‹ Quand les Français ne s'aimaient pasChapitre 27 sur 66 · SI L'ANARCHIE EST FRUIT LATIN · texte numérisé non relu

SI L'ANARCHIE EST FRUIT LATIN

Août 1900.

On a dit el écril beaucoup de sottises à propos de l'assassinat du roi d'Italie; les pleureuses de notre presse ont pu s'en donner à cœur joie. Est-ce qu'il ne serait point temps de réfléchir? Et, après avoir fourni au public de quoi l'émouvoir, l'attendrir, le surexciter, ne conviendrait-il pas de lui offrir de quoi penser ?

Il y a toujours eu des régicides. Il y en aura toujours. Peu de phénomènes sont plus vulgaires, en histoire, que celui de l'assassinat politique.' La pourpre est le linceul naturel des puissants du monde, qu'ils soient rois ou présidents d'une République, doges ou sénateurs, simples députés, financiers vulgaires. C'est leur risque professionnel, et, comme [le disait avec héroïsme et rondeur la dernière victime, « c'est le casuel du métier ». On changera beaucoup de choses dans le train général du siècle : il faut avoir l'esprit aussi simple qu'un philosophe républicain ou qu'un historien démocrate pour se figurer que l'on changera celle-ci. Elle fait partie de la structure essentielle de l'univers. A peu près sans conséquence dans| une monar-

chic héréditaire où, quand le roi est mort on crie : Vive le roi! cet accident, ce crime est partout un fait normal : les révoltés de tous les pays et de tous les temps visent à la tête.

La sagesse des princes, aussi bien que leur intérêt, leur fait un devoir de prévenir les révoltes et de diminuer, dans la mesure du possible, les motifs de mécontentement; mais ni prince ni roi, nul homme ne se flatte de pouvoir agir à coup sûr et, comme disait Bossuet, il reste que «les peuples sont plaintifs de leur nature ! »

Les causes du mécontentement italien seraient sans doute intéressantes à examiner : j'en laisse à d'autres le travail et le plaisir. Je voudrais insister, pour ma part, sur le point anormal de cette question générale : pourquoi et comment le mécontentement de l'Italie moderne prend-il la forme de l'anarchisme?

C'est une espèce de paradoxe. C'est un scandale ethnographique. Il est paradoxal et il est scandaleux que des cerveaux latins puissent un seul instant s'arrêter à une conception qui est bonne à exciter l'encéphale amorphe et rudimenlaire d'un Kropotkine ou d'un Bakounine. La Grèce ancienne avait apporté au monde l'ordre intellectuel, les mesures de la raison et toutes les disciplines de la science : la Rome antique établit pour jamais les principes de Tordre administratif et politique, et, lorsque les barbares eurent inondé les frontières de Tempire romain, ce génie de l'ordre devint, de temporel, spirituel : Rome donna cet incomparable gouvernement des esprits et des cœurs, cette haute

discipline des sentiments les plus délicats, les plus libres, cette administration visible et sensible de la mysticité, que nous appelons le catholicisme. OEuvre excellente et œuvre propre des latins, héritière consciente et légitime de l'hellénisme, l'Éghsc catholique a été, vingt siècles durant, le vaisseau de l'Ordre civilisé, où se conservaient la plupart des semences de progrès pour le genre humain.

Je n'insiste pas sur les effets de cette archie helléno-latine dans la morale, dans la poésie, la philosophie et les arts. Les langues même des grands peuples civilisés sont affectées de ce caractère de l'ordre. Quand, donc, les compagnons de l'anarchie péninsulaire psalmodient dans leurs réunions des couplets, comme celui-ci que l'on nous citait hier :

Pugnam\ pugnam\ piignamo Per Vanarchia...

Combattons, combattons, combattons Pour l'anarchie,

c'est, pour l'oreille bien apprise, choc et heurt douloureux, comparable à l'effet d'un mauvais hiatus dans la suite d'un beau poème. La noble langue italienne souflVe d'être livrée à de si dégoûtantes pensées.

L'Italie anarchiste, quelle contradiction! Italie qui ne serait plus Italie! Que dirait le Père de sa poésie moderne, qui est aussi l'ancêtre de la Jeune Italie, l'Altissime poète qu'une sainte rage enflamma contre toutes les confusions : cinq siècles avant Gœthe, il préférait hautement aux désordres une injustice et soumettait au plus affreux supplice de son « Enfer », au supplice de Judas même, Cassius

et Brulus, les meurtriers de Jules César! Certes, referait, dans un autre sens, infiniment plus grave, le célèbre sarcasme contre la servitude de sa patrie. Mais il tâcherait d'expliquer ce nouvel esclavage intellectuel par la prédominance de quelques-unes de ces ab&urdes sectes vaudoises ou cathares qui pullulaient encore de son temps, et, la Bible à la main, niaient la légitimité de toutes les puissances. Or, cette hypothèse de Dante ne s'éloignerait pas beaucoup de la simple vérité.

L'Italie avait eu sa crise d'anarchisme en plein moyen âge, et, par la vertu d'un beau sang, elle en avait généreusement triomphé. L'esprit catholique avait donc prolongé un illustre règne de l'Ordre jusqu'à la Renaissance. A ce moment précis (1517), commença bien loin d'Italie l'agitation de l'anarchie luthérienne. Préservée de cette misère et de cette honte, comme l'Espagne et comme la France, l'Italie, put jouir encore de deux grands siècles. Et la prospérité se fût continuée sans doute, avec les hauts et les bas inséparables de la condition humaine, sans notre Révolution. Mais celle-ci renouvela l'assaut de la Réforme contre l'héritage latin.

Idées libérales, idées humanitaires, idées révolutionnaires, idées juives, idées suisses, de quelque nom qu'on les décore ou qu'on les offense, les prétendues « idées françaises « n'ont pas dévasté seulement notre pauvre patrie. Elles ont désorganisé "bien des peuples de notre clientèle ou de notre sang. Elles ont déchaîné cinquante ans de révolution espagnole. Elles ont jeté en Italie, dès l'époque du romantisme, c'est-à-dire dès Manzoni, tous les

germes de ce désordre d'aujourd'hui. De ce libéralisme à l'anarchisme de Caserio, de Luccheni, d'Angiolillo et de ce misérable Bressi, il y a progression logique, développement continu. Les idées de la Révolution dite française (contre lesquelles toutes nos hautes traditions protestent avec horreur) ont absolument dénaturé le monde latin.

Le Latin, qu'il soit Italien, Français ou Espagnol, perd dans 1 Révolution sa raison d'être et ce qui fit jadis son rang dans l'univers. Il oublie la voix de Virgile, messagère de son destin :

Tu regere imperîo populos...

Il accède aux dogmes barbares de la forêt germaine et du désert hébreu. Pendant que la puissance juive et la puissance germanique, toutes deux dédaigneuses de leur premier principe révolutionnaire, se développent à la faveur de tel principe latin qu'elles ont appliqué, la puissance latine s'énerve et se dissout au toucher du principe judéo-germanique dont elle est devenue la dupe et le jouet. D'une haute civihsation, nous plongeons, enfants de la Louve, à l'impure sauvagerie.

Les Slaves, eux aussi, sont détraqués par leur culture trop spécifiquement allemande. Mais eux, n'avaient rien dans leur berceau qui les en dût garder et l'extrême jeunesse de leur race, la fraîcheur de leur intelligence les destinait peut-être à subir en particulier l'ascendant des « critiques » ou plutôt des dénégations aussi sommaires qu'universelles dont la gauche hégélienne de la première moitié du xix« siècle a

rempli son école et nourri les étrangers qui la fréquentaient. Comme l'a marqué un bon et pénétrant analyste, M. Th. Funck-Brentano^ les < données » font défaut à l'incomparable bonne foi des peuples slaves pour exercer une critique vigilante sur les illusions de cette métaphysique sociale et politique : « cerveaux admirablement disposés à tout apprendre, à ne rien juger que par l'impression concrète de leur idée simple... »; « enseignez à un Russe une formule abstraite quelconque, ou bien il ne comprendra pas ou bien il en fera aussitôt une idée simple, tout comme l'enfant qui demande la Lune ; ces excès religieux, administratifs et doctrinaires des Russes, tiennent uniquement à la jeunesse de leur pensée, à l'énergie de leur conception spontanée ».

Bref, ce qui leur manque, c'est la réponse au l^ourquoi pas? Pourquoi ne pas mettre toutes les impulsions humaines en liberté? Pourquoi ne pas réduire toute la planète en morceaux? Ils souffrent d'une initiation trop rapide à de vieilles erreurs rendues inoffensives en Allemagne depuis 1848, mais dont rien ne les préservait, eux. Le malheur de l'occident latin résulte de la cause inverse : l'anarchie des barbares nous décompose parce que nous nous somme laissé tirer de notre ordre civilisateur historique.

Aux Français qui ont fait le mal, lorsqu'ils ont laissé faire leur inepte Révolution, devrait revenir la charge de le défaire. Mais ils le déferont très certai-

, 1. Les Sophistes allemands et les Nihilistes russes. Paris, Pion, 1887.

nement, s'il existe encore des Français dans un demi-siècle.

APRES SEIZE ANS

Le relèvement de l'esprit politique latin aux dépens de la démocratie libérale et du socialisme anarchique s'est produit tel que nous l'avions souvent désiré, non seulement pour l'Italie, mais même en Espagne où l'assassinat de cet autre martyr de l'autorité, le grand Canovas del Castillo, trois ans moins quelques jours avant celui du roi Humbert, avait mis en deuil tout ce que l'univers compte d'intelligences respectueuses de l'ordre.

L"'énergique successeur de Canovas, M. Antonio Maura, a su depuis constituer un programme traditionnel extrêmement original sur la combinaison de l'autorité centrale et des libertés locales. Depuis, un brillant écrivain conservateur espagnol, M. José Martinez Ruiz, a reconnu les affinités des intelligences conservatrices dans nos deux pays et il a publié toutes ces dernières années, sous le pseudonyme d'Azorin, de très beaux résumés critiques de la doctrine de VAction française, repensée, commentée avec une sympathie lumineuse. Enfin, la jeunesse catalane a rendu un précieux hommage à nos idées, en les utilisant dans une ardente propagande opposée au pangermanisme dans l'intéressante brochure que M. Roldan a dédiée à un Catalan de nos amis, Melchior Ferrer, lui-même induit par les idées de l'Action française à contracter un engagement dans notre Légion et qui combat la barbarie sous le drapeau français.

L'influence de nos idées en Italie est beaucoup plus ancienne. Elle remonte aux origines du parti nationaliste, aujourd'hui si puissant. II y a dix ans et

plus, quand les rédacteurs de l'active et ardente Idea ISazionale, les Coppola, les Corradini, les Federzoni, systématisaient leur pensée en diverses revues toscanes et romaines, les marques d'attention n'étaient pas ménagées à notre. doctrine classique et latine de l'ordre politique et moral. Ces échanges n'ont pas cessé*. Nos deux groupes ont eu d'heureuses occasions de rencontres par les voyages de M. François Coppola à Paris et de Jacques Bainville à Rome. L'effort réuni de Paris, de Madrid et de Rome, sans oublier de florissantes capitales intellectuelles et industrielles comme Barcelone, Toulouse, Milan éliminera peu à peu toute la chimérique imputation d'anarchisme faite aux grands pays qui ont été les inventeurs et les mainteneurs du principe de la véritable hiérarchie naturelle. Les mots de M.Salandra en 1915 : « Puisque je parle du Capitole et représente en cette heure solennelle le peuple et le Gouvernement de l'Italie, moi, modeste citoyen, j'ai te sentiment d'être beaucoup plus noble que le chef de la maison des Habsbourg » signifient la réponse de la conscience latine à l'infecte cantilène citée plus haut :

Pugnam\ pugnam', pugnamo

et à mainte autre sottise plus justement périmée encore que le vieux millésime de 1900 qui en date la lionte.

La haute parole du civis romanvs trouve un écho intelligent partout où s'épanouit « un rameau de notre langue* ». Elle résonne en Portugal, où la jeunesse monarchique s'imprègne de VAclion française, elle résonne au Canada, dans l'Amérique latine, et aussi en Suisse romande et dans ce pays wallon, où nos

1. On peut consuUer sur ces relations la collection de V Action ["ranrnis,- el le beau livre nouveau de Jocffues Bainville la Guerre et lllalie,

i. Mistral. Ode auxlCatalans.

principes ont comnmicî d'être reconnus et ainn^s plusieurs années déjà avant l'invasion des Barbares, et sous une influence que j'ai à cœur de saluer comme l'essence même de la latinité : quelques moines savants et patriotes chassés de France par la démocratie sauvage, anarchique, républicaine.

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