UNE REVUE LATINE
Mars 1902.
Pour le « divertissement de sa vieillesse », dit-il, M. Emile Faguet vient de nous fonder une Rpvue latine. C'est un petit recueil d'une soixantaine de pages et qui paraîtra tous les mois. Je ne puism'empêcher de vous la signaler, parce qu'il me semble qu'elle correspond à un état particulier et assez nouveau de l'esprit public.
Étions-nous assez ridicules, voici dix ou douze ans, mon cher Jean Moréas, quand nous parlions de traditions classiques de la France, de l'esprit et du goût helléno-latin. M. Brunetière nous répondait fort doctement que le propre du génie français a toujours été d'emprunter largement pour restituer au centuple. M. Charles Dejob ne se faisait pas faute d'ajouter à cette doctrine des exemples appropriés. Chacun nous citait pêle-mêle l'influence d'Aristole et d'Ovide au moyen-âge, des deux antiquités à la Renaissance, de l'Espagne et de l'Italie auxvn*^ siècle, de l'Angleterre au xvnr- siècle, enfin de l'Allemagne à l'époque du romantisme.
Dans l'élude et dans la discussion de ces influences, on n'introduisait ni critique, ni mesure, ni choix*
On observait quelquefois le degré de force ou de durée des importations étrangères, jamais le degré de bonheur. Si, par exemple, les pays de Galderon ou du Tasse avaient inspiré des œuvres plus belles que ceux de Pope ou de Schiller, personne ne pensait qu'on en dût tenir aucun compte. Des critiques subtils avaient, dans leur riche vocabulaire, deux mots à leur usage : français, c'est-à-dire né et produit en Frctnce; étranger, c'est-à-dire né et produit à l'Étranger. Termes absolus, que l'histoire et la géographie ne tempéraient j)oint. Où était né Virgile? Ne dites pas en Gaule cisalpine, ne dites pas dans le pays d'où la Gaule transalpine a tiré le principal de sa civilisation. Virgile, né hors des frontières de la France de 1789, et ayant employé un autre langage que les Finançais de 1890, était quahfié d'étranger au même titre et au même degré qu'Ossian. Même façon péï'emptoire de s'exprimer sur Homère et J. Paul Richter, sur Arioste et sur Milton. Enveloppés du même litre, ces inspirateurs différents des antiques lettres françaises fournissaient, à eux tous, une argumentation triomphante aux partisans d'une Macédoine nouvelle composée de tous les jargons européens.
Est-il vrai que le temps ait l'heureuse vertu de séparer naturellement livraie d'avec le bon grain ? Je n'aurai pas le courage de le penser et, pour une heureuse aventure, d'oublier tant de cas dans lesquels la succession des années n'a fait qu'ajouter à l'incertitude de tout. Ne nous enivrons pas de la liqueur des optimistes et gardons-nous de dire que le vrai et le bon triomphent toujours. La vie est
tcavergéê, çà et là, d'éclairs favorables. Il arrive qu'une vérité puisse avoir, comme disait Dante, S071 cri. Nous vivons dans le temps propice. Nés en J1830, nouê aurions pu crier durant une vie d'homme que le goût national devenait barbare, et que la lumière du nord le corrompait; notre réclamation aurait été tout au moins aussi inutile que celle de l'admirable auteur des Poètes latins de la Décadence. Les mêmes paroles, moins fortement dites, mais dites à un meilleur moment, semblent avoir porté leur fruit.
Dans son avant-propos, M. Faguet écrit des littératures de l'Espagne et de l'Italie qu'elles « ont toujours et subi l'influence de la littérature française, et aussi contribué, plus que toutes les autres, à la formation el au développement de la littérature française. » Cela est dit très naturellement, comme il convient de dire une chose très naturelle. Mais pourquoi nos critiques de 1892 ne s'avisaient-ils pas de ces relations? Et pourquoi était-on traité de rabat-joie, quand on osait les rappeler? J'entends bien que les livres de Tolstoï étaient de grands livres et le théâtre d'Ibsen, un théâtre grand. Mais, d'abord, ces puissances ne gênent point M. Faguet, bien qu'elles ne soient point absentes de son esprit. Il stipule que son latinisme est exempt de toute « animosité à l'égard des littératures allemandes, anglo-saxonnes, slaves et Scandinaves ». Mais il a pris enfin sa chaîne d'arpenteur, comme Pascal voulait que l'on tirât sa montre, et il a dit : Ceci est plus loin de nous que cela; cela, étant plus proche, devra nous toucher comme tel.
Le préjugé contre l'esprit de nos voisins du sud-est et du sud-ouest reste très fort. « L'Europe littciaire intellectuelle et philosophique » les représente « comme étant un peu à l'écart, désormais du mouvement de. la civilisation générale ». Et, lorsqu'elle pense cela de l'Espagne et de l'Italie, « l'Europe » le pense également de la France : la France ne le pense-t-elle un peu d'elle-même? J'ai toujours cru devoir interpréter notre dédain pour les Lettres méridionales comme un secret indice de l'espèce de désamour que nos propres ouvrages, notre goût, notre génie lui ont inspiré dans ce siècle. Comme lasse de soi et même fatiguée d'images fraternelles, la France est allée chercher le plus différent et le plus lointain.
On peut bien appeler nécessité cette manie. On peut dire que nous apprenons l'allemand h cause de la philosophie et de l'art militaire et que l'anglais s'impose parce qu'il règne sur les mers et préside au grand trafic international. Mais des douze ou quinze gamins qui suivaient avec nous les cours d'anglais de M. l'abbé de B..., entre 1880 et 1885; il n'en est pas un seul qui soit aujourd'hui matelot ou négociant et à qui l'anglais ait rendu le moindre service.
Pour ma part, la plus grande utilité pratique que cette étude m'ait procuré, c'est de m'avoir initié à la notion de barbarie : la première fois que la grammaire d'Elwall me montra, au détour d'une feuille, le tableau des verbes irréguliers, ces horribles formes saxonnes qui tranchent si curieusement sur la masse à demi latine du vocabulaire
anglais passèrent devant moi comme les Cimbres et les Teutons de Plutarque devant le camp romain, farouches, hurlantes, difformes et sans aucun rapport avec ce que je sentais. Jamais verbes en mi ne me firent telle impression.
De cette étude sans plaisir, avez-vous lire grand profit? Imaginez que nos programmes du baccalauréat eussent permis de remplacer l'anglais par l'italien ou par l'espagnol, notre classe de Provençaux aurait appris en se jouant des éléments qu'ils n'auraient jamais oubliés, et dont l'utilité économique, politique, morale eût été considérable. Précisément un des collaborateurs de la Revue latine, M. Mérimée, professeur à la Faculté de Toulouse, a développé jadis, à travers d'excellentes brochures, cette thèse. Il ne Ta jamais fait admettre. Les maîtres de l'enseignement lui répondent parfois :
— Y pouvez-vous penser! Quoi! l'italien, quoi! l'espagnol au même titre que l'allemand ou l'anglais dans un examen ! Ce sont des langues trop faciles.
— Essayez, leur réplique fort bien M. Mérimée qui sait le contraire. On n'essaye pas. Mais le préjugé anglais et le préjugé allemand n'en gâtent pas moins les programmes.
En fait, il y a une Picnaissance secrète des peuples du midi. C'est l'ingénieux M. Tarde, si fertile en vues de détail, qui a observé que l'ancien monde latin aurait des chances de revenir à la vie et, par conséquent, à l'empire, lorsque la civilisation moderne éprouverait le besoin de se polir et de s'affiner dans l'ordre de la qualité. On peut former des pronostics d'un autre genre. Le xlx* siècle
appartint aux nations largement pouvues de bassins houilliers, c'est-à-dire au centre et au nord-ouest de l'Europe. Si, comme tout l'annonce, l'avenir est à la « houille blanche ?>, c'est-à-dire à la force emmagasinée des glaciers, les Alpes et les Pyrénées décuplent leur valeur qui décuple la nôtre.
M. Jules Huret qui parlait dernièrement dans le Figaro de cette imminente transposition des énergies, des richesses et des chances avait bien raison d'appeler à ce propos l'action d'une « main puissante ». Sans organisation politique, nulle espérance de rien utiliser de cela. Nos trésors naturels, nos richesses économiques nous seront arrachés, escroqués, annulés. Mais, comme il y a une tradition littéraire et une tradition philosophique, il y a une tradition politique des peuples latins.
Qui sait? Le fait de se fréquenter et de se joindre peut leur rendre quelque conscience d'eux-mêmes, et cette conscience leur parler du passé. Ni en France, ni en Espagne, ni en Italie, non plus qu'en Grèce, l'anarf hie et la révolution ne sont indigènes. Sans doute elles y font aujourd'hui d'amères folies. Il est trop évident que le Midi français se déshonore, depuis vingt ans, par l'étrange sottise de ses sentiments politiques. Les politiciens le plus bas, les radicaux, les radicaux-socialistes, y sont les plus assurés d'être réélus. Mais nous valons mieux que cela ! L'esprit démocratique est protestant ou juif, il est sémitique ou germain, il ne vient pas de nous, etTaine s'est trompé en l'appelant esprit classique'.
1. Je renvoie pour le développement de cette critique à l'appen-
Les incomparables leçons de science politique professées par les Grecs, le puissant exemple romain, la théorie des Florentins et la haute pratique de la JMaison de France, ne peuvent manquer de reparaître un jour dans notre pensée.
L'empire du Soleil, comme dit ce Mistral qu'il ne faut pas que la Revue latine oublie ', ce lumineux empire est la patrie de l'ordre, c'est-à-dire de l'autorité, de la hiérarchie, des inégalités et des libertés naturellement composées, « Orna patrie » disait l'anxieux Leopardi, « je vois les murailles et les arcs de triomphe, et les colonnes, et les citadelles désertes de nos aïeux; mais leur gloire, je ne la vois pas; je ne vois pas le laurier et le fer dont étaient chargés nos pères antiques.
'- Ma la gloria non vedo
\on vedo il lauro ed il ferre oad' eran carchi I nosti'i padri antichi. Or, fatta inerme, Niula il ffonte e nudo il petto mostri... •>
a Maintenant désarmée, tu montres ton front nu et nue ta poitrine. »
Mais Leopardi ne désespérait pas de sa patrie. Un Latin ne sait pas désespérer de l'ordre.
dice VI de mes Trois idées politiques, Chateaubriand, Michetet, Sainte- Beuve (Paris, Champion).