LE TIEN ET LE MIEN DANS NIETZSCHE
Janvier lyOÔJ
Vers 1890 el IS'Jl, nous étions quelques-uns, nous étions au moins un, à penser, à songer, à sentir de la façon qui tend à devenir assez générale. En littérature, en philosophie, en religion, en art, en morale et en politique, tantôt par-dessus et tantôt par-dessous les anciens classements de confession ou de faction, certains goûts et certains dégoûts se prononçaient alors, qui se répandent et gagnent de plus en plus.
Nous disions par exemple que la démocratie est un abominable renversement qui choque à titre égal le bon sens, la raison et l'intérêt bien entendu des particuliers et des peuples. Le Romantisme nous paraissait une grande erreur; la Révolution, une sottise profonde. Nous écrivions que la littérature française était, comme la France, une œuvre d'art, et d'un art aristocratique, en ce qu'elle émane de la plus haute tradition du genre humain, en ce qu'elle ligure l'elfort continué d'une longue élite historique
1. \ propos de la Morale de Xielische, par Pierre Lasserre, librairie du Mercure de France.
Croyants ou non, nous avions plus que du respect, nous avions de l'amour pour l'œuvre de l'Église, difTérant en ceci de nos devanciers romantiques, qui, même dévoués à ce qu'ils appelaient la parole du Christ, refusent toute confiance et même toute justice aux prêtres de cette parole. Le Protestantisme nous ennuyait. L'idée toute récente de la Liberté infinie nous paraissait la tare même du monde moderne, préjugé dérisoire qui ne pouvait qu'enfanter de mauvaises mœurs; sous prétexte d'échapper à la servitude, les hommes d'aujourd'hui nous semblaient devenus les esclaves du monde inanimé qui les entoure et qui les détermine à chaque moment. Nous disions : « Il leur pèse de durer dans « leurs propres résolutions car ils redoutent d'être << esclaves, et c'est l'être en quelque façon que « d'obéir à soi, d'exécuter d'anciens projets, d'être « fidèles à de vieux rêves. Ils se sont affranchis « jusque de la constance, et l'univers entier les sub- « jugue chaque matin ».
Qu'on me pardonne de noter ces échos de notre jeunesse. Ils ne valent point par eux-mêmes, mais par la suite des événements intellectuels qui les ont, à certain égard, approuvés et continués. La mode était, en ce temps-là, aux écrivains et aux artistes, septentrionaux. Sans méconnaître le démon brutal ou subtil qui les agitait, nous avions soin de dire que ces gens-là n'avaient que d'assez mauvais exemples à nous donner au point de vue esthétique et que au point de vue moral ils nous dégradaient.
L'orgueil dibsen, la pitié de Tolstoï, la frénésie de Swinburne, l'idéalisme sensuel qui anime toute la
philosophie de Wagner, le tâtonnement de Maeterlinck, toutes ces théories, toutes ces impulsions qui prétendaient à la conduite des mœurs ou du goût nous paraissaient dénuées d'ordre et de mesure, nous en appelions des divagations de TEurope à la loi d'harmonie qui vole d'onde en onde sur la face de notre Mer. A l'unique nous opposions le composé ; à l'amorphe, le figuré ; à l'indéfini, le fini. Nous voulions rétablir « la belle notion du fini ». « N'ex- « ceptons la Divinité, ni même les amours. Ils ont « leurs points extrêmes et au delà, se dissocient. « Définitions certaines, comme chantèrent nos « poètes, et justes confins hors desquels s'étend un « obscène chaos. »
Nous percevions donc clairement, nous exprimions, non sans violence, quelle laideur se cache sous les formules du sentiment ou de la pohtique d'alors. Et nous remarquions le danger public enveloppé dans cette idylle humanitaire, si doucereuse en apparence. Excès de sensibilité, répétions-nous. La sensibilité n'est pas une règle, puisqu'elle est le fait à régler. Et nous ajoutions aussi, pour d'autres erreurs en cours : excès de rigueur. La règle ne consiste pas à tuer, à détruire, ni à anéantir le sujet qu'elle doit, au contraire, développer en le maintenant dans sa voie. Moralement, politiquement, littérairement se dessinait ainsi une doctrine de la force et de la discipline naturelle que cette force doit recevoir pour abonder en elle-même, se multiplier et briller.
Or (c'était en octobre 1891), un de ceux qui se
LA FIERTÉ. iiO
sont appliqués depuis à éclaircir cette doctrine ainsi déjà toute formée et à en extraire les conséquences naturelles, puis à la répandre aussi loin et aussi profondément que possible, rencontra une jeune dame presque aussi réputée pour la vivacité d'un esprit bien français que pour sa connaissance des lettres universelles.
— Hé quoi ! dit-elle au premier mot, mais c'est du Nietzsche....
Et comme mon ami, s'objectant en silence qu'il faut dire de la nichée et non du nichée, se demandait avec un peu d'inquiétude, le sens exact d'un tel discours, la dame fît un geste d'étonnement profond :
— Vous ne connaissiez pas Nietzsche* !
Notre ami fut initié aux beautés alors ignorées du nietzschéisme, que différents articles de la Revue Bleue et de la Revue des Deux Mondes^ commencèrent à dévoiler deux ou trois mois plus tard. Le Cas Wagner fut traduit en J893. Sans sympathiser avec Nietzsche, nous pûmes entrevoir que le barbare avait du bon.
Une foule de traducteurs s'attachèrent à faire passer dans notre langue non point seulement les idées, mais le style de ce Sarmate ingénieux et pas-
1. En 1891, Mme X..., personne fort instruite, curieuse et fine, no pouvait pas entendre un jeune Provençal, élève de Mistral, parler de revenir aux doctrines de son berceau sans concevoir instantanément que l'initiative devait être de Nietzsche.
Tel était l'air du temps. L'atmosphère germanisée avait cette couleur.
2. Quelques-uns de ces articles furent entachés de faux. Un métèque avait défiguré Nietzsche. Un Israélite, M. Daniel Halévy, daûs le Banquet, rendit à Nietzsche sa vraie figure. Il ne manque à la France qu'un bon gouvernement pour utiliser toutes les valeurs contenues dans sa population, même étrangère, même ennemie.
sionné. Je tiens à dire que, de tous, M. Henri Albert me semble avoir été le plus persévérant. Grâce à lui ont paru successivement, au Mercure de France : Ainsi parlait Zarathoustra, Aurore, le Crépuscule des idoles, le Gai savoir, la Généalogie de la morale, Humain trop humain, V Origine de la tragédie, Par de là le bien et le inal, le Voyageur et son ombre, plus un volume de Pages choisies. Presque tous ont eu de trois à cinq éditions.
Des philosophes jeunes ou vieux s'attachaient d'ailleurs à les commenter : M. de Roberty, M. Edouard Schuré, surtout M. Henri Lichtenberger, peut-être le plus sincère en même temps que le plus lucide de ces premiers commentateurs. M. Lichtenberger appartient je crois, ou, pour mieux dire, j'en suis sûr, au protestantisme et Nietzsche, engendré d'un pasteur protestant, a traité la Réforme à peu près comme il a traité son Allemagne natale : sans complaisance. Ce nonobstant,^ M. Henri Lichtenberger a fait des efforts méritoires pour comprendre et pour expliquer une pensée qu'il ne pouvait s'empêcher de trouver impie. Mais l'impiété a son vertige et son attrait « lumineux », disait Baudelaire en vrai Lucifer. J'aime à songer que son commentaire de Nietzsche eut, pour M. Lichtenberger, le goût du plus délicieux des péchés. Mais que d'efforts et d'astuce pour tirer son auteur un peu plus près de lui et se justifier avec lui!
Mais enfin, M. Pierre Lasserre est venu, M. Pierre Lasserre, c'est-à-dire, comme Malherbe, un écrivain^à notre mode en un temps où les modes Iran-
çaises ne sont plus seulement italiennes ou espagnoles, ce qui les dépaysait peu, mais anglaises, mais allemandes, moscovites, hollandaises et Scandinaves. M. Pierre Lasserre est aussi versé que n'importe qui dans la philosophie, la littérature et la langue de l'Allemague ; mais, né de père et de mère français, de père et de mère catholiques, animé en politique et en religion du sentiment héréditaire, cultivé conformément à sa tradition, adhérent de V Action française , portant dans le plaisir et l'aventure esthétique le goût de la vraie France et de la vieille France, il peut ainsi faire pour nous une exacte mesure de la valeur de Nietzsche et de son influence, dissiper nos préventions, si nous en avons, éclairer nos préjugés et aussi tempérer des enthousiasmes qui seraient fous.
A priori, j'avais en M. Pierre Lasserre tant de confiance que j'attendais de lui la solution du gros problème qui se pose dans mon esprit au seul nom de Frédéric Nietszche.
— Tout ce qu'il y a de bon, d'ordonné, de hiérarchique, nous le trouvons d'avance, exprimé en des termes infiniment meilleurs dans la série française, latine et grecque : nous l'avions découvert sans lui, du temps qu'il n'existait, à aucun degré pour nous. Taine, le seul Français qui le connût un peu et dont nous eussions reçu la leçon, avait fait le meilleur de son œuvre quand il le rencontra et n'était plus à l'âge où l'on subit les influences. Inutile à nos maîtres, il l'est aussi à nous. Je ne parle que du bon Nietzsche. Mais il existe un Nietzsche détestable; c'est celui dont nous distin:
132 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. guions dès 1894 «l'effroyable désordre » intellectuel, « l'anarchisme orgueilleux », la bizarrerie et finalement la folie. Mon cher Lasserre, il me paraît qu'ici le calife Omar a raison : nous devrions brûler une moitié de Nietazche comme inutile et son autre moitié comme dangereuse. De grâce, expliquez-moi comment il se fait que vous n'adhériez point à ce sentiment. Ce n'est point par douceur ni par béate tolérance. Vous avez l'esprit trop bien fait pour douter qu'il faille jeter certains livres au feu. Dites-moi vos grandes raisons....
Avant de publier sa Morale de Nietzsche, Lasserre nous avait exposé, à la fin d'un article du Mercure, une ébauche de ces raisons. Il avait esquissé à titre d'argument le « beau visage » contracté et douloureux de son auteur, et cette raison ne manquait certes pas de force. Son raccourci plein de vigueur montrait un Allemand en révolte contre une tradition qui fera la honte des Allemands, un romantique acharné à se délivrer du romantisme héréditaire, un protestant tout accablé du protestantisme natal, s'efforçant de le briser d'un tour de rein comme une pierre de tombeau, un anarchiste à la fois captif et maître de l'anarchie qu'il a dans le sang. Beau .spectacle de tragédie.... En admirant l'explication, j'avais peine à la recevoir. Heureusement Pierre Lasserre vient de la compléter. C'est par là que son livre méritera d'être appelé un bon livre, un livre excellent.
Un mot de la première page donne un premier Irait de lumière, Nietzsche y est appelé « grand psychologue » et cette qualité, mise en bonne évidence,
fait comprendre l'influence qu'a obtenue Frédéric Nietzsche sur des esprits de la pure race française. Ses maximes sont brutales, son ton de lyrisme est épileptique, ses divagations prosaïques sont souvent d'un lourdaud, mais Tobservalion psychologique est profonde. Elle va loin dans l'âme et, à travers mille maladresses, elle atteint des faits vrais et des faits cachés. Elle émeut donc ceux qu'elle touche en ces replis mal éclairés, placés aux racines de l'être. Certaines remarques de Nietzsche obligent à l'examen, à la réflexion, puis au combat contre soi-même et souvent à de grands retours.
Aussi qu'arrive-t-il? i\I, Pierre Lasserre se confesse et confesse les meilleurs de son âge et de son pays. Son héros, dit-il, « nous a surtout aidé ainsi que maint autre de notre génération à rentrer en jouissance de certaines vérités naturelles ». Ces vérités sont « beaucoup plus vieilles que lui », mais son œuvre, et la fièvre intellectuelle qu'elle suscite, « peut être communiquée avec fruit à des intelli- « gences bien nées, mais profondément contaminées « par les sophismes sur lesquels la critique de « Nietzsche exerce faction la plus corrosive. »
Oh! M. Lasserre ne cache pas qu'il partage quelques-unes de nos répugnances. Il note chez l'auteur de Zarathroustra un « contraste entre le fond « des idées, classique, positif, traditionnel, et le ton « dont l'ardeur va souvent jusqu'au sarcasme ». « Un conservateur qui parle comme un révolté, un « Attique, un Français par le goût, avec des bruta- « lités et de rudes moqueries d'Allemand », voilà le portrait de ce fameux guérisseur des jeunes Fran-
13i QUAND LES FRANÇAIS NE SAIMAIENT PAS.
çais. Mais quoi! Ceux-ci, germanisés et anarchisés jusqu'aux moelles, trouvent précisément en lui le langage et le ton qui leur est proportionné. Il ne s'agit pas de leur asséner Racine, de force, mais bien de leur donner envie de le rouvrir. Pour cela, le Nietzsche est parfait, M. Lasserre écrit en termes excellents :
L'anarchie.... On peut dire que le but de Nietzsche, ça été de démasquer, de forcer à reconnaître le vice anarchique dans la plupart des principes et des sentiments dont l'époque moderne s'enorgueillit, comme de ses plus nobles conquêtes morales et qui en font comme l'air respirable ou irrespirable.
La philosophie ou mieux la psychologie de l'anarchisme est donc, dans l'œuvre de Nietzsche plus qu'un article important. Elle est le centre et la source de tout. Elle fera l'objet propre de ces pages où l'on s'élonnera peut-être de ne pas trouver le ton froid et « impartial » de l'exposé critique. Mais pour nous comme pour un certain nombre d'hommes de notre génération, le Nietzschéisme fut moins une révélation qu'un adjuvant. L'audace de Nietzsche, mise au service des conclusions qu'allait nous imposant de plus en plus l'expérience des idées modernes et de leurs fruits, ont surtout activé et enhardi notre libération intellectuelle.
Il faut retenir les six derniers mots. Ils sont décisifs ; -pour ma part, ils me persuadent : non seulement ce Frédéric Nietzsche a du bon, mais il peut être utile. C'est un auxiliaire. Ce peut être une autorité.
Quelques textes de Nietzsche ou de son commentateur vont illustrer cette impression d'ensemble. Je les citerai un peu au hasard, et cette absence de méthode ne peut être blâmée à propos d'un auteur d'aphorismes sans lien.
... L'homme moral, c'est donc l'homme discipliné, châtié, maître de soi. (Lasserre).
... Nietzsche n'accorde presque aucune part à la nature dans la moralité. Pour lui toute espèce de moralité est non seulement dans ses principes généraux, mais surtout dans ses particularités délicates et] vraiment distinctives, une œuvre du discernement, de l'application et du soin, une culture.... Les moindres nuances de sensibilité et d'estimation morale, sous-entendent tant d'expérience humaine!... Tout ce qui rehausse l'homme ou le pare — depuis les héroïsmes, les loyalismes, les nobles et chimériques fidélités, jusqu'à la politesse et aux bonnes manières — est un acquis de l'art humain. La première œuvre d'art de l'homme, c'est l'homme. (Lasserre.)
M. Pierre Lasserre ajoute :
Comment concevoir une masse humaine, où les [faibles, les manques, les impotents, les malades» ne domineraient pas? C'est une donnée élémentaire. Les forts, les biens nés, les bien centrés sont toujours un très petit nombre.
Mais voici le monstre qui parle :
'< L'essentiel et l'inappréciable dans toute morale, c'est « qu'elle est une longue contrainte; pour comprendre le ■■ sto'icisme ou Port-Royal ou le puritanisme, il faut se sou- « venir de la contrainte qu'il fallut imposer à toute langue « pour la faire parvenir à la force et à la liberté : contrainte " métrique, tyrannie de la rime et du rythme. Quelle peine « les poètes et les orateurs de chaque peuple se sont-ils .. donnée — sans en exempter certains prosateurs de nos « jours, qui ont dans l'oreille une inflexible conscience — « pour une absurdité, comme disent les malheureux utilitaires « qui se croient avisés — par soumission à des lois arbitrai- •' res, comme disent les anarchistes qui se prétendent ainsi .. libres, libres-penseurs même ! C'est au contraire un fait « singulier que tout ce qu'il y a ou tout ce qu'il y avait sur " terre de liberté, de finesse, de hardiesse, de légèreté, de .. sûreté magistrale, que ce soit dans la pensée ou dans la " façon de gouverner, dans la manière de dire ou de per- .. suader, dans les actes comme dans les mœurs, ne s'est « développé que grâce à la tyrannie de ces lois arbitraires ; « et sérieusement, il est probable que c'est précisément cela
• qui est nature et naturel, et nullement ce laisser-aller. Le .< principal, an ciel et sur la terre, semble-t-il, et pour le dire « encore une fois, c'est dobéîr longtemps et dans la même « direction; il. en résulte toujours quelque chose pour quoi •' il vaut la peine dé vivre sur la terre, par exemple la vertu. « l'art, la musique, la raison, l'esprit, — quelque chose qui " transfigure, quelque chose de raffiné, de fort et de divin ■> (Nietzsche).
L'art classique est l'art des maîtres (Lasserre).
'■ Ce seront toujours les natures fortes, dominatrices, qui « sous ce joug, dans cette tenue et cet achèvement résul- ■< tant d'une loi qu'on s'impose à soi-même, éprouveront leurs .. plus fines jouissances ; la passion qui anime leur très puis- « santé volonté éprouve un soulagement à la vue de toute « nature soumifte à un style, de toute nature domptée et faite « sei'vante même lorsqu'ils ont à construire des palais ou à « établir des jardins, il leur répugne de donner à la nature « libre carrière. » (Nietzsche.)
L'art véritable agit fortement, mais sans violence, il a la décence dans l'enthousiasme: il a la clairvoyance et l'équilibre dans l'ivresse, il saisit, il terrifie, mais sans oppresser physiquement; il a l'élan, mais sans la frénésie; le charme caressant et voluptueux ne lui est certes pas interdit, mais il l'enveloppe de je ne sais quelle volupté brillante, il reste clair et serein jusque dans l'orageux et le passionné, suave jusque dans le cruel. Les larmes quil fait couler sont les larmes du cœur. (Lasserre.)
Il y aurait une intéressante comparaison à établir et à poursuivre entre les textes de Frédéric Nietzsche que j'ai pris la peine inutile de placer entre guillemets et la version du critique français. Celle-ci est claire et charmante. Presque toujours; ceux-là souvent durs, escarpés et comme contradictoires à l'idée même qu'ils nous révèlent. Que cela est brutal! s'écrie Maurice Barrés après avoir cité du Nietzsche dans Scèjies et DorArines du nationalisme.
Brutal, dur, extravagant et même insensé, voilà des épithètes qu'à chaque instant nous arrachent ses contorsions. Le bon barbare qui est dans
Nietzsche ferait parfois rougir des très hautes leçons qu'il a prises chez nous et qu'il n'a comprises que par endroits.
Gela est tout à fait sensible dans sa politique, et M. Pierre Lasserre, encore bienveillant, jadis enthousiaste, propose un amendement. Je veux citer cette correction, elle éclairera le sujet.
Nietzsche a plusieurs fois écrit qu"un peuple, une race, — à les considérer matériellement comme suite de générations, foison d'anonymes — ne sont que la matière gâchée par la nature en travail de trois ou quatre grands hommes. Peut-être cette vue trahit-elle chez ce classique et cet athée qu'est Nietzsche un reste de romantisme et d'esprit religieux, un goût de sang, de victimes et la manie de la justification. Pourquoi les grandes âmes, les royales intelligences, les sociétés choisies où s'entretient la fête des délicates et belles mœurs, ne seraient-elles pas la parure d'une nation qui ne s'est pas sacrifiée, mais a trouvé son profit à les produire. C'est encore une idée d'Arislole que le plaisir résulte d'une activité conforme à la nature ou plutôt qu'il s'y ajoute comme à la vigueur de l'adolescence sa lîeur. On pourrait dire pareillement que, dans la Cité, le
beau s'ajoute de lui-même à l'utile Les Grecs trouvaient
à un ordre politique fondé sur la hiérarchie naturelle des hommes ce double avantage de procurer le bien-être général et de permettre à une élite les plaisirs de la contemplation'.
Cette doctrine est assurément aristocratique, mais non pas au sens féroce ou dédaigneux.
Assurément j'aurais voulu citer tout le passage. Il faut en retenir, dans tous les cas, deux fortes directions de pensée. Les Grecs trouvaient^ dit M. Pierre Lasserre, et, plus haut : Cest encore une idée d'Aristote.... Nietzsche, mais Nietzsche corrigé
1. Nous disions dans le même sens en 1891 : les serviteurs ont autant d'intérêt à être commandés que les maîtres à être servis.
et épuré, un Nietzsche fort supérieur est ainsi contenu dans la tradition d'Aristote et dans l'héritage de Sophocle et de Phidias. Tour à tour les Grecs, les Romains, les Italiens, les Français ont enrichi le trésor des acquisitions séculaires. Il est même impropre de dire que Nietzsche nous les ait le moins du monde rappelées. On les trouverait telles quelles dans tous les opuscules, articles et dissertations politiques d'Ernest Renan, qui netait pas mort en 1890 ou 1891 et qu'Anatole France continuait alors brillamment. Ces deux maîtres avaient disposé plusieurs d'entre nous à concevoir l'Univers comme « une immense réciprocité de services », à dire : « c'est servir, qui est le premier dans les « cœurs », l^et finalement à nier le fantôme d'une Liberté sans raison.
M. Pierre Lasserre me pardonnera d'insister. Je pense qu'il y a comme un intérêt national à faire expertiser que nous sommes chez nous dans nos doctrines morales, esthétiques et politiques. Malgré ses outrances, ses grossièretés et ses cuistreries polissonnes, ce Germain demi-slave sera le bien venu dans l'enceinte sacrée de l'antique École française ; mais, si l'on veut le faire apparaître en docteur, il convient de rappeler ses porte-parole au juste sentiment du tien et du mien.