‹ Quand les Français ne s'aimaient pasChapitre 16 sur 66 · L'ÉLÈVE DE FICHTE · texte numérisé non relu

L'ÉLÈVE DE FICHTE

Mars 1903.

M. Emile Faguet m'a un peu surpris l'autre jour par l'émotion qu'il a fait paraître dans le Soleil à propos de la théologie allemande de l'Empereur allemand. Guillaume II, énumérant les grands types humains qui ont représenté Dieu sur la terre, faisait une bonne mesure aux héros du sang germanique, « En trois siècles, Dieu s'est manifesté au monde par quatre Allemands et un Anglais ». (Luther, Shakespeare, Kant, Goethe et l'Empereur Guillaume P'). « Voilà » s'écrie M. Faguet, « le dessein général de Dieu sur l'humanité ».

M. Faguet ajoute :

Il crée Abraham, Moïse, Homère, Charlemagne, pour aboutir à Luther; Luther, Gœthe, Kant, pour aboutir à Guillaume I": donc, toute l'histoire de l'Humanité, pour aboutir à la grandeur de l'Allemagne. La grandeur cfe l'Allemagne, c'était le but primitif de Dieu, but vers lequel il s'est acheminé lentement et sûrement à travers toute l'histoire biblique, toute l'histoire du Moyen Age, et qu'il a atteint, partiellement encore, mais en se réservant une plus grande plénitude de résultats, dans l'histoire moderne.

A partir de l'histoire moderne, en effet, il ne voit plus que l'Allemagne. L'Allemagne devient littéralement le peuple de Dieii. L'ancien peuple de Dieu n'a eu que deux hommes représentatifs de l'Humanité en quatre mille ans ; l'Allema-

gne en a quatre en trois siècles. Tous les soixante-quinze ans, Dieu suscite, au sein de l'Allemagne, une image de lui. Il donne un petit coup d'ceil à l'Angleterre, à cause de son Ihcàtrc; mais, en Allemagne, coup sur coup, il suscite Luther, Kanl, Go:;llie, l'Empereur Guillaume I". C'est fantastique de complaisance et indiscret de bénédiction. Encore un peu, lAllemagae, ce n'est pas la fille de Dieu, c'est Dieu lui-même.

Tout cela est parfait d'ironie et de moquerie; mais pourquoi donc M. Faguet ajoute-t-il : « voilà ce que l'on enseignera demain dans les écoles allemandes, puisque c'est l'officielle philosophie de l'histoire ».

Je suis bien fâché de contredire M. Emile Faguet, mais son demain, son en^^eignera me semblent loin de la vérité.

M. Emile Faguet en est donc à penser que celte philosophie germanique et germanisante de l'histoire est officielle en Allemagne"' Elle n'est que traditionnelle. Que l'État l'y impose? Mais c'est la tradition qui l'impose à l'État.

L'Empereur ne l'enseigne pas. Elle lui a été enseignée. Il la répète telle que ses respectables maîtres d'histoire et de philosophie la lui ont apprise à quinze ans. C'est une vue conforme à toute la culture germanique au dix-neuvième siècle. Loin d'être ici maître ou docteur, l'Empereur se montre disciple, et docile et bien appliqué. Loin de rien innover, il consacre et il continue. Ce n'est pas demain que l'on enseignera ces choses : on les enseignait hier, et avant-hier et depuis quatre-vingt-dix ans. Exactement, car il y a une date précise, depuis 1808, depuis ces Discours à la nation allemande de Jean-

Goltlieb Fichle, qui, secondés par une terme politique de renaissance, mclhodiquement appliquée par la monarchie prussienne, ont relevé la Prusse et le peuple allemand.

11 n'est pas nécessaire d'être aussi renseigne sur les choses d'Allemagne que notre ami Jacques Bainville pour s'informer et se pénétrer de la substance de ces Discours. Ils sont traduits depuis 189i par M. Léon Philippe (Paris, Delagrave) et ne tiennent pas beaucoup plus de 250 pages. Je ne connais pas de lecture plus folle, ni plus forte. On voit ce qu'une intelligence vive et une âme violente peuvent tirer d'un peuple à demi accablé. « Le patriotisme, » s'écriait Goethe « Dieu nous en préserve ! » La pensée de Fichte ajoutée à la passion de la reine Louise de Prusse, le sentiment orienté par l'idée générale et l'idée générale échauffée par le cœur, cette passion et cette pensée organisées et disciplinées à leur tour par de sérieuses institutions politiques aboutirent premièremert à dissoudre les nuées cosmopolites, ensuite à chasser l'Étranger.

Quelle absurdité tout d'abord! C'était deux ans après léna. Napoléon régnait à Berlin. La patrie germanique n'était plus qu'un mot sans substance administrative ni politique. Les possibilUés, comme dirait M. Joseph Prudhomme, comme disent tant d'autres éminents « praticiens », semblaient toutes tournées contrôles vonix et les soupirs, les doctrines et les calculs dos (héoricicns patriotes. Cependant Fichte parlait. Et qiie disait-il?

Il disait, avec plus d'arrogance et de foi, avec plus

46 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. de lyrisme et d'emphase, de vantardise et d'insosolence, il disait ce que dit l'Empereur allemand, aujourd'hui devenu l'un des deux ou trois premiers princes de la planète. Il faisait le portrait de V Allemand tel quilest. L'Allemand est le seul peuple d'un caractère sérieux; le seul chez lequel la nation et ses chefs forment un tout complet ; le seul dont l'esprit soit logique, d'une logique impénétrable aux autres peuples, mais qui les pénètre et les transfigure luimême. L'Étranger tente, mais l'Allemand réussit. L'Allemagne a réussi le Moyen Age, elle a réussi la Réforme. AUemanilé signifie humanité, universalité: all-man, tout homme. L'Allemagne est donc la seule héritière légitime de l'hellénisme. Encore dépasset-elle les conceptions enfantines du monde grec, puisqu'elle s'élève à la notion du plus que Hnfini : notion inébranlable, qui est celle de l'Être. On est encore à attendre les premiers chefs-d'œuvre de la langue française, mais la langue allemande est à soi seule, un parfait chef-d'œuvre. Elle jouit d'une « clarté immédiate », d'une compréhensibilité qui manque aux langues latines inintelligibles par leur contexture essentielle. Les Français ne sont, au demeurant, que des Germains qui ont apostasie, au v« siècle, la langue et les mœurs, les institutions et le droit de leurs pères ; les Allemands sont les fidèles de la vieille Patrie germaine. Ils penchent vers la vie comme les Français vers la mort. Aussi un Allemand sait-il mieux le français que ne peut le savoir un Français qui parle sa langue. Dénué de philosophie comme de vues philologiques, le malheureux Français est un être sans poésie. Il vit à

l'Étranger, séparé de ses traditions, de tout ce qui féconde et vivifie le génie individuel et originel. Mais l'esprit allemand, mais l'aigle allemand « élève aux régions supérieures son corps pesant, monte toujours plus haut, entraînant toujours plus d'air, pour se rapprocher de plus en plus du soleil dont la vue le pénètre d'enthousiasme. »

Encore « l'Allemand peut-il seul comprendre la nécessité et la vérité de toutes ces conséquences. » Le pays étranger, ce n'est que la Terre; mais « la Mère-Patrie », l'Allemagne, c'est « ce ciel éternel partout étendu où les vapeurs légères s'épaississent en nuages chargés d'électricité par l'éclair, que Jupiter tonnant forge en d'autres mondes : ils tombent sur la terre en pluie rafraîchissante qui purifie tout élément céleste et terrestre, et fait germer sur terre les fruits du ciel. » Telle est l'Allemagne fertilisant les autres peuples. Que peuvent contre une si haute puissance céleste ces « nouveaux Titans », les Français « qui voudraient en tenter l'assaut »?

Je répète que nos Titans étaient campés à Berlin, au lieu et au moment où Fichte faisait son cours. Et je répète que ce cours a fourni la substance de l'éducation germanique entre 1808 et 1905.

Il faut croire que ce grand fait apparaîtra toujours comme un fait nouveau aux meilleurs et aux mieux informés des Français puisque l'un d'eux s'étonne encore de voir l'Empereur allemand se représenter l'histoire de l'univers en préface de l'unité et de la grandeur germanique.

L'influence et l'autorité dont jouit M. Emile

Faguet lui permettra peut-être de détruire une ignorance aussi périlleuse et d'incorporer une utile vérité à notre esprit public. J'ai envie d'y renoncer, pour ma part.

APRÈS DOUZE ANS

M. Faguet no bougea point. Et l'auteur ne put renoncer au plaisir de redire la vérité utile.

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