‹ Quand les Français ne s'aimaient pasChapitre 24 sur 66 · Dans le manifeste dit « des intellectuels · texte numérisé non relu

Dans le manifeste dit « des intellectuels

Il célèbre une renaissance. Il salue les moissons qui s'élèvent de terre. Il se réjouit de constater les progrès évidenis qui se sont faits dans une multitude d'esprits bien doués. Je me moque un peu de savoir ce qu'on en pense en Allemagne! L'important est de voir que l'esprit français reprend conscience de soi. On disait jadis de l'Allemagne ce qu'en disait Monod : Magna parens! On dit aujourd'hui Race femelle. C'est la même chose? Peut-être. C'est le contraire? Assurément. Personne ne contredit plus notre définition du génie allemand : un candidat perpétuel à notre culture française.

Dans une lettre qui est parfaite, M. Louis Dimier a su marquer les trois points principaux de l'atïaire sur lesquels il fallait autrefois revenir sans espoir d'être compris. La Germanomanie romantique a désorganisé les lettres françaises c'est le premier point. Dans ce désert intellectuel qu'avaient établi les mœurs romantique, désert d'ignorance et de paresse en histoire, désert d'irréflexion et de rhétorique en philosophie, l'érudition allemande et, pour sa part de sérieux et de méthode, le kantisme ont rendu un service et créé un stimulant. Mais, troisième point, cela n'empêche pas l'Allemagne d'avoir rompu la tradition du genre humain et répandu par là un trouble et une confusion sans mesure : quelque ambition et fierté qu'elle en marque, ce qu'elle a apporté de propre et de particulier n'a aucun titre à l'hégémonie de la pensée ni de l'art. «Idées saxonnes idées allemandes » s'écrie M. Dimier, il ne s'agit pas de les louer cette fois : « ombres d'idées plutôt, contradictions internes, où devait conduire le mépris

des règles prêché comme le premier moyen d'atteindre le beau dans tous les genres. »

Cet ancien sentiment de la perfection, que l'Allemagne est incapable de retrouver, elle pourra « l'accepter » un jûiir, comme le firent ses Goethe et ses Leibnitz. Il y a par toute l'Europe un renouveau de discipline latine qui fera d'abord justice de ces arrogances :

Tout incertain et chancelant encore, je le vois chez nous plus avancé qu'ailleurs.

Oui, le mépris frivole que nous affichâmes jadis

de notre ancienne culture a disparu; oui. n(>us avons cessé de croire trop fermement au bienfait de l'individualisme et de l'anarchie intellectuelle. Il ne s'en faut que de peu, et ce peu viendra peut-être, pour qu'en littérature, en art, en philosophie, en histoire, en politique, qui sait ? les traditionnelles et .salutaires doctrines soient de nouveau comprises et recherchées. La déchéance de ■Slichelet et d'Hugo dans l'admiialion publique, la résurrection de Bossuet. l'éclipsé que subit dans ces dernières années l'apologie furieuse du moyen-âge et de la grossièreté gothique dressée en concurrence des meilleurs écrivains dont se glorifie notre langage, la renaissance des études cartésiennes sont autant de signes qui peut-être témoignent d'un nouveau droit de notre nation à reprendre son ancien rang dans la vieille république des lettres.

Le poète athénien Jean Moréas vient de rendre à peu près le même jugement dans une lettre brève et fine que nous pouvons citer sans ombre de «fausse modestie nationale ' » :

« L'Allemagne est un grand et beau pays. J'ai longtemps voyagé en Allemagne : ses poètes et ses philosophes — du moins ceux de son bon temps, qui n'est pas celui d'aujourd'hui — me sont encore

\. Ce» derniers moU sont de M. Jules de Gaultier.

chers. Mais j'aime l'ordre en lout et, certes, ce n'est point à l'Allemagne de guider le monde. ■»

Les vérités qui forment la substance de la grande exposition de Louis Dimier sont présentes chez d'autres. M. Lasserre, j\L Jules de Gaultier en donnent, celui-ci des illustrations ingénieuses et piquantes, celui-là des formules pleines de force. Mais s'il fallait ouvrir un cours de Nationalisme intellectuel (n'avons-nous pas une infinité d'Instituts de dreyfusianisme), c'est M. Louis Dimier que l'on chargerait de la leçon d'ouverture, et l'on installerait dans les nefs ou sous le porche deux autres chaires confrontées; dans l'une, notre excellent confrère M. Deherme définirait avec la précision qui lui appartient ses grandes erreurs sur la vraie puissance des peuples' ; dans l'autre, notre ami M. Jacques Bainville l'accablerait de ses vives réfutations et lui ferait sentir comment beaucoup de biens sont compris, soit en acte, soit en puissance, dans une sérieuse économie de l'État, et l'économie de l'État germain est fort sérieuse.

Tous les espoirs de M. Louis Dimier sont beaux et bons ; mais il faut commencer par renverser la République. C'est très joli vouloir décentraliser, et classiciser et nationaliser, et je l'ai voulu faire jadis, comme les camarades ! Mais j'ai vu qu'avant tout il faut nous rendre un chef.

Il faut mettre notre besogne à l'abri des coups du

1. Posant la question « quelle est la force d'un grand peuple », M. Georges Deherme avait paru vouloir opposer, comme deux types entre lesquels il faut choisir absolument, la grandeur nationale ou le développement de la pensée et des arts.

dedans et de ceux du dehors. 11 faut construire à la Renaissance française une enveloppe protectrice, une coquille défensive. Plusieurs entrevoient déjà ces nécessités; avant peu, beaucoup les verront. Ça marche, c'est en train.

APRÈS QUATORZE ANS

Sans avoir été vérifiées jusqu'au bout par le retour à la Monarchie, ces espérances, datées de l'automne 1902, ont été accomplies en partie. Il a été notamment érigé rue Saint-André-des-Arts, au pied de la Montagne Sainte-Geneviève, un cours de Nationalisme intellectuel. M. Louis Dimier est encore le secrétaire général de cet Institut d'Action Française dans lequel M. Jacques Bainville a enseigné, ainsi que M. Pierre Lasserre. Y verrons-nous M. Deherme? Pourquoi pas?

Quant à la Restauration, il est assez palpable que la plupart des imperfections de l'heureux mouvement commencé vers 1900 ont tenu à l'absence de l'enveloppe politique suffisamment protectrice et de la direction politic[ue armée des moyens puissants de l'État : nous n'avions pas d'« État » comparable à l'État germain, et bien peu comprenaient qu'il fallût commencer par en avoir un.

Lk RÉPONSE DE QUINTON

Novembre 1902.

Le ^ïercure de France du 1*^' novénîbre poursuit la publication de sa belle enquête sur" l'influence allemande. C/est le tour des sociologues, des économistes, des biologistes. Deux ou trois mots sont à glaner dans certaines réponses avant d'en arriver à citer l'essentiel. M. Durkheim, juif, métèque, dreyfusien et, naturellement, haut dignitaire de notre Université, écrit : (^ Personnellement, je dois beaucoup aux Allemands. C'est en partie à leur école que'.... A leur contact j'ai mieux compris V exiguïté des conceptions de l'école française..., » Etc. ! — M. de Lapouge, nationaliste et vieu?£ Français, attribue ï l'incontestable infériorité de la culture française pendant le dix-neuvième siècle » à deux causes, dont la première est, dit-il, « la destruction des universités par la Révolution ». — M. Anatole Leroy-Beaulieu fait son métier de libéral et déraisonne à propos des « doctrin<>s de haine ». — M. Henri Mazel, non Sans justesse, distingue entre la théorie et la pratique : si, théoriquement, nous égalons ou nous surpassons nos voisins, ils auraient de bonnes leçons à donner dans l'ordre des faits à nos politiciens, qui, il est

vrai, en reçoivent de telles du monde entier. — Pour M. Armand Gautier « les grands hommes sont de tous les pays ». Cependant la France aurait presque l'avantage pour « la profondeur et la clarté des conceptions » ; mais la science allemande est mieux organisée, mieux outillée que la nôtre. (Ceci est l'avis général.) — M. Giard s'élève contre la renaissance du néo-kantisme en Allemagne, mais il passe à côté d'intéressantes vérités, qu'on trouvera plus loin développées avec une vigueur extrême. — Le D' Grasset déclare que « l'esprit scientifique français n'a rien à emprunter à personne pour la méthode et la synthèse », remarque intéressante qu'il eût valu la peine d'éclaircir, de fortifier par des preuves. (Patience, nous y arrivons.) — M. Hallion, chef de laboratoire au Collège de France, trouve le terreau intellectuel en Allemagne inférieur au terreau franrais, mais de beaucoup mieux cultivé. — Le docteur Hartenberg se plaint du manque d'ordre particulier à la science allemande. (Mais ce qui n'est pas ordonné, ou ce qui est mal, peut-il être appelé science? « Connaissance » est un mot qui suffirait bien.) — Le D' Le Bon se plaint des « méthodes livresques et mnémotechniques des Latins ».

M. Edmond Perrier suggère à son collègue et collaborateur Giard une intéressante critique de Hseckel. — Le docteur Pozzi, sénateur radical, ne manque pas de dire que « la science n'est ni française, ni allemande, ni anglaise; elle est mondiale désormais » et cela ne l'empêche pas d'appeler Pasteur » le grand Français ». A la bonne heure.

Mais voici la réponse de M. René Quinton, assis-

tant du Laboratoire de Physiologie pathologique du Collège de France. Je n'ai pas à caractériser ici ses recherches profondes, ses vues perçantes, ses inductions pleines de lumière sur les origines et le développement de la vie dans l'univers. Ce jeune savant français a parlé dignement, méthodiquement, du génie scientifique de sa patrie. 11 faut lui laisser la parole. Tout ce que je peux faire aujourd'hui sera d'inviter le lecteur à faire effort, non d'attention (ceci est parfaitement clair), mais de réflexion et, s'il le peut, de mémoire. Nous manquons de fierté nationale en ce moment-ci. Ceci peut relever un peuple pour l'éternité :

« Vous me faites l'honneur de me demander ce que je pense, au point de vue général, et, en particulier, au point de vue scientifique, d'une prétendue supériorité universelle de l'esprit allemand. Le champ de l'esprit humain est un peu vaste pour autoriser un avis personnel sur la ({uestion générale. Dans le domaine des sciences, un seul groupe, le groupe des sciences biologiques, ne m'est pas complètement étranger : je vous demanderai la liberté d'y limiter ma réponse.

« Les principales sciences biologiques sont : la chimie, ranatornie comparée, la paléontologie, ht zoologie, V embryogénie, l'histologie, la physiologie, la microbiologie. Or un homme fonde la chimie: Lavoisier ; un homme fonde Vanalomie comparée et la paléontologie : Cuvier; un homme fonde la zoologie philosophique : Monet de Lnmarck ; un homme fonde r embryogénie : Geoffroy Saint-Hilaire ; un homme fonde Vhistologie : Bichal ; un homme fonde la phy-

Biologie : Claude Bernard; un homme fonde la micro^ biologie : Pasteur. A Lavoisier, nous devons toutes les connaissances que nous possédons sur la conslitulion fondamentale du monde; à Cuvier, les méthodes et les lois qui ont permis la classification des êtres aujoicrd'hui vivajits et la reconstitution de ceux qui peuplaient le globe aux époques disparues; àLamarcq, la grande pensée de l'évolution; à Geoffroy Saint- Hilaire, la notion du parallélisme entre les transformations embryonnaires et les transformations antérieures des espèces; à Bichat, la révélation des tissus organiques ; à Claude Bernard, V introduction du déterminisme dans les phénomènes physiologiques; à Pasteur, la conception de la maladie, en même temps que la découverte, par la seule induction, de tout un univers invisible. Ainsi les connaissances fondamentales sur lesquelles repose notre conception même du monde vivant ont une origine qui est française.

« Dans le labeur effectué derrières ces pionniers, dans chacune des voies ouvertes par leur génie, l'Allemagne s'inscrit sans doute pour une part fort large : son penchant naturel pour les choses de l'esprit, ses qualités de méthode, de patience, et aussi l'organisation de ses universités à mode de recrutement si rationnel, l'ont dotée d'une admirable phalange d'hommes de second ordre, au moins égale à celle que possède la France. Mais la hiérarchie la plus élémentaire ne permet pas de confondre : les hommes de premier plan, les seuls à compter dans l'histoire de l'esprit, ceux auxquels nous devons les grandes vues sur le monde, les grandes généralisa-

lions qui ont donné un sens aux phénomènes, ceux dont l'influence enfin fut capitale, puisque tous les autres n'ont fait simplement que marcher derrière eux, sont (et le fait est des plus remarquables au point de vue ethnique) de nationalité presque exclusivement française. Goethe, Darwin seraient seuls à excepter. Encore l'œuvre du premier se réduit-elle à quelques aperçus géniaux, mais insuffisants, que la personnalité de l'écrivain a peut-être seule sauvés (nous n'avons pas compté parmi les grands Français Hameau, dont les intuitions furent cependant autrement complètes et serrées que celles de Gœthe); celle du second, au principe de la sélection naturelle, le fond de l'œuvre relevant de Laraarck et de Geoffroy Saint-Hilaire.

« Le simple examen des faits nous met ainsi, dans le domaine des sciences biologiques, en présence d'une suprématie incontestable de l'esprit français. »

M. René Ouinlon complète l'élincelant et soHde exposé du fait par un large développement sur les fonctions différentes de l'intelligence en France et en Allemagne : là-bas elle est au service des passions et des intérêts, soit personnels, soit collectifs, ici elle travaille pour la satisfaction d'une curiosité qui lui est propre, détachée, désintéressée et sans autre objet que le vrai. C'est la thèse de l'intelligence confondue en Allemagne avec les organes des sens et des passions, mais pleinement dégagée et différenciée chez les Français dignes de ce nom. Pour fonder cette thèse, de lumineux emprunts aux biographies de Racine, Pasteur, Montaigne, Claude

lis OUAND LES FRANÇAIS \E S'AIMAIENT PAS. Bernard, Lamarck onl aussi Tavanlage de restaurer l'honneur dû à ces maîtres français*.

APRÈS QUATORZE ANS

Cette réponse de M. René Quinton a marqué une date brillante dans l'histoire des retours de fierté française.

1. Il faut consulter sur ce point l'Essai de M. Lucien Corpechot sur la réponse de M. Quinton et le livre du même les Jardins de l'inteU agence.

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