‹ Quand les Français ne s'aimaient pasChapitre 29 sur 66 · Expression de Jules Lemaître · texte numérisé non relu

Expression de Jules Lemaître

2. Date de la première réunion générale de la Ligue de la Pairie française.

REVOI,UTION JUSTICE. 159

Toutes proporlions gardées, M. Jules Lemaître est écouté en France comme le fut en Prusse, après léna, Jean-Gottlieb Fichte. Je lui demande si Fichte, tout protestant qu'il fût d'origine et de culture et quelque barbare individualisme qu'il professât en métaphysique, eût conseillé un livre comme Résurrection au jeune public de Berlin.... Avant de répondre à ma question et même sans y répondre, M. Lemaître serait sage de relire les Discours mémorables de ce Jean-Gottlieb à la nation allemande ; en particulier le quatrième : il connaîtrait avec quelle ardeur et quelle prudence ce patriote sut user de son ascendant pour faire recevoir et circuler dans l'auditoire de l'Université tous les sujets d'encouragement, tous les éléments de force et de vie,, comme aussi bien pour écarter les conceptions capables d'apporter du relâchement à ce qui survivait de l'ordre frédéricien ou qui renaissait du génie de l'Allemagne.

Ordre alors mutilé. Et, en tout temps, génie de qualité inférieure. On a beau dire : nous valons mieux que cela, aussitôt que nous ressemblons à nous-mêmes. Par delà la Révolution, par delà Jean- Jacques et Genève qui nous embrouillèrent de germanisme et debiblomanie, par delà l'anarchisme hystérique soufllé de l'Orient, il existe une noble et pure tradition de la France, bien reconnaissable à ce signe qu'elle est heureuse pour les Français, que les oeuvres inspirées d'elle réussissent complètement et que hors d'elle nous ne réalisons rien de pur. Tradition catholique, c'est-à-dire exclusive d'un christianisme inorganique et séditieux. Tradition

160 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. classique, j'enlends logique et juridique, nationaliste et sociale, scientifique et autoritaire : souple et ferme soutien, solide nourriture des plus grands, des plus beaux et des plus fortunés moments de notre histoire, le xvif siècle, la Renaissance et le milieu du Moyen Age. Tradition qui développa, d'abord naïvement, par inclination naturelle et simple noblesse du cœur, mais plus tard avec une intention dessinée, ce que Rome et Athènes nous laissèrent de plus humain.

M. Jules Lemaître disposait, pour nous exalter el nous raffermir, de ressources autrement riches, profondes, variées que ce pauvre Jean-Gottlieb Fichte. Les maîtres, les génies, les systèmes éducateurs et directeurs se présentaient en foule à son choix. Il n'avait qu'à puiser dans ce vivant trésor, amassé depuis trente siècles, puisque la tradition française date de la guerre de Troie. Entre tant de héros ou plutôt en dehors de leur troupe brillante il a choisi plus barbare que Childebrand.

APRES SEIZE ANS

Je ne puis retrouver sans une émotion voisinede l'attendrissement quelques lignes de la réponse que fit Jules Lemaître, dans VEcho de Paris du 14 avril suivant :

Sa chronique commençait par ces mots si généreux sous la plume d'un maître qui n'était pas encore devenu un ami et que ma fureur de rétablir le point de vue de l'ordre venait de placer dans une situation particulièrement délicate :

Rr;V01.UTI0\ JUSTICE. ICI

Je voudrais que tout le monde fût averti que ."\î. Charles Mâurras écrit, depuis quelques mois, à la Gazette de France, de fort belles études sociales. C'est surtout « l'Afiaire - qui lui en fournit les sujets. Aucun journaliste n'a apporté autant (le diligente, d'osactitudo, d»; logique serrée et patiente à réluler les erreurs involontaires ou concertées des sophistes du Syndicat. Mais, en outre, M. Charles Maurras a l'esprit philosophique. Il se plait et il excelle à établir la signification sociale et .-i rechercher les causes générales et éloignées des crimes individuels et des maux particuliers.

Il unit en lui l'esprit le plus tendu aux méditations solilaires et le cœur le mieux fait pour sentir à l'unisson dos multitudes. Il a hérité de Joseph de Maistre et de Bonald leur conception mystique du fondement des sociétés humaines, mais il donne à leurs théories un air de renouveau, et il en fait d'originales applications à la société présente. Il pense avec profondeur et de la façon la plus liée (ce qui devient rare), et il écrit avec une précision vraiment latine.

Ce traditionnaliste conscient et subtil m'a cherché récemment une généreuse querelle.

Jules Lemaîlre avait précisé le sens religieux de cette querelle en intitulant sa réponse : Evangile el anarchie. De ce point de vue un peu éloigné de celui auquel je m'étais placé tout d'abord, je répliquai par un article intitulé : Révolutionnai res comme rÉvanrjile, qui accordait la possibilité de tirer du Nouveau Testament lu sans ordre ni tradition les semences de l'anarchie, mais distinguait et réservait, comme je l'ai fait si souvent, l'ordre et la tradition du catholicisme en montrant le service rendu par le corps de l'Église.

Ces idées ont été reprises et développées dans mon Dilemme do Marc Sagnieret ma Politique religieuse.

Notons, d'autre part, d'après le Journal de Genève du '25 avril 1910, que les tribunaux militaires russes ont di^i rechercher et punir des toltoïsants, égarés dans lantimilitarisme par le secrétaire de Tolstoï, M. Boulgakoff et son médecin le D' Makovitzki.

MADAME PAULE MINCK

Mai 1901.

Oui, c'est dans un omnibus jaune que j'ai rencontré pour la dernière fois Paule Minck» : comme l'écrit quelqu'un au Gil Blas, la rencontre fut orageuse. On était en pleine Affaire. Mme Minck tenait vivement pour Dreyfus, Cette « sainte révolutionnaire » ne me parlait que du martyr. Elle croyait à ce martyr de toute son âme, qu'elle avait exaltée, généreuse et tendre.

Comment non? Toute l'éducation qu'elle s'était donnée lui demandait de prendre chaque fantaisie de son cœur pour règle du vrai. Elle était fille spirituelle de Michelet, de Quinet, de Sand, de Hugo, de tout ce que le xvni« siècle et le xix^ ont compté de déistes, de romantiques et de libéraux depuis Jean-Jacques. Elle avait découvert, aspiré et compris cette philosophie de la sensibilité venue du pays de la Réforme, et, si l'on remonte plus haut., des tabernacles de Sem. Elle avait ou détruit ou laissé se détruire en elle tout souvenir des traditions

1. Omnibus aujourd'hui disparu comme les autres; j'avaJ^s aussi l'avantage d'y rencontrer M. Eugène Ledrain se rendant du foad de la, rue de Vaugirard à l'école du Louvre où il faisait son cours.

politiques civilisées. Elle était devenue comme une barbare, au sens où Le Play dit que les enfants nouveau-nés sont de petits barbares; comme une protestante au sens où Comte dit que le protestantisme est la sédition de lindividu contre l'espèce. A la civilisation comme à la nation, Paule Minck préférait a priori la cause de l'individu. Comment eût-elle pris un autre parti que celui de l'intéressant individu arrêté, jugé, condamné, déporté? Quel qu'il fût, il avait raison.

Je ne craindrai jamais d'y insister. Il est Irop simple d'expliquer les maux de l'affaire Dreyfus par les millions du Syndicat que Liebknecht a vus opérer d'un bout à l'autre de la planète. Croit-on qu'en un siècle moins sot et moins imprégné de philosophie libérale, ces millions auraient aussi bien opéré? Il faut admettre à la base du dreyfusianisme les moyens financiers de la Jérusalem terrestre ; mais la Jérusalem céleste, le chœur de ces idées juives vulgarisées de 1517 à 1789, à 1848, à 1898, expHque et peut seule expliquer un succès si profond et si général de For juif. La psychologie d'une Paule Minck ou d'un Ranc est autrement riche et curieuse, elle a des racines historiques autrement compliquées que n'imaginent nos amis nationalistes ou royalistes qui croient avoir tout dit, dès qu'ils ont dit : « vendu ».

Il ne faut pas croire avec Lucrèce que le savoir ou rintelligence des causes procure le bonheur parfait, le pouvoir absolu. .Mais si le savoir n'est pas tout, il est quelque chose. S'il ne remplace ni la force ni la vertu, il les dirige et seul les empêche de

se dépenser en vain. Pourquoi nos amis sobstinentils à fermer les yeux à des vérités évidentes? Pourquoi refuscnt-ils le secours qui naîtrait de la connaissance exacte de nos fléaux? La cause une fois dégagée, il reste, assurément, à batailler contre elle. Mais qui lutterait avec avantage contre un adversaire qu'il ne voit pas?

On n'a pas voulu voir les causes, les vraies causes du dreyfusianisme. On n'a pas voulu voir qu'avant môme qu'Alfred Dreyfus ne fût au monde, la France était bien infectée du virus dreyfusien. On n'a pas voulu voir que le grand secret de notre faiblesse, pendant les trois années tragiques de l'Affaire, tenait à ce que le parti national était dénué d'idées directrices qui fussent propres à balancer la doctrine des dreyfusiens. Le parti national subissait h son insu la loi d'un anarchisme fortement systématisé. Mais, depuis que l'Affaire est ou paraît finie, il subit cette loi plus vivement encore. Il travaille donc contre soi, contre la nation. En votant à l'unanimité l'affichage des Droits de l'Homme, la Droite de la Chambre vient d'accroître les chances du futur syndicat. En buvant à la «démocratie» française, de pauvres royalistes boiraient également à la ruine française. Et la Ligue de la Patrie française a certainement fait la même brillante besogne, lorsque, deux ou trois jours après la condamnation de Dreyfus, elle afficha sur ses estrades tous les détritus libéraux.

Ah! je tiens qu'une Paule Minck valait mieux que ces patriotes inconséquents. Intellectuellemenl, politiquement et moralement, cette femme savait du moins ce qu'elle désirait: elle cherchait, d'une pas-

sion qui avait sa noblesse, à se confirmer dans cet utile savoir et elle s'appliquait de toute son âme à réaliser son désir. Voulant certaines choses, elle en voulait aussi les conditions, sans déclarer l'une trop dure ni l'autre trop difficile. Si tu veux ceci, consens à cela, disent les lois de la nature. Mme Minck souscrivit toujours à toute condition qui lui sembla incluse dans ses rêveries. Pour le bonheur du genre humain elle prit part à la Commune, comme, pour le bonheur des malheureux d'Auteuil, elîe installa un merveilleux petit hospice dans sa maison.

Désordonnée par rapport à la structure des sociétés, alarmante pour la patrie et la tranquillité publique, la philosophie politique de Mme Minck établissait du moins en elle un ordre constant. Elle ne vivait pas pour se nier ou s'affaiblir. Si sa manière d'être pouvait déterminer les mômes ruines qu'un explosif, ce n'était pas une de ces pâtes chétives privées de consistance comme d'activité, dont les prétentions et les ambitions politiques ne semblent faites que pour fournir des types à la comédie. Nos libéraux bourgeois qui veulent Tordre sans les conditions de l'ordre, la patrie sans les conditions de la patrie, la prospérité et la force sans les conditions de la force et de la prospérité devraient être contraints de suivre le cortège de Mme Paule Minck en chemise, la corde au cou, un cierge de quinze livres à la main.

Les journaux lévolutionnaires annoncent pour ce soir la dernière cérémonie. Je ne sais s'il me sera possible d'y prendre part. Du moins aurai-je écrit quelques notes de souvenir.

J'ai connu bien des fanatiques. Celle-ci fut peutêtre la plus ferme, la plus raisonneuse, la plus pratique. C'est à l'automne de 1894, rue Paul-Lelong, dans les bureaux de la Cocarde, que je la vis pour la première fois. Cette Cocarde de Barrés était alors le plus amusant des journaux. Il était révolutionnaire et conservateur, nationaliste et insurgé. « Nous sommes » déclarait Barrés au premier article, « individualistes et décentralisateurs ». Des gens de toute condition, de toute culture et de tout parti se coudoyaient sur le jeune et hardi bateau. Depuis le blanc, pur de tout individualisme que nous représentions, mon grand ami regretté Amouretti et moi, jusqu'au rouge incarnat de M. Gabriel, ancien député de Nancy, champion du socialisme, jusqu'au rouge sanglant de Pierre Denis, l'ancien secrétaire du Général, mais champion de Fanarchisme, il n'était pas une nuance qui fût oubliée. L'Empire même avait les deux Pascal, Paul et Joseph, les fils de l'ancien préfet de Bordeaux, et je ne suis pas sur qu'en cherchant bien, le libéralisme honni, l'opportunisme méprisé et vomi chaque soir, n'eussent quelque suppôt dans notre joyeuse Cocarde. Antisémitique, elle comptait, ainsi qu'il convient, ses bons juifs; on les admirait sur des bouts de tables. La campagne antiprotestante n'allait pas sans des marques de considération données à M. Renouvier et, bien que nous eussions fortement appuyé les tragédies tauromaclîiques alors en fleur dans le Midi, la Cocarde priait Mme Séverine ou M. Eugène Fourmère de présenter les plaintes de la Société protectrice des animaux.

C'est dans ce monde étrange que, plus étrange encore, apparut Paule Minck. Son énergique petit visage parcheminé, ses traits aigus comme ses yeux et sa voix disaient sans phrase d'où elle était, d'où elle venait, où elle courait. — La Révolution, n estce pas? Elle se montrait fort surprise toutes les fois qu'on omettait de répondre : — Parfailemcnt. Ce fut mon cas. Chargé de recevoir, d'examiner et de classer la rédaction philosophique et littéraire, ce nouveau collaborateur m'embarrassait. A sa prière et à la mienne, on changea Mme Minck de service. Elle fut classée dans la rédaction politique; ce qui me fut d'un très grand prix, car les sujets de discussion immédiate étant écartés entre nous, Mme Minck put librement, et à mon vif plaisir, m'exposer sa doctrine, tandis que j'essayais sans grand succès, de lui montrer combien son « idéal « était un rêve dépourvu de toute beauté.,.. Le béret basque sur l'oreille, la natte battant les talons, tout en feignant de corriger les épreuves de son mari, Mme Willy écoulait quelquefois ces doctes déluges : ni Claudine à Vecole ni Claudine à Paris ne diront jamais de quel air.

Je revis Paule Minck en octobre 1895, au Congrès interfédéraliste international de la nie du Helder. Mais on s'était groupé sur une double équivoque :

Dans ce Congrès, quelques révolutionnaires ne consentirent d'abord point à donner son vrai sens au mot d'inlernationalisrae, qui veut dire l'alliance entre les nations, nullement la destruction des nationalités historiques. Une seconde équivoque, assez plaisante celle-ci, était née entre proudhoniens sur le sens de fédéralisme : les uns, défen- -çurs de la fédération ibérique ou de la balkanique, ne son-

168 QUAxND LES FRANÇAIS NE SAIMAIENT PAS.

geaient qu'à unifier des États distincts; au lieu que d "autres, partisans d'une France fédérative, aspiraient à donner un régime distinct à chaque fraction naturelle de l'unité française. Le même mot était donc pris en sens inverses. »

Ces remarques sont tirées crune brochure sur ridée de la décentralisation. L'auteur, qui est de mes amis, oublie de dire que ÎNIme Minck se signala à l'extrême gauche par la vivacité de ses déclarations anlinationaies.

Selon la rude logique des démocralics. Mme Minck était, tout au fond, favorable à l'uniformité centralisatrice. Elle montra, au cours de cette réunion et dans le banquet qui suivit, la frénésie presque religieuse de sa pensée ; je sais quelqu'un (ce n'est pas moi) qu'elle Irai ta comme un coupable : le malheureux avait osé soutenir au dessert que, si les peuples doivent s'estimer et s'aimer, ils ne doivent pas se confondre!

11 y a peine à concevoir que tant d'ardeur, tant de passion, tant de charité ne fasse plus demain qu'une pincée de cendres. Non, ce n'est pas son dur Lucrèce, c'est Virgile consolateur que je réciterais au bûcher de Mme Minck, si toutefois c'est lui verser une consolation que de prédire à cette ombre tumultueuse de nouvelles agitations :

Hic quos durus amor crudeli tabc percdit

et myrtea circum

Silva tegit; ....

Ilis Phaedram, Procrinque....

Qui fut mieux destinée à la forêt des myrtes que cette âme, qui fut brûlée toute sa vie par le même poison. La mort même ne lui ôtera aucune inquié-

tude, car, plus folle que Phèdre, que Procné, qu'Evadné, qu'Ériphyle et que toutes les autres anciennes victimes d'Amour, ce n'est pas seulement sa vie particulière qu'elle a voulu suspendre à l'autel du fragile dieu, c'est la vie môme des cités, des nations, des sociétés. Il n'y a pas d'erreur plus fausse. H n'y en a pas de moins belle. Ce|)endant elle est d'un grand cœur.

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