindéfini, de Vamorphe prenait ligure, si Ton peut s'exprimer ainsi. Fichte se monnayait. On mettait un timbre de mots clairs aux théories les plus confuses. De 1825 à 1840, fut introduit un alliage de Hegel. Il serait long d'expliquer le succès de cette mode. Elle sortit de l'appauvrissement des esprits* et elle vint en augmenter la pauvreté. On ne raffola plus que de pensée et de sentiments germaniques; des têtes fort bien faites, Renan et Taine, subirent ce goût honteux de la déraison.

Une grâce forte et naïve ornait du moins, en Allemagne, le constant délire logique. Nous n'acquîmes point cette grâce ni celte force; nous perdîmes plusieurs de nos qualités. Le sens de notre naturel nous échappa. Peut-être que la guerre de France, en 1870, ne fut que l'image sensible d'évidentes déperditions de l'esprit.

Cette guerre malheureuse pouvait nous guérir, comme un malheur semblable avait guéri l'Allemagne, dont l'exemple aurait pu servir. Mais fallaitil encore ne pas comprendre cet exemple tout de travers.

Vingt-cinq ans ont passé. C'est dans ce quart de siècle que la génération dont je suis a grandi. On nous a élevés aux pieds de l'Allemagne. Non dans l'admiration du nationalisme énergique qui, ralliant

1. V. Trois irfé<j« pû/»ti^Mes, Appendice, noie \l, la Aliaëre logiqiK',

les fils de la Germanie à la tradition des Germains, leur communiquait une confiance absolue aux facultés particulières de leur race. Nous avons grandi dans l'admiration frénétique de tout le reste : de la pensée, de la langue, de la poésie allemandes, jusque du socialisme allemand. Nous n'avons ignoré que la seule cause réelle de la supériorité allemande.

Ceux d'entre nous qui sont parvenus à une discipline française de leur pensée ont dû se la donner eux-mêmes, ne l'ayant point trouvée dans leurs livres de classes ni chez leurs professeurs. Sauf j»eut-étre en quelques rares établissements affranchis des méthodes officielles, que rechantent les professeurs, depuis les classes de huitième jusqu'aux salles de conférences de la rued'Ulm, lorsqu'on leur demande une vue cohérente de l'histoire de France ou bien des destinées de la France, du goût ou du génie français? Toujours les antiques sornettes de la critique romantique, esthéticiens ni historiens n'ayant pas fait un pas depuis Lerminier :

— Nous sommes un peuple sans caractère défini

Nous avons tous les goûts.... Nous n'en avons aucun.... Nous sortons d'un mélange de sangs.... Notre nationalité n'en est point une.... Notre terre a servi de point de passage à toutes les races. Autrefois vivaient les Gaulois, puis les Romains, puis les Francs; de là les Français. De ces races superposées, l'unité n'a rien de physique, ce n'est qu'une unité de vœu, une unité d'amour....

« En France, nous n'inventons rien. Ou notre invention n'est jamais marquée d'un sceau national. Nous donnons une forme aux idées de l'Europe.

Nous sommes le truchement des peuples divers. Nous clarifions ceci. Nous étoffons cela. Nous servons d'annonciateurs, d'huissiers et d'interprètes au^ savants anglais et aux philosophes allemands. Nous donnons encore passage aux brises du Midi et aux bouffées du Nord. (L'élégant, propre et sain corridor que nous faisons là !) De plus, nous sommes les clairons de la pensée européenne.... »

Les gens d'esprit diront que c'est attacher bien de l'importance à des idées générales.

Eh! ces théories sont utiles. Théories, préjugés! Il est tel préjugé dont l'emploi séculaire fut l'aliment et fit la substance d'un peuple. Ces théories nationales jouent un rôle semblable à celui des membranes et des tuniques dont les êtres naissants ou renaissants doivent s'entourer : c'est le premier effort des nouveaux vivants que d'ainsi distinguer leur monde des mondes voisins, de se tisser comme une enceinte à l'intérieur de laquelle l'énergie se distribue, s'ordonne et se développe. Les Français de 1871, entre mille torts, ont eu celui de ne point se définir ni se circonscrire. Il en résulta qu'ils furent pénétrés de tous les côtés.

Intellectuellement, on commença par renverser la seule « théorie » qui eût résisté à la « critique ». On s'en prit à ce que IM. Taine nomma l'esprit classique. Ce grand historien réussit à nous persuader que l'esprit classique (dont s'était fait notre xv!!-" siècle, dont la Renaissance et le Moyen-Age lui-même avaient vécu), était un ferment de trouble et de révolution. Il est vrai que Taine avait supposé que

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Rousseau représentait parfaitement iê Platonisme et que toute l'antiquité classique se résumait parfaitement en Plutarque et Platon. Il oubliait que toute la philosophie scolastique avait procédé d'Aristote et que tel adversaire de Rousseau, par exemple Linguet peut-être, se pouvait réclamer d'un platonisme autrement exact et certain. On rougit donc de la méthode et de la tradition classique. On lui opposa ce qu'on put. On la remplaça par les premières phrases venues. Cela acheva de nous ouvrir à la Germanie.

Toute une moitié de la belle jeunesse qui procède de ce mode d'éducation vit aujourd'hui en état de pur vasselage devant l'Allemagne littéraire et philosophique. Il lui suffît qu'un écrivain soit allemand de sang ou de langue pour qu'il détermine les plus complets enthousiasmes chezles bons jeunes hommes de la « ligue germano-franque ». Point d'examen : la vue du nom ; le nombre de consonnes que renferme ce nom ; une admiration proportionnelle à leur nombre. Pour si peu que le prononcé ressemble à un hennissement, cela deviendra du délire.

Une anecdote singulière, à ce sujet, c'est l'histoire de la renommée parisienne de Frédéric Nietzche. Peut-être vous estropié-je légèrement l'orthographe de ce beau nom ; tant mieux ! morbleu : ainsi nos pères disaient-ils Munich au lieu de Mûnchen et milord de Bouguingamp, à la place de Buckingham. Ce Nietzsche fut « lancé » par les mêmes gens qui vantèrent Tolstoï, Dostoïevsky et Gerardt Hauptmann. C'était un Slave. Il écrivait en allemand. Il obtenait de vifs

succès dans tout le nord-est de l'Europe. On ne vit d'abord que cela. Biographies, versions juxtalinéaires, commenlaires, rien ne manquait. Le pauvre Scythe l'ut comblé.

On le lut. Ce fut cause que l'on aperçut des choses terribles. Ce Niélzche (comme d'ailleurs tous les grands Barbares; comme Gœthe, ce qui est grave contre la marotte de Fichte) se trouvait être Tennemi déclaré de la Germanie. Il ne jurait que par la douce fleur de l'esprit classique, la flamme de la civilisation antique et les restes modernes du grand art helléno-latin. 11 se moquait des Allemands et de leur poeshie, comme Heine, autant que Voltaire.

Faites tous vos vers à Paris Et n'allez pas en Allemagne.

11 faisait justice du concept fichtéen de l'Allemanité dvec autant de verve, de furie, de mépris que Schopenhauer lui-même. Tout ce qu'il trouvait de particulier à l'Allemagne chez les Allemands l'écœurait, et la fameuse pitié pseudo-chrétienne de ses autres nationaux, les romanciers slaves, inspirait à Frédéric Nietzche des réfutations éloquentes, semées de !)outades cruelles.

A la vue de ce monstre, nos bons jeunes gens reculèrent. Depuis, ils se sont subdivisés en trois camps. Les uns continuent à parler de Nietzche et ils laissent son nom sur la liste des maîtres, mais avec la ferme résolution de ne plus vanter ce gêneur. Les autres sont allés jusqu'à rayer de leurs papiers le nom du grand homme éphémère. Enfin, un troisième parti se réduit strictement à développer l'anarchisme

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individualiste de Nietzche. C'est un anarchisme bizarre et absurde où tout se détruit. On n'y voit percer d'un peu loin que la bonne volonté de faire naître, d'ériger des autorités naturelles. Nos jeunes Français se gardent bien de voir cela. Ils le verraient qu'ils se renfermeraient dans quelque mutisme farouche, distinguant sous le poil de cet ours de Pologne les oreilles pointues du classique œgipan.

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