I. Gazelle de France, du ii septembre
LES DEUX FRANGES. 2tl
Brunetière = Ferdinand Ferdinand = Buisson
d'où : Brunetière = Buisson ' ,
et vous ne savez pas que ce Brunelière farouche est le contraire d'un intolérant ou d'un fanatique. Il a maudit l'Inquisition. Il a flétri les Dragonnades. Il siège dans des Comités pour la liberté de l'enseignement côte à côte avec les disciples de Montalembert et de Calvin, pêle-mêle avec des enfants d'Abraham. M. Brunetière est libéral, démocrate, républicain.
Je dirais encore à M. Seippel. Il y a mieux ou pis, dans ce même ordre de la tolérance française, qui est, en vérité, une terre inconnue de vous : allez chez ceux-là mêmes qui tiennent M. Brunetière pour un fabricant de concessions anarchiques; pénétrez dans la caverne nationaliste de l' Action française et considérez-en le statut philosophique et relig-ieux : cette Congrégation non autorisée se donna une règle purement politique. Les Français s'y trouvent groupés sur un terrain non théologique mais national, sur une foi non religieuse mais patriotique. Il
1. Noie pour le lecteur français. — Un lecteur de la Semaine de Geiu-ve me dit que voilà une simple plaisanterie. Ce n'était pas du tout une plaisanterie; c'était la transcription littérale du mauvais raisonnement de M. Brunetière qui consiste à dire : Une partie de sociologie égale une partie de morale, une partie de morale égale une partie de religion, donc la totalité de la sociologie égale la totalité de la religion. Raisonnement trois et quatre l'ois sophistique et dans lequel il saute aux yeux que d'abord M. Brunetière conclut de la partie au tout, puis que les parties sur lesquelles il raisonne ne sont aucunement les mêmes au premier et au second terme de l'équation. On peut nous reprocher d'avoir fait de la logique amusante, mais elle est sans réplique (1903).
y a là des panthéistes, des païens, des manichéens, des positivistes; l'on y rencontre un plus grand nombre d'excellents catholiques, de catholiques réguliers, catholiques du Syllabiis. Les uns et les autres ont ensemble adopté ïe critère de l'intérêt et de la tradition de leur pays. Il est vrai qu'une circonstance heureuse — IHistoire de France en personne — impose, de ce point de vue, plus que le respect : l'admiration et l'amour du catholicisme. Mais ce n'est pas de notre faute. Nous ne pouvons pas, n'est-ce pas? changer cette histoire, dont M. Seippel a noté le tt catholicisme formel ». La religion de la patrie imposant aux plas incroyants l'amour de l'Église*, cette Église, à son tour, imposant aux Français le culte de la patrie, rien n'est plus naturel, ni plus ferme, ni en un certain sens plus « libéral » que ce compromis du Nationalisme français.
Les deux nouvelles que je donne à M. Seippel lui prouvent qu'il se pourrait bien que la France fût moins éloignée qu'il ne le suppose de se découvrir, en dehors de l'unité rehgieuse absolue, un point d'équilibre et de conciliation satisfaisant. Seulement, et premièrement^ nous ne nous faisons pas
1. Ce que dit M. Paul Seippel de l'Eglise de France me parait inexact et inique. Un esprit de ce rang, un philosophe de cette dignité aurait pu éviter de transcrire certaines basses plaisanteries anticléricales sur le culte rendu à saint Antoine de Padoue.« Dévotion inférieure », « retour au fétichisme! » C'est vite dit quand il s'agit, essentiellement, d'une des plus belles idées qui soient au monde, de la communion des vivants et des morts et du culte des intercesseurs héroïques. Toucher élourdiment à un tel domaine pour plaisanter les simples dont tout le tort est de concevoir simplement une magnifique pensée, blesse en moi, non des sentiments de piété et de foi, mais une considération, une amitié, une fraternité d'esprit que la plupart des pages de M. Paul Seippel, même les plus hostiles, m'avaient inspirées. (Cette note a paru avec l'article dans la Semaine de Genève.)
d'illusion, qu'il ne s'en fasse aucune ! nous nous rendons compte que ce qu'il considère comme une supériorité est une infériorité certaine. Nécessité sans doute, mais contraire exact d'un progrès. Cela rétrécit la base du patriotisme, cela l'ébranlé. La patrie sans les dieux, la France sans l'invocation au Dieu qui aima les Français, sont des concepts dégénérés. Combien nos pères étaient plus heureux d'unir à leur enthousiasme pour cette terre de leur tombe et de leur berceau leurs belles espérances d'un céleste asile éternel! Autre malheur : voilà deux cents ans, ce catholicisme profond unissait moralement la France à une moitié de l'Europe ; au moyen âge, le même catholicisme avait fait de l'Europe entière un seul peuple. Du xiii^ siècle au xvi% duxvi* au xx'=, la décadence est double. On n'y peut rien? On peut toujours éviter de prétendre qu'on a gagné quand on a perdu. Un pis-aller inévitable, mais cruel, n'est pas un profit; ce qui peut être profitable, c'est de s'en souvenir.
Secondement, on a bien décrété que cette division des consciences françaises ou européennes était chose « définitive ». Mais ceux qui ont décrété n'en savaient rien. Rien n'assure la France contre ce que M. Seippel appellerait un retour offen.sif du catholicisme. La persistance de nos habitudes « romaines » qu'il retrouve partout peut en être l'indice. L'évolution se serait-elle prononcée dans un autre sens? Mais est-ce qu'il connaît la loi de l'évolution? A la supposer connue, qui en garantira le mode d'application? Tout cela est obscur, fragile, sujet à caution. Si la Réforme a coupé en deux notre
y a là des panthéistes, des païens, des manichéens, des positivistes ; l'on y rencontre un plus grand nombre d'excellents catholiques, de catholiques réguliers, catholiques du Syllabus. Les uns et les autres ont ensemble adopté le critère de l'intérêt et de la tradition de leur pays. Il est vrai qu'une circonstance heureuse — l'Histoire de France en personne — impose, de ce point de vue, plus que le respect : l'admiration et l'amour du catholicisme. Mais ce n'est pas de notre faute. Nous ne pouvons pas, n'est-ce pas? changer cette histoire, dont M. Seippel a noté le « catholicisme formel ». La religion de la patrie imposant aux plas incroyants l'amour de l'Église S cette Église, à son tour, imposant aux Français le culte de la patrie, rien n'est plus naturel, ni plus ferme, ni en un certain sens plus « libéral » que ce compromis du Nationalisme français.
Les deux nouvelles que je donne à M. Seippel lui prouvent qu'il se pourrait bien que la France fût moins éloignée qu'il ne le suppose de se découvrir, en dehors de l'unité rehgieuse absolue, un point d'équilibre et de conciliation satisfaisant. Seulement, et premièrement^ nous ne nous faisons pas
1. Ce que dit M. Paul Seippel de l'Eglise de France me parait inexact et inique. Un esprit de ce rang, un philosophe de celte dignité aurait pu éviter de transcrire certaines basses plaisanteries anticléricales sur le culte rendu à saint Antoine de Padoue. « Dévotion inférieure », « retour au fétichisme! «C'est vile dit quand il s'agit, essenliellenient, d'une des plus belles idées qui soient au monde, de la communion des vivants et des morts et du culte des intercesseurs héroïques. Toucher élourdiment à un tel domaine pour plaisanter les simples dont tout le tort est de concevoir simplement une magnifique pensée, blesse en moi, non des sentiments de piété et de foi, mais une considération, une amitié, une fraternité d'esprit que la plupart des pages de M. Paul Seippel, même les plus hostiles, m'avaient inspirées. (Cette note a paru avec l'article dans la Semaine de Genève.)
d'illusion, qu'il ne s'en fasse aucune ! nous nous rendons compte que ce qu'il considère comme une supériorité est une infériorité certaine. Nécessité sans doute, mais contraire exact d'un progrès. Cela rétrécit la base du patriotisme, cela l'ébranlé. La patrie sans les dieux, la France sans l'invocation au Dieu qui aima les Français, sont des concepts dégénérés. Combien nos pères étaient plus heureux d'unir à leur enthousiasme pour cette terre de leur tombe et de leur berceau leurs belles espérances d'un céleste asile éternel! Autre malheur : voilà deux cents ans, ce catholicisme profond unissait moralement la France à une moitié de l'Europe ; au moyen âge, le même catholicisme avait fait de l'Europe entière un seul peuple. Du xiii*^ siècle au xvi'', duxvi*= au xx*^, la décadence est double. On n'y peut rien? On peut toujours éviter de prétendre qu'on a gagné quand on a perdu. Un pis-aller inévitable, mais cruel, n'est pas un profit; ce qui peut être profitable, c'est de s'en souvenir.
Secondement, on a bien décrété que cette division des consciences françaises ou européennes était chose « définitive ». Mais ceux qui ont décrété n'en savaient rien. Rien n'assure la France contre ce que M. Seippel appellerait un retour offensif du catholicisme. La persistance de nos habitudes « romaines » qu'il retrouve partout peut en être l'indice. L'évolution se serait-elle prononcée dans un autre sens? Mais est-ce qu'il connaît la loi de l'évolution? A la supposer connue, qui en garantira le mode d'application? Tout cela est obscur, fragile, sujet à caution. Si la Réforme a coupé en deux notre
2fl QUAND LES FRANÇAIS NE SAIMAIENT PAS.
Europe, si la Révolution libérale et démocratique a tenté la même coupure en France, rien ne prouve qu'il soit impossible de recoudre et de cicatriser ces deux plaies. L'Angleterre a penché vers le catholicisme. L'Allemagife.... Mais on ne voit rien du futur. Il ne faudrait rien affirmer. Je réponds à de vains prophètes par : Qui sait?... Quand bien même ils sauraient, quand le catholicisme ne devrait pas reconquérir son hégémonie d'autrefois, il ne serait pas démontré qu'une autre doctrine ne pût rallier les esprits et suggérer une unité de conscience toute nouvelle. Il y aurait l'Islam, si le positivisme n'existait pas.
Troisièmement., on peut être sûr de ceci : quoi qu'il advienne et quelque paix qui nous soit promise, ni le drapeau jaune du pape ni les étendards verts de Mahomet ou d'Auguste Comte ne triompheront sans de rudes combats et « jamais, jamais en France », jamais ne régnera sérieusement le principe métaphysique de la Liberté ou de l'Égalité des droits de toutes les doctrines. Cela serait contraire à tous les précédents, qui ne trompent jamais en chœur. Un Français dénué de passions intellectuelles, un Français qui ne s'échauffe pas, un jour ou l'autre, pour des idées, un Français qui n'allie point à la sagesse, à la raison héréditaire un secret fanatisme pour les types abstraits, ce Français-là mérite que vous recherchiez la nationalité de sa mère ou de son aïeul : l'enquête établira qu'il tient son origine de climats moins dorés, de races moins nerveuses et moins vibrantes.
Dans un de ces poèmes qui ont la portée d'une
prédication religieuse, mais aussi la valeur d'une observation de physique, Mistral dit à la race qu'abomine M. Seippel :
Tu es la race lumineuse
qui vit d'enthousiasme et de joie;
tu es la race apostolique
qui met les cloches en branle;
tu es la trompe qui publie;
tu es la main qui sème le grain !
Oh! le Français est bien « latin » sur cet article! Que les conditions nouvelles de sa vie commune le décident à refouler dans l'ordre privé ce qui touche aux préoccupations confessionnelles, il ne pourra changer grand'chose au tour de son esprit public, qui est d'un prosélyte. Il pourra dévouer cet esprit à autre chose que la religion proprement dite, mais avec la même passion et le même esprit de synthèse. L'athée André Chénier invoquait la déesse France. Nos modernes païens feraient comme lui. L'union purement politique, purement nationale, que nous conseille, non sans quelque imprudence, ]\L Seippel, ne peut donc affecter des allures froides. Elle aura nécessairement un air de croisade contre tout ce qu'elle rencontrera de non-français à l'intérieur. C'est du reste sur ce terrain qu'ont été engagées nos plus récentes querelles. Si l'auteur des Z)(??/a: Fronces se figure que notre antisémitisme, par exemple, est un mouvement confessionnel ou clérical, il en est bien mal informé; l'antisémitisme n'existe que parce que les Français sont réduits à se demander s'ils restent les maîtres chez eux.