‹ Quand les Français ne s'aimaient pasChapitre 28 sur 66 · JULES LEMAITRE ET TOLSTOÏ · texte numérisé non relu

JULES LEMAITRE ET TOLSTOÏ

Avril 1899.

]\I. Jules Lemaître ne faisait point d'exagération, je crois même qu'il se tenait en deçà de la vérité lorsqu'il nommait « franchement révolutionnaire » ce roman de Tolstoï dont VÈcho de Paris a commencé, l'autre samedi, la publication. La première douzaine de feuilletons ayant paru, il nous est facile de voir à quel point est justifié le sentiment du souple critique.

Oui, ce roman de Résurrection tend à persuader que « la société est abominable », qu'elle « repose sur des conventions absurdes ou même criminelles », qu'elle « respire l'injustice comme l'air » et qu'elle « boit l'hypocrisie comme l'eau j». Ainsi parlait ]\I. Lemaître, d'après Tolstoï. Révolutionnaire est trop doux pour qualifier une thèse qui ne censure

pas telle ou telle société, mais la société elle-même dans son principe : c'est la thèse d'un anarchiste. Je ne sais pas si M. Anatole France, qui est allé fort loin de ce côté depuis quelque temps, irait jusque-là.

Un épisode du début avait particulièrement frappé M. Lemaître, c'esA celui dans lequel Tolstoï, présentant des magistrats qui vont au tribunal pour rendre la justice, « nous raconte simplement d'oii « vient chacun d'eux, ce qu'ils ont fait dans la « journée ou dans la nuit précédente et quelles « sont leurs intimes préoccupations ». M. Jules Lemaître déclare que « cela est proprement terrible ».

Gela est terrible. Mais quelque chose est plus terrible, c'est qu'on se montre curieux de cet emploi du temps. Et quelque chose est plus terrible encore que l'insolente et inutile enquête de Tolstoï, c'est que M. Lemaître, homme d'ordre, défenseur de l'ordre, président de la Ligue des meilleurs défenseurs de l'ordre, enregistre l'avis donné par Tolstoï absolument comme on ferait d'un arrêt de justice, sans en contester le plus petit mot et avec une forte pointe de complaisance.

Voilà! Les jugements des juges sur le siège rendus après débals toujours délibérés et motivés à quelque degré, enfermant par là même une justification, offrant ainsi certaines garanties contre l'erreur, relevés enfin, sanctionnés et solennisés par un grave appareil militaire, administratif et religieux, ces jugements, si nécessaires au fonctionnement de la vie commune, n'inspirent au subtil académicien qu'une confiance hésitante, à la merci des hypothèses ou des fables d'un romancier; ces jugements

RhVOLUTlOiN JUSTICE. loi

sont frappés de doute, ces juges de soupçon. Mais le iugement passionné, la sentence insurgée que rend ou plutôt qu'insinue, sans discussion ni démonstration aucune, ce même romancier, non seulement contre ces juges, mais contre l'ordre entier des judicatures humaines, M. Jules Lemaître s'y associe, l'accepte, le rapporte et le propage sans examen. Ce fruit de l'examen passe sans examen, et l'insurrection ne suscite aucun insurgé !

M. Jules Lemaître ne demande pas au magistrat Tolstoï qui il est, ce qu'il vaut, d'où il vient, ce qu'il a fait le jour passé, où il a dormi la dernière nuit. Il n'examine pas si ce bonhomme (de génie) n'est pas un fou, s'il est digne de foi, si une éducation bizarre, ou une culture incomplète, des lectures mal choisies et mal supportées, ou la contagion des petites sectes extravagantes qui pullulent en Moscovie, ou quelque défaut naturel de réflexion et de sagesse n'ont pas troublé le jugement de ce Juge des juges. Sans précaution contre la magie du talent, sans défiance contre les outrances du fanatisme, M. Lemaître se livre et livre ses lecteurs; passant tout à Tolstoï, qui ne passe rien à personne, il n'ose piper devant lui.

C'est en quoi M. Jules Lemaître se conforme aux usages. Tels sont les privilèges, telles sont les franchises de l'anarchiste d'aujourd'hui. Conspirant une perdition universelle, il est, de sa personne, intangible et intact; sauf le cas, toujours rare, où il entreprend quelque violence matérielle, aucun tribunal ne le cite, aucune police ne le contient, aucun soupçon préalable ne le désigne à la vigilance cora-

152 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. mune, ses instruments de destruction mentale et politique ne sont jamais soumis au moindre essai de contestation. Ce critique fieffé, la critique l'épargne, elle est même partiale pour lui, et c'est en sa faveur que se prononce un préjugé social qui devrait, au moin^ dans le doute, profiter à l'intérêt vital de la société. Les gens courbent la tète quand il a fini de parler : — En vérité, quelle belle àme! Ah ! cet homme est meilleur que nous.

Eh bien, ce n'est pas vrai. Tolstoï et ses suppôts ne sont pas meilleurs, ils sont pires que le commun des hommes et l'auteur de Résurrection étonnera d'abord quiconque le lira de sang-froid par l'extraordinaire faiblesse de son esprit. Bien doué à d'autres égards, il n'a presque point de raison et (là commence son indignité morale) il veut instruire, avertir et conduire les hommes comme s'il en avait. Sa misère logique, qui est profonde, faussera donc l'élan généreux de son cœur. La bonté d'un cœur aveugle est cruelle.. Elle prévient les foules, les touche d'une ardeur aussi douce et vive qu'absurde, d'où elle les induit à leur propre calamité.

Comme dans l'admirable apologue de La Fontaine, la Tèle et la queue du serpent, un organe insensé, étant devenu maître de l'organisme entier, en détermine bientôt la perte. Et, dit le sage fabuliste :

Malheureux les États tombés dans son erreur !

Ne craignons pas de leur donner de l'amourpropre : confessons que ces ennemis de l'État, de tous les États, sont redoutables encore que fort médiocres et peu nombreux. Car, s'il faut de longs

âges, un elïort méthodique et persévérant, des inventions presque divines pour bâtir une ville, élever un État, constituer une civilisation, il n'y a rien de plus aisé que de défaire ces délicates compositions. Quelques tonnes de poudre vile renversent une moitié du Parthénon; une colonie de microbes décime le peuple d'Athènes : trois ou quatre basses idées systématisées par des sots n'ont point mal réussi depuis un siècle à rendre vains mille ans d'Histoire de France.

Que le mensonge libéral se propage donc sur la Terre, que l'anarchisme et le démocratisme universel étendent la pambéotie, annoncée par Renan, que les barbares d'en bas, prédits par Macaulay, paraissent à propos, et l'homme pourra disparaître en tant qu'être humain, ainsi qu'il aura disparu au titre de Français, de Grec ou de Latin.

Je ne méprise pas les destructeurs, je les détruis dans la mesure où je peux le faire et puisque voilà une plume je m'en servirai pour dissoudre ou neutraliser leurs doctrines.

L'argument de Tolstoï contre les magistrats part de l'opinion inexacte qu'il se formait de leur office. Trouvant ces hommes élevés sur un tribunal, ce logicien sauvage les supposait supérieurs de leur personne et de leur caractère à la moyenne des autres hommes : il croyait qu'ils tiraient de cette supériorité leur « auguste » juridiction. Un beau jour, Tolstoï s'est aperçu que cette attribution était imaginaire ; que, pour hauts que fussent les juges, c'étaient des hommes comme lui ; qu'ils sont ce que sont les der-

niers de leurs justiciables; bons dans les sociétés où le bien domine, mauvais lorsque le mal l'emporte, médiocres dans les ensembles de moyenne vertu.

A cette déco^v.ertc, Tolstoï perdit la tête et vécut, depuis, partagé entre la stupeur, l'épouvante, l'indignation et la pitié. Ces émotions paraissent dans Résurrection. A chaque ligne, il semble crier à ses magistrats : « Pourquoi donc jugez-vous? » car il n'en voit pas un qui soit sans péché. Et tous les cerveaux faibles, et tous les esprits incomplets font écho à cette question, impressionnés, troublés par le doute contagieux.

Il est des esprits fermes qui se font gloire d'ignorer l'émotion partie de si bas.

Les catholiques savent quelle est l'imperfection, quelle est l'inanité au moins relative de la justice humaine. Seul, Celui qui démêle les plus secrètes intentions, qui voit avec exactitude dans chaque atome d'acte humain son auteur véritable, direct et responsable; mesurant le degré de chaque action intime, Celui qui, sans effort, fait le départ des nécessités et des volontés coopérantes et qui peut répartir entre les consciences le fardeau délicat des plus complexes transgressions, Dieu seul, disent les catholiques, a le pouvoir du juste juge. Il n'est de vraie justice que celle dont on verra s"élever le siège dans la vallée de Josaphat, mais le confessionnal, où ce Dieu se rencontre face à face avec le pécheur s'il avoue et s'il se repent, présente le rellet éloigné de ce tribunal.

La justice des hommes n'a donc point pour effet

REVOLUTION JUSTICE. loa

(comme le supposa, en une heure d'ivresse mystique, M. Jean Jaurès) la fleur de justice éternelle. Elle réalise l'ordre civil et politique, elle satisfait à ce bien public qui, étant de droit naturel, est de droit divin : conforme en son essence aux volontés du ciel, la société temporelle réprime les actes qui troublent la sécurité de ses membres dans leurs biens ou dans leurs personnes, et elle récompense les actes qui lui semblent profitables ou exemplaires.

Tel est aussi le point de vue de l'incroyant ou du mécréant que n'empoisonne pas l'idéalisme germain. Quant aux hommes qui exercent ce pouvoir de la sociélé, l'on voit parfaitement qu'ils ne jugent pas en leur nom, mais au sien. Ce n'est pas eux qui jugent, c'est elle seule ; ils ne font que la représenter. Ce qui juge n'est pas le moins du monde leur vertu, mais le principe de la société. Demander à ces fondés de pouvoir de l'institution sociale : pourquoi jugez-vous (c'est-à-dire au nom de quels mérites personnels ou de quels titres privés)^ c'est faire une demande d'une remarquable stupidité.

Bien loin d'avoir été choisis directement pour leur prééminence morale, on leur demande tout d'abord cette faculté de l'intelligence, un jugement sain et un esprit droit. Moralement, on leur réclame d'être exempts d'une indignité scandaleuse et d'introduire dans leur vie le respect de leur état.

Grandeur d'état et acquise par position, nullement grandeur naturelle : voilà ce qu'il faut répéter.

On les a pris entre les hommes d'apparence la moins mauvaise possible, dans la classe de ceux qui s'adonnent volontiers à l'étude des Lois, afin qu'ils

fussent compétents et expérimentés, par application d'un principe nullement moral, ni même politique, mais simplement économique, le principe de la division du travail. Pour désigner ces juges nominativement, des systèmes très différents furent mis en usage. Chaque peuple put s'arrêter à celui qui lui semblait le moins incommode : ici, les juges sont choisis directement par les parties; ailleurs ils sont élus par le corps des justiciables : là ils sont désignés par les chefs du pouvoir; plus loin, ils se recrutent eux-mêmes les uns les autres ou ils se transmettent leur siège de père en fds (siège qui se vend et s'achète dans certains cas) ; enfin il arrive qu'ils soient nommés au concours ou bien même tirés au sort.... Si l'expérience historique paraît indiquer comme le meilleur entre ces systèmes divers, l'antépénultième, celui de l'ancien régime français, chacun d'eux a été tenté et pratiqué, chacun a donc été trouvé pratique ou supportable. Parmi tant de variétés, une chose, une seule ne varie point : le pouvoir de ces juges, leur autorité, leur juridiction. De quelque façon qu'ils l'aient obtenu et quels que soient les risques d'indignité secrète ou les chances d'erreur, ils ont le droit et le devoir de juger, parfois sans appel.

Pour l'homme religieux c'est une impiété que de contester cette naturelle juridiction.

Pour le rationaliste, c'est une fohe, puisque c'est le renversement des règles qui président à la sphère la plus élevée de notre nature humaine et, par suite, à toutes les autres.

Destinés à la foule, les feuilletons de Résurrection

me paraissent à peu près aussi dangereux que furent en leur temps les Misérables de Victor Hugo ou les plaidoyers de Proudhon ou Tœuvre entière de Jean- Jacques. Ils vont accroître et fortifier les sottises dont nous mourons. Ils vont répandre jusqu'aux lieux où elle n'a pas encore pénétré, la formule déjà accueillie et souscrite, hélas! par M. Lemaître, que « la » société repose sur des « conventions », que ces conventions sont « absurdes ou même criminelles».... Ces feuilletons stupides vont redoubler la difficulté que trouve un esprit juste à faire entendre que les mots de « convention sociale » sont dénués de sens, que « la » société ne naît point d'une convention, mais qu'elle est naturelle, aussi naturelle que l'Art, aussi naturelle que la Pensée (deux autres termes qu'on a pris l'habitude d'opposer semblablement au terme naturel), qu'enfin il est contradictoire de juger « absurde », ou « criminelle », ou « abominable » cette société sans laquelle il n'y aurait môme point lieu de porter un seul jugement rationnel ou moral. Non, non, l'absurde, le criminel et l'abominable c'est de détacher, de déraciner les individus de la société génératrice, nourricière, protectrice; c'est de leur faire perdre de vue que, s'il y a malheureusement des sociétés sans justice, il n'existe pas de justice sans société.

Dans les malheurs contemporains de la patrie une chose pressait; c'était, je crois, de resserrer tous ces liens sociaux, d'en consacrer le caractère antique et religieux et d'en établir l'utilité et môme la nécessité radicale. Il est prodigieux que M. Jules Lemaître

ait imaginé de faire tout au rebours. L'histoire contera sans étonnement la coalition des doctrinaires Israélites et dreyfusiens avec l'Étranger d'une part et d'autre part avec « les Assassins de l'anarchie* » :. rien de plus naturel ni de plus facile, en effet, Monod menant à Schwartzkoppen comme Reinach à Conybeare, comme Pressensé à Sébastien Faure.... Mais ce que l'historien ne voudra jamais croire ou qu'il ne pourra faire admettre de ses lecteurs, c'est une alliance conclue entre Tolstoï, théoricien et professeur de sauvagerie, et Jules Lemaître, citoyen et bon citoyen de notre France, magistrat municipal du village Orléanais dont il est issu.

Si le texte de quelque vieux lambeau de journal retrouvé atteste ce fait chimérique, son rapport laissera tout le monde incrédule et le témoignage ne manquera pas d'être qualifié de fabuleux et l'article d'interpolé..,. Quoi, dira-t-on, cent mille Français, les plus sains, les plus proches du cerveau ou du cœur de l'ancienne France, ayant le 19 janvier -1899^ recueilli de Lemaître une vigoureuse parole, une parole d'énergie patriotique et de salut public, lui auraient accordé une confiance unanime, mais le premier usage qu'il aurait fait de ce vaste crédit moral aurait été de signaler et de recommander à ses lecteurs, devenus disciples fervents, un Bréviaire de la défiance civile, un Manuel de l'indiscipline et du détachement politique, un Traité de l'indignité des juges et des chefs?...

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