LE RENONCEMENT A NOUS-MÊMES
Novembre 1902.
On rappelait, l'autre jour, une grande parole deTun de nos plus sûrs amis : « Nous n avons pas assez défendu nos princes. » Et l'on ajoutait avec sens : a Nous n'avons pas assez défendu nos Congrégations. » D'ici quelques jours ou quelques années, il faudra écrire sans doute : « Nous n'avons pas assez défendu notre Armée française, notre Comédie-Française (je rapproche à dessein des institutions disparates et qui convergent), notre Institut de France, notre École française de Rome, nos Syndicats agricoles français, » Tout cela est très menacé. Tout cela est très peu défendu. C'est la condition générale de tout ce qui compose notre France aujourd'hui. Le dernier des Français pourra écrire sur la dernière glèbe française : « Nous n'avons pas assez défendu ce qui nous était commun. Nous ne nous sommes pas assez défendus en tant que nous-mêmes. »
Le bon hasard m'a fait rouvrir ce soir un beau livre que j'ai souvent compulsé autrefois, et qui m'avait donné une grande impression de force et de lumière. Avec bonheur, mais sans surprise, j'ai vérifié que ses vertus n'avaient pas changé.
Daas l'instant même où je me demandais pourquoi nous nous défendions si peu, Fustel me répondait de sa voix nette cl douce : — Parceque vous vous aimez insuffisammeut. Parce que vous vous aimez mal. Le premier devoir d'un grand peuple, comme d'une famille forte, est de s'aimer, et d'abord de s'aimer dans son passé, de s'honorer dans ses morts. Eh! bien, qu'avez-vous fait de la dignité de vos morts? Ce que vous appelez votre histoire s'applique à les discréditer et à les flétrir.
Je tenais dans mes mains ce beau volume des Questions historiques, à sa première page, qui est une étude comparée « de la manière d'écrire l'histoire en Allemagne et en France depuis cinquante ans ». L'étude est vieille de trente ans et, comme la situation, depuis 1872, a peut-être empiré, c'est sur une période de quatre-vingts ans que s'étendent les observations de l'historien.
L'effort personnel de Fustel de Coulanges n'a, en effet, servi de rien. Il a agi sur de rares érudits, savants et philosophes, il a modifié la technique et la méthode de l'histoire romantique : il n'a rien changé à l'esprit des doctrines en cours. Gomme si un mot d'ordre avait été donné par les puissances étrangères qui faisaient déjà leur loi au génie français, aucun enseignement vraiment général ne s'est ressenti dos vues do Fustel. Elles sont restés dans l'ésotérisme. Pourtant ces vues inspirées par une science scrupuleuse avaient pour efTel de donner à l'histoire do France une unité, un ordre, une beauté, une grandeur, ime dignité qu'on ne soupçonnait point jusque-là. La froide impartialité
du savant avait fini par concourir à l'œuvre du patriote. Ou"a-t-on fait de cette critique bienfaisante? On la sacrili(^c au religieux désir de calomnier la patrie.
Les rêves ronianliques des Chateaubriand, des Michelet, des Augustin Thierry et des Henri Martin, dissipés et détruits par Fuslel de Coulanges, ont été repassés au vernis pseudo-scientifique emprunté de l'érudition allemande. Le péril d'une Histoire de France qui fût vraiment française a été épargné à nos concitoyens, et les petits livres où sont résumées nos annales continuent d'être écrits sur un mode ennemi.
Pourtant nous étions avertis. Fustel deCoulanges nous avait dit l'œuvre pernicieuse de V École libérale engouée, depuis 1815, de l'Angleterre et de l'Allemagne :
« On se figura une Angleterre qui avait toujours été sage, toujours libre, toujours prospère; on se représenta une Allemagne toujours laborieuse, vertueuse, intelligente. » Point d'étude, point d'attention aux faits, « même aux faits les mieux constatés ».
L'Ecole libérale exaltait la race germanique depuis ses origines les plus lointaines, aux dépens de la population gauloise. « La Gaule était la corruption et la lâcheté; la Germanie était la vertu, la chaslelé. le désintéressement, la force, la liberté. Dans le petit livre de Tacite, nous ne voulions lire
52 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. que les lignes qui sont léloge des Germains et nos yeux se refusaient à voir ce que l'historien dit de leurs vices, »
Quand Herodien et Ammien Marcellin nous parlaient de leur amour de l'or, nous ne voulions pas y croire. Lorsque Grégoire de Tours nous décrivait les mœurs des Mérovingiens et de ses guerriers, nous nous obstinions à parler de la chasteté germaine... L'invasion nous apparaissait comme une régénération de l'espèce humaine... Un artiste français voulait-il peindre l'Empire et la Germanie en parallèle à la veille de l'invasion, au lieu de représenter la race galloromaine au travail, occupée à labourer, à tisser, à bâtir des villes, à élever des temples, à étudier le droit, à mener de front les labeurs et les jouissances de la paix, il imaginait de nous la montrer la coupe aux lèvres dans une nuit de débauche. En face d'elle, il plaçait aux coins du tableau la race germanique, à laquelle il prêtait un visage austère, un cœur pur, une conscience dédaigneuse : on eût dit une race de philosophes et de stoïciens. Si M. Couture avait lu les documents de ce temps-là, il n'eût pas mis dans les traits de ce Germain, la haine du luxe et l'horreur des jouissances: il y eût mis l'envie et la convoitise. Regardez-les bien, tels que les écrits du temps nous les représentent ; ils ne détestent pas ce vin, cet or, ces femmes, ils songent au moyen d'avoir tout cela à eux; quand ils seront les plus forts, ils se partageront et se disputeront tout cela, et, à partir du jour où ils régneront, il y aura en Gaule et en Italie, moins de Iravail et moin.'f d'intelligence, mais plus de débauches et de crimes.
N'importe, l'histoire des Germains, des « vainqueurs », est une longue apothéose. La perfection de celte race est devenue un dogme d'où il découle que le devoir de nos chefs eût été de céder en toute occasion à cette race supérieure. Les historiens français semblent y provoquer.
Fustel de Goulanges répète :
« Que n'a-t-on pas dit sur la race germanique.
Partout nos yeux prévenus ne savaient la voir que sous les plus belles couleurs. »
Partout! Pour l'époque carolingienne :
Nous reprochions presque à Charleraagne d'avoir rigoureusement coml)altu la barbarie saxonne et la religion sauvage d'Odin.
Pour la grande querelle du Moyen Age :
Dans la longue lutte entre le Sacerdoce et l'Empire, nous étions pour ceux qui pillaient l'Italie et exploitaient l'Eglise.
Nous maudissions les guerres que Charles VIII et François I" firent au delà des Alpes. Mai? nous étions indulgents pour cehes que tous les empereurs allemands y portèrent durant cinq siècles.
Pour la Réforme :
Plus lard quand la France et ritalic, après le long et fécond travail du Moyen Age. produisaient ce fruit incomparable qu'on appelle la Renaissance d'où devait sortir la liberté de conscience avec l'essor de la science et de l'art, nous réservions lo meilleure part de nos éloges pour la Réforme allemande qui n'était pourtant *iu'une réaction contre cette Renaissance, qui n'était qu'une lutte brutale contre cet essor de la liberté, qui arrêta et ralentit cet essor dans l'Europe entière et qui trop souvent n'engendra que l'intolérance et la haine.
Les événements de l'histoire se déroulaient, et nous trouvions toujours moyen de donner raison à l'Allemagne contre noua.
Il y a deux nous opposés dans cette phrase. Le premier désigne l'histoire libérale; le second la tète ou le cœur ou le corps de la nation française.
Pour. le dix^seplième siècle ;
Sur la foi. des médisances, et des ignorances de Saint-Simon/ nous accusions Louis XIV d'avoir fait la guerre à
o4 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS.
l'Allemagne pour les motifs les plus frivoles et nous négligions de voir dans les documents authentiques que c'était lui au contraire qui avait été attaqué trois fois par elle.
Nous nosions pas reprocher à Guillaume III d'avoir détruit la République en Hollande et d'avoir usurpé un royaume, nous pardonnions à l'électeur de lirandebourg d'avoir attise la guerre en Europe pendant (juarante ans pour s'arrondir aux dépens des Etats voisins; mais nous étions sans pitié pour l'ambition de Louis XIV qui avait enlevé Lille aux Espagnols et accepté Strasbourg qui se donnait à lui.
Pour le dix-huitième siècle :
Au siècle suivant, nos historiens sont tous pour Frédéric II contre Louis XV. Le tableau qu'ils font du dix-huilicme siècle est un perpétuel éloge de la Prusse et de l'Angleterre, une longue malédiction contre la France'.
Voit-on le résultat de cette méthode? Fustel le résume avec une ironie incomparable.
L'histoire ainsi pratiquée n'enseignait aux Français que l'indifférence, à l'étranger que le mépris. De là nous est venu un patriotisme d'un caractère particulier.'Étre patriote pour beaucoup d'entre nous, c'est être ennemi de l'ancienne France. Notre patriotisme ne consiste le plus souvent qu'à honnir nos rois, à détestevnotre arislocralic^ d médire de huttes nos institutions. Cette soite de patriotisme n'est au fond que la haine de tout ce qui est français. Il ne nous inspire
1. En pleine guerre, la critique libérale a renouvelé le pcaiidale signalé par Fustel; à propos de.s relations de Voltaire et de Frédéric, un rédacteur du plus grand journal de la République, le Temps, nolail avec extase « la supériorité de Frédéric II sur.Louis XV », et mettait une complaisance infinie, tout à lait niériloire au point de vue anti- Irançais, à expliquer le renversement des alliances par de simples intrigues de boudoir. Devant ce goût vraiment merveilleu.x pour le dénigrement de notre passé, nous ne pouvions nous empêcher, à /Action française, de relire, entre amis, la belle, dure et juste page de l'uslel sur cette frénésie du roulement liistorique. Comme on achevait le morceau, un cri s'éleva, scandé d'un mémorable coup de poio? sur la table : « Les salauds! El ça recommence quand les Boches ne sont qu'à vingt lieues de Paris. >
IJn poilu donnait son avis: indigné, patriote, équitable comme son cœur.
LE SERVICE DE L'ALLEMAGNE. lo
que méfiance et indiscipline; au lieu de nous unir contre l'étranger, il nous pousse tout droit à la guerre civile.
« Le véritable patriotisme n'est pas l'amour du sol, c'est l'amour du passé, c'est le respect des générations qui nous ont précédés. Nos historiens ne nous apprennent qu'à les maudire et ne nous recommandent que de ne pas leur ressembler. Ils brisent les traditions franrnises, et ils imaginent ifii'il restera un patriotisme franrais. Ils vont répétant que l'étranger vaut mieux que la France, et ils se figurent qu'on aimera la France. Depuis cinquante ans c'est l'Angleterre (jue nous aimons, c'est l'Allemagne que nous louons, c'est l'Amérique que nous admirons. Chacun se fait son idéal hors de P'rancc... »
El Fiislel, approi'uiidissant encore son analyse, conclul par ce dernier diagnostic du mal français :
Nous nourrissons au fond de notre âme une sorte de haine inconsciente à l'égard de nous-mêmes. C'est l'opposé (le cet amour de soi qu'on dit être naturel à l'homme; c'est le renoncement à nous-mêmes. C'est une sorte de fureur do nous calomnier et de nous détruire, semblable à cette vuviir da suicide dont vous voyez certains i^idividus tourmentes.
Fustcl de Coulanges était un homme grave, simple, austère et qui savait se contenir. Si l'on observe dans cette page une vivacité, une chaleur et un mouvement plus rapide que dans ses autres écrits, il convient de se rappeler à quelle date elle fut rédigée. Des milliers de soldais germains avaient env.-ihinolresolel legardaienl encore. Les conséquences do notre suicide intellectuel et moral vivaient, marchaient et faisaient l'exercice à la prussienne sous
56 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT P^S. les yeux de l'illustre hislorieu. Il s'en est élevé au §^enre d'éloquence où l'émotion perd sa pudeur et se IULisse A^oir toute nue.
Ceux qui ont l'habitude de ses livres et de son style mesurent à ce signe la violence de son indignation. Ils supputent tout le mépris, tout le dégoût que lui inspirait une école dont l'effort a tendu soit à décourager, soit à déconsidérer la patrie. J'ai dit en commençant que cette école n'était point morte. J'aurais dû dire qu'elle est reine de l'Université et des Lettres françaises. Trente ans de République lui ont donné plus que l'influence : la royauté. Elle seule jouit des brevets du Gouvernement. Elle seule procède à l'instruction officielle des jeunes Français. Nous nous aimons de moins en moins. On inculque à nos successeurs la haine méthodique de tout ce qui tient à leur race et à leur pays.
Par ce système dénigrant, nos historiens français ont réussi à éteindre le patriotisme chez un grand nombre de Français. Leurs livres répétaient que l'étranger i vaut mieux que la France *. On ne pouvait aimer la France après une telle leçon. En tous les cas, l'amour de la France subissait une diminution naturelle. Au profit de qui? Fustel le montre : de FAUemagne, des races germaniques et de l'espril germain. Pendant le dix-neuvième siècle tout entier et déjà chttz quelques auteurs du dix-huitième siècle, notamment Montesquieu, « l'histoire française combattait pour l'Allemagne » ou pour l'Angleterre « contre la France ». Fustel, dont je transcris l'énergique formule, note que l'histoire allemande se garde bien de combattre pour nous.
Mais d'abord était-il besoin d'échanger des services? Entre races rivales, une justice un peu ornée, la justice. courtoise devrait suffire.
Fustel reconnaît à nos Allemands contemporains beaucoup d'esprit pratique. Ils se distinguent en cela de leurs pères romantiques et de leurs bisaïeux de la prétendue Réforme religieuse :
L'érudit allemand a, dit-il , une ardeur de recherche, une puissance de travail qui étonne nos Français; mais n'allez pas croire que toute cette ardeur et ce travail soient pour la science. La science, ici, n'est pas le but, elle est le moyen. Par delà la science, l'Allemand voit la patrie. Les savants sont savants parce qu'ils sont patriote.s. L'intérêt de l'Allemagne est la fin dernière de ces inl'atigables chercheurs. On ne peut pas dire que le véritable esprit scientifique fasse défaut en Allemagne; mais il y est beaucoup plus rare qu'on ne croit généralement. La science pure, et désintéressée y est une exception et n'est que médiocrement goûtée. L'Allemand est en toute chose un homme pratique; il veut que son érudition serve à quelque chose, qu'elle ait un but, qu'elle porte coup.
'Vouloir agir, et vouloir agir dans le sens de la puissance allemande, voilà donc les deux premiers caractères de la science allemande. Elle marche de concert « avec les ambilions nationales, avec les convoitises ou les haines du peuple allemand ».
Si le peuple allemand convoite l'Alsace et la Lorraine, il faut que la science allemande, vingt ans d'avance, mette la main sur ces deux provinces. Avant qu'elle ne s'empare de la Hollande, l'histoire démontre déjà que les Hollandais sont des Allemands. Elle prouvera aussi bien que la Lombardie. comme son nom l'indique, est une terre allemande, et que Rome est la capitale naturelle de l'empire germanique.
Celte application de l'histoire à la j)olitique du
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jour procède d'un palriolisme énergique, défini en ces termes par Fustel de Coulanges :
Nous professons en France (juc la science n'a pas de patrie ; les Allemands soutiennent sans détour la thèse opposée. '. Il est faux .., écrivait naguère un de leurs historiens, M. de Giesebrecht, " (jue la science n'ait point de patrie et qu'elle plane au-dessus des frontières : la science ne doit pas être cosmopolite, elle doit être nationale, elle doit être allemande ". Les Allemands ont tous le cullc de la patrie, et ils entendent le mot patrie dans son sens vrai : c'est le Vaterland, la lerra palrum, la terre des ancêtres; c'est le pays tel que les ancêtres l'ont eu et l'ont fait. Ils aiment ce passé, surtout ils le respectent. Ils n'en parlent que comme on parle d'une chose sainte. A l'opposé de nous, qui rej:;ardons volontiers notre passé d'un œil haineux, ils chérissent et vénèrent tout ce qui fut allemand. Le livre de Tacite est pour eux comme un livre sacré qu'on commente et qu'on ne discute pas. Ils admirent jusqu'à la barbarie de leurs ancêtres. Ils s'attendrissent devant les légendes sauvages et grossières des Niebelungen. Toute cette antiquité est pour eux un objet de foi naïve. Leur critique historique, si hardie pour tout ce qui n'est pas l'Allemagne, est timide et tremblante sur ce sujet seul.
L'historien conclut par celte leçon implacable :
L'érudition en France est libérale; en Allcmayne elle est patriote.
Il faut transcrire ici une distinction fort plaisante :
Ce n'est pas que les historiens allemands n'appartiennent pour la plupart au parti libéral. Ils ont presque tous la haine des institutions de l'ancien régime, mais cette haine, au lieu de s'adresser à l'Allemagne, s'exhale contre l'étranger.
Le régime féodal c'est donc pour eux la féodalité française, La Monarchie absolue, c'est Louis XIV, « comme si les princes allemands, grands et pelitr, n'avaient pas été des despotes i-. « Plutôt que de condamner l'intolérance allemande, ils condamnent
la révocation de l'Edil de Nantes. » Ils maudissent les conquérants desautrespeuples ; les leurs leur sont sacrés, et M. de Giesebrccht déclare que la période qu'il aime le mieux dans l'histoire de rAllemagnc est celle « où le peuple allemand, fort de son unité sous les Empereurs, était arrivé à son plus haut degré de puissance, où il comniandail à d'aulrcs peuples, où le peuple allemand valait le plus dans le monde ».
... Il ne trouve rien de plus beau dans l'iiisloire, écrit en souriant Fustel, (juc cet empereur allemand qui campe sur les hauteurs de Montmartre, ou cet autre empereur qui va enlever dans Home la couronne imi)ériale en passant sur le corps de UIOO Romains massacrés sur le pont Saint- Ange. Mais que la France mette enfin un terme à ces perpétuelles invasions ; que Henri H, Richelieu, Louis XIV, en fortifiant Metz et Strasbourg, sauvent la France et l'Italie de ces débordements de la race germanique, voilà les historiens allemands (}ui s'indignent et qui, vertueusement, s'acharnent contre les ambitions Irançaiscs. Ils ne peuvent pardonner qu'on leur interdise de commander aux autres peuples. C'est manie belliqueuse que de se défendre contre eux; c'est être conquérant que de les empêcher de conquérir.
Fustel a bien soin de noter que cette injustice est naïve; sincère et véridique, cette prodigieuse déformation de faits. Ces savants font le possible, ils s'entourent des précautions de la critique historique pour être impartiaux. « Ils le seraient s'ils n'élaicnl allemands. Ils ne peuvent faire que le jjalriotisme ne soit pas le plies fort. »
Le premier philosophe politique et moral de notre temps et de notre pays observe, dans son Appel aux ConservateurSy que « (ouïe consistance est interdite aux sentiments qui ne sont point assistés par îles convictions » ; car, ajoute-t-il, « la règle volontaire » doit reposer sur « une discipline involontaire » el cette discipline du sentiment et de la passion ne doit pas seulement être un fait très réel : pour devenir un fait puissant, ce fait doit être aimé et « chéri » avec toute l'âme, pour des motifs comptés avec enthousiasme, caressés avec volupté. Des idées nettes sur l'excellence de la patrie, une vive analyse de tous les biens qu'elle a produits et de ceux qu'elle peut produire sont donc tout à fait indispensables au patriotisme, s'il ne veut être un sentiment « inconsistant ». -
La pratique des Allemands véritie magniiiquemcnt cette profonde théorie française. Le patriotisme est devenu en Allemagne modificateur de l'intelligence elle-même, faute de quoi, il régnerait mal sur les volontés. Fustel le montre :
Les ijcux des hisloiiens alleiiiaiidd sont lails de telle fa^un qu'ils n'aperçoivent que ce qui est favorable à l'intérêt de leur pays : c'est leur manière de comprendre l'histoire et ils ne sauraient la comprendre autrement. Aussi l'histoire d'AUem.agne est-elle devenue tout naturellement, dans leurs mains, un véritable panégyrique. Jamais nation ne s'est tant vantée. Ils ont profité très habilement du reproche de vantardise que nous nous adressions pour se vanter tout à leur aise. Nous nous proclamions vantards; ils se vantaient avec candeur. Nous faisions croire au monde entier que
nous nous vantions, alors même que nos propres historiens s'appliquaient à nous rabaisser ; ils se vantaient sans avertir personne, modestement, humblement, scientifiquement, comme malgré eux et par pur devoir. Cela a duré cinquante ans.
L'historien philosophe raille. Il pousse même à rironie. Mais l'ironie causée par les émotions de la guerre le ramène à son véritable objet par un détour. Il admire de bonne foi quel instrument devient l'histoire ainsi contée :
L'hi^^toire ainsi pratiquée était à la fois un moyen de gouvernement et une arme de guerre. Au dedans elle faisait taire les partis, elle matait l'opposition, elle pliait le peuple à l'obéissance et fondait une ccnlralimtion ?nor(7/e plus vigoureuse que ne l'est noire centralisation administrative. Au dehors, elle ouvrait les routes de la conquête et elle faisait à l'ennemi une guerre implacable en pleine paix...
Cette action scientifique a été heureuse tout d'abord dans l'ordre intellectuel. Sans arrêt, sans dégâts, presque sans hésitation, la science allemande s'est constituée. D'où vient donc ce bonheur?
Ce peuple a dans l'érudition les mêmes qualités que dans la guerre. Il a la patience, la solidité, le nombre; il a surtout la discipline... .Ses historiens forment une armée organisée. On y distingue les chefs et les soldats. On y sait obéir, on y sait être disriple. Tout nouveau venu se met à la suite d'un maître, travaille avec lui, pour lui, et reste souvent anonyme comme le soldat; plus tard il deviendra capitaine, et vingt tètes travailleront pour lui.
Avec de telles habitudes et de telles mœurs scientifiques on comprend la puissance de la science allemande. Elle procède comme les armées de la même nation; c'est par l'ordre, par l'unité de direction, par la constance des elTorts collectifs, par le parfait agencement de ses masses qu'elle produit ses grands effets et qu'elle gagne Ses batailles. La discipline y est merveilleuse. On marche en rang, par régiments et par compagnies. Chaque petite troupe a son devoir, son mot d'ordre, sa mission, son objec-
tif. Un grand plan d'ensemble est tracé, chacune en exécute sa part. Le petit travailleur ne sait pas toujours où on le mène, li n'en tuit pas nioin.6 la iMUte indiquée. Il y a li. :? peu d'inilialivc et de nicrite pci'.^unnei. mais aucun c-n'oit n'est perdu. Une volonté comnuuie et unique circule dans ce grand corps savant qui n'a qu'une vie et qu'une âme'.
Un palriolisme vivnce ne suffit pas à expliquer une si exacte subordination, une si admirable division du travail. Tempérament national n'est rpi'un mot qui répète les termesdu problème sans y donner de solution. Les survivances de la féodalité d'une part, l'influence prussienne de l'autre fourniraient des explications plus réelles. Les historiens allemands avaient bcnu cimier contre la féodalité, ils se composaient les uns par rapport aux autres suivant le mode de la hiérarchie qu'ils trouvaient politiquement en vigueur autour d'eux.
Quel que soit le besoin de l'ordre, la subordination des personnes se produit rarement à l'état spontané. Très peu d'individus sont disposés à sentir leurs intérêts les plus généraux. Mais ici de très grands exemples agissaient; le pays entier, donné à son travail d'unité politique, avait sous les yeux tous les modèles de méthode et d'autorité. Ces modèles, qui étaient de chair et d'os et qui agissaient en leur sens, ne laissèrent pas d'être de précieux collaborateurs. Bismarck fut le lieutenant de Ilégel.
1. Noire école liistoriqiie a tenté d iniiler depuis IS71 n-lle organisation. Seulement « le plan d'ensemble » était ditïérent. It a été tourné conlve la France, ainsi qu'on le verra plus loin. On a fait avec ordre el méthode ce que les romanli<|ues faisaient avec inconscience : on a travaillé contre le passé du pays.
Une grande passion bien adminislrée, c'est Thistoire de l'Allemagne contemporaine. Une passion dont tontes les forces fnront rend nés convergentes au même but, voilà aussi l'histoire de son Histoire. Si cette Allemagne a changé à son profit la face de l'Europe, Fustel de Coulanges vient de le dire en propres termes, c'est en partie parce que ses historiens avaient aussi changé au profit de l'Allemagne la signification de l'histoire du monde. Je ne suis pas de ceux qui font honneur de l'œuvre prussienne au maître d'école prnssien'. Mais les directeurs delà pensée et de l'action germaniques doivent recueillir le mérite et l'honneur du patriotisme invincible inspiré à l'instituteur allemand, par là aux généralions qu'il sut élever. Le meilleur moyen de faire faire à un peuple de grandes choses, c'est de lui dire : — Vous en avez fait. Vous n'en avez guère fait que de telles.
Cette histoire officielle a trouvé le moyen de rendre à peu près vraisemblable ce discours.
On sait que l'auteur des Discours à la nation allemande avait imposé à ses auditeurs de 1808 sa notion de la (lermanie primitive, matrice de l'Europe moderne, source de pureté féconde dont se sont privés les ancêtres dos Français, Allemands dénationalisés, abâtardis, gâtés par l'emploi d'une
1. A moii.s de donner au dicton qui courut rAllemngne son véritable sens : par le ^naître d'école prussien, les cercles militaires prussiens, après Sadowa, entendirent tout bonnement leur professeur de stratégie, Clausewitz....
langue néo-latine qui les pénètre de la corruption des Anciens... La conception était autorisée par les rêveries de Rousseau sur l'état de pure nature, mais la conséquence était aussi fausse que le principe.
Il faut bien revenir de cette erreur fondamentale, d'où les autres découlent. De la Germanie primitive jusqu'à l'an 800, Fustel écrit :
Celte existence de dix siècles se résume en un seul fait, l'invasion. C'est une invasion continuelle; elle s'essaye longtemps; arrêtée par Marius, par Drusus, par Marc-Aurèle. elle est reprise par chaque génération... Elle l'emporte enfin, elle triomphe; la Gaule, l'Italie et l'Espagne lui sont livrées en proie. Elle règne durant des siècles, l'invasion est l'état permanent; elle est une institution unique de ce temps-là. Les Francs seuls font un continuel effort pour l'arrêter, les Francs qui sont Teutons d'origine, mais qui ont eu cette singulière destinée d'être toujours les ennemis des Teutons, et qui depuis Clovis jusqu'à Charlemagne se sont épuisés à les combattre ou à les civiliser. Ils y réussissent à la fin : avec Charlemagne, l'invasion germanique est décidément arrêtée, et c'est au contraire la religion et la civilisation de la Gaule qui s'emparent de la Germanie.
Aucune force, aucune vertu véritable chez ces prétendus peuples providentiels que l'érudition germanico-romantique présente comme les sauveurs du monde. Fustel fait, d'après M. Zeller (il le fit plus tard pour son compte) le calcul des maux causés par ces invasions et se demande hardiment « si les plus mauvais empereurs romains ne valaient pas cent fois mieux que ces rois barbares, et si les époques les plus désolées et les plus tristes de l'empire n'étaient pas infiniment préférables aux temps où les Germains ont régné ».
Il (M. Zeller) cherche ce que ces envahisseurs ont fait, et il ne trouve que des ruinesj — ce qu'ils ont apporté au
monde, et il ne trouve que désordre et brutalité. Il cherche en retour ce que la Germanie a reçu des peuples latins, et il trouve le christianisme, l'apaisement, la fixité au sol, l'art de bâtir des villes, l'habitude du travail, la civilisation. — 11 montre que la Germanie en tant que nation civilisée est l'œuvre de Rome et de la Gaule. Il met surtout en lumière un fait caractéristique. C'est que le proirrès intellectuel, social, moral ne s'est pas opéré dans la race germanique par un développement interne, et ne fut jamais le fruit d'un travail indigène. Il s'est opéré toujours par le dehors*.
Du dehors lui est venu le christianisme, implanté par l'épée puissante de Charlemagne: du dehors lui sont venus ceux qui lui ont appris à construire des villes; du dehors lui ont été apportées des lois qui fussent autre chose que de vagues coutumes, une justice qui fût autre chose que la guerre privée et le Wergeld, une liberté qui fût autre chose que la turbulence. Elle a reçu du dehors la chevalerie, la liberté bourgeoise, du dehors l'idée d'empire, du dehors les lettres et les sciences, du dehors les universités, copie de notre vieille école parisienne, du dehors l'art gothique, imitation des cathédrales françaises.... »
Uh Allemand a fait cet aveu que ■< la race allemande n'a jamais, par ses propres forces et sans une impulsion extérieure, fait un pas vers la civilisation ». M. Zeller remarque en effet que, depuis César et Tacite jusqu'à Charlemagne, c'est-à-dire durant huit siècles, l'Allemagne a donné ce spectacle assez rare de l'histoire d'un pays absolument stationnaire, toujours barbare, toujours ennemi de la civilisation qui llorissait tout près de lui. Pour la civiliser il a fallu employer la force; les guerriers de Charlemagne ont dû courir vingt fois des bords du Rhin, de la Seine, de la Loire, pour soutenir en Germanie les missionnaires et les bâtisseurs de villes. La Germanie n'a pas fait le progrès : elle l'a reni, elle l'a subi.
La cilalion est longue.
Je ne pense pas que personne me la reproche.
Nous songions si peu à cela !
1. CeUe idée a fait l'objet des travaux approfondis de M. Reynand, professeur à la Faculté des Lettres de Clermont, dont le livre central Vlnfluei\ee française en Allemagne en 1915, mérite de marquer une date.
Il n'y a pas de plus magnifique synthèse de nos longs efforts nationaux par comparaison avec l'histoire du peuple ennemi. Par la vérité dite enfin sur cette horde, on sent ce qu'ont été nos pères et tout ce qu'ont valu leurs pères lointains. Cependant, je convie le lecteur à une expérience qu'il peut faire lui-même.
Que, ces pages à la main, il aborde l'un quelconque des spécialistes de l'Histoire de France, docteur de l'Université ou même maître de l'enseignement libre. Il y a cent contre un à parier que le savant personnage appréciera ces grandes pages de Fustel, il dira peut-être que c'est très beau. « Mais », ajoutera-t-il non moins sûrement.
— Mais cela a un peu vieilli.
Notez qu'il n'est rien de plus faux. La science historique n'a pas réalisé depuis trente ans de si grands pas qu'elle ait détruit la philosophie de Fustel. Les amendements assurés, les critiques certaines sont absolument de détail. Mais notre enseignement est organisé de telle façon (chaires, revues, académies), que cette philosophie de l'histoire, connue à peine, est déjà enterrée sous des amendements douteux et sous d'incertaines critiques. Cette philosophie était nationale : on en fait bon marché. Celle des rivaux de Fustel est antinationale : on la cultive, on la pensionne, et on la prébende. En Allemagne ? Non pas: ici. Essayez de penser ce qu'eût fait d'une science antigermanique l'Allemagne de 1815 ou de 1870 et à quelle potence elle la pendrait même encore aujourd'hui. Mais essayez, par contre, d'imaginer les statues, les autels, les temples qu'elle eût
dressés h un Fustel qui eût été sien. De quels honneurs elle aurait entouré sa vie, son œuvre, sa mémoire!
Cette œuvre fustélienne, que nous subordonnons si niaisement à une vérité historique supposée contraire mais encore indécouverte, cette œuvre que nous ne savons même pas honorer du titre, bien modeste pour elle, de synthèse provisoire ou de pierre d'attente, la même œuvre en Allemagne et faite par un Allemand, au sens inverse, au sens allemand, circulerait partout dans l'esprit des jeunes générations, non à l'état de sèche formule scientifique, mais comme une passion, une vertu, une sagesse. Elle serait mise en catéchisme et en proverbe, en affiches, en roman feuilleton, en mélodrame et en chanson. Accepté pour vrai, fortifié dans son apparence et dans son influence par des millions de travaux de détail aboutissant à sa doctrine et conformes à sa méthode, défendu avec suite, courage, intelligence, au besoin avec autorité conlre tout effort de manie critique, ce Fustel allemand aurait ya\u B.\a.ni [oui par rutilité. Il eût été employé à rendre le courage et la confiance, si cela eût été nécessaire; sinon, à multiplier l'énergie. Ses compatriotes eussent fait servir le produit national à la renaissance ou au développement de toute la nation.
Je récris que Fustel nous a été pendant trente ans à peu près inutile. Je voudrais que tout patriote donnât seulement cinq minutes de réflexion à ce fait prodigieux. Fustel n'a pas servi ! Peut-être m'accordera-t-on qu'un tel malheur témoigne de quelque lacune, je ne dirais pas dans notre patriotisme (nous avons été unanimement patriotes de
1871 à 1880), mais dans l'écononiie, mais dans la mise en œuvre du patriotisme.
Belles forces, comme toujours! Belles forces incoordonnées, faute d'un ordre français.
APRÈS QUATORZE ANS
Ces lignes eut été écrites et publiées à la fin de lOO^; sans avoir suffi à tirer d'oubli le grave gémissement de Fustel, elles ont peut-être coopéré dans les profondeurs au lent retour de justice dont l'historien bénéficia; peut-être aussi ont-elles aidé à propager une meilleure vue de l'histoire de France et à mettre en garde contre la barbarie les générations qui montaient. Mais les hautes régions du monde officiel enseignant demeurèrent froides et muettes. Il fallut la secousse de la guerre pour nous donner enfin, le 15 février 1915, la vive satisfaction de voir un écrivain considérable, le critique-poète Ernest Dupuy, inspecteur général de l'Université, rédiger un grave [et éloquent éloge de la page de Fustel analysée ci-dessus. L'article de M. Ernest Dupuy parut à la place même où le grand écrivain l'avait publiée et insérée, à la Revue des Deux Mondes.
En vérité, demandions-nous alors aux lecteurs de C Action française, est-ce croyable? Et pour nous faire croire nous citions quel témoignage rendait à Fustel M. Ernest Dupuy :
Il déchira le rideau qui nous avait caché les procédés insidieux des historiens de pays germanique et, d'autre part, il mit au jour aussi résolument les imprudences, les erreurs, les crimes de lèse-patrie de la plupart de nos historiens. C'est ici surtout que l'on voudrait recueillir la moindre parole. Si je ne cite pas in extenso ces pages qu'il faut lire, c'est que j'espère bien que nos éducateurs sauront, en attendant qu'elles aillent aux anthologies^, les re-