YII. — L ETRANGER EN FRANCE OU LA LIBERTE POLITIQUE
Notre querelle intérieure est politique. Ajoutons : nationale.
Politiquement, en dépit de cent seize ans de Révolution et de trente-cinq ans d'une République dont tous les progrès électoraux ont coïncidé avec l'accroissement de la criminalité et de l'alcoolisme, après vingt ans d'une propagande collectiviste qui est un scandale pur en ce pays de moyenne industrie, de petite et moyenne propriété, où l'on compte près de vingt millions de ntraux, — politiquement, dis-je, — le corps de la nation n'est pas ébranlé : tant cette œuvre construite en collaboration par l'Église et la Monarchie avec les survivances de l'empire romain est fermement et solidement maçonnée! Mais, si la « Liberté » continue à faire des siennes, cela finira par craquer.
Les années 1789, 1790, 1791 et 1792 ont été marquées en France par une série de « libérations » dont on n'a pas assez suivi les effets : la nation juive a été promue à l'existence civique, les huguenots, proscrits ou émigrants de 1685, ont été rétabhs dans tous les droits communs. Les écrivains nationalistes observent que nos juifs ainsi naturahsés n'ont cependant pas cessé de former une communauté très particulière, un État très distinct de l'État français : leurs alliances constantes, soit entre eux, soit avec leurs congénères du nord et du sud de l'Europe, accentuent encore cette différence de la société
juive et du reste de la société en France. Un grief analogue, quoique très différent dans son point de départ, est relevé contre les cinq ou six cent mille huguenots recensés parmi nous. D'un sang français irréprochable à Torigine, on regrette que leur dissidence intellectuelle et morale, les rapports qu'elle leur créait avec les plus redoutables de nos concurrents étrangers, n'aient pas été corrigés et tempérés méthodiquement : une mentalité assez différente de la mentalité historique française devint le partage du monde protestant. Il en résulte de plus en plus une secrète guerre, non de race, non plus de religion, mais, en quelque sorte, de civilisation, de pensée et de goût; je dirai hardiment que, de ce côté de la France, la plupart des éléments qui ne sont pas étrangers, ni mêlés d'étrangers, sont très certainement exposés à devenir tels *. Une colonie étrangère très remuante et très influente se forma enfin sur la lisière de ces petits mondes trop caractérisés et trop séparés. Joignez une société secrète, venue, disent les uns d'Allemagne et, selon d'autres, d'Angleterre, qui semble avoir servi de lien général, de bureau d'embauchage et de recrutement à ces Français trop récents ou trop pénétrés d'influences hétérogènes : la franc-maçonnerie.
Organisation maçonnique, colonie étrangère, société protestante, nation juive, tels sont les quatre éléments qui se sont développés de plus en plus dans la France moderne depuis 1789. Il est très remar-
1. J'ai traité la question dans un chapitre de mon livre la Politique religieuse (I, v.) d'après le document fourni par un protestant éminent M. Onésime Reclus.
qual)le que rintroduction, le retour ou les progrès de ces quatre éléments aient coïncidé :
1" Avec la chute de la dynastie nationale, axe de notre État;
2« Avec la désorganisation de la noblesse et du clergé ;
0° Avec la ruine des corporations ouvrières ;
A" Avec l'abolition des privilèges propres aux villes et aux provinces;
5" Avec l'institution des départements, unités territoriales, absolument fictives, souvent contraires aux traditions, aux habitudes et aux intérêts locaux;
6" Avec la persécution du catholicisme;
7° Avec l'établissement du partage égal des héritages qui limite l'autorité des pères de famille et diminue la natalité;
S" Avec l'achèvement de la centralisation;
9° Avec la domestication de la science, par la mainmise des bureaux sur les académies et l'Université.
Ces neuf coïncidences ont fait la fortune des Pouvoirs nouveau-venus. En effet, l'État royal décapité et la famille débandée, la profession désorganisée, le gouvernement provincial et communal paralysé ou anéanti, que pouvait devenir l'ensemble de la société française? On l'a dit et redit : une poussière d'individus, un désert d'atomes. Dès lors, dans ce désert, d'abord soumis à l'autocratie napoléonienne, livré ensuite à des régimes d'une insigne faiblesse ou d'un anonymat complet, devait prévaloir peu à peu, à la faveur du mécanisme centralisateur, la puissance de ces étrangers que liaient soit le senti-
ment int'h-ieur de leurs différences par rapport au gros de la nation, soit la pression externe de la défiance instinctiv'e, de Taversion physique et de la très naturelle inintelligence que la nation leur témoignait.
Ces minorités ont fini par constituer automatiquement, et sans y avoir grand mérite, les seules organisations distinctes et libres, sur ce territoire livré d'un bout à l'autre au fonctionnariat, même religieux. Le seul contrepoids à leur force provint des Congrégations. Mais celles-ci ne pouvaient pas exister sans révéler quelque puissance, et leur puissance inquiétait naturellement un pouvoir centralisé, de sorte qu'elles ont été soumises à un régime de tribulations périodiques qui leur interdisait de rien fonder'.
Le rôle des juifs, des protestants, des étrangers fraîchement naturalisés et des organisations maçonniques ressembla donc de plus en plus à un privilège public. Privilège de fait, qui put être ignoré d'un certain nombre de ceux qui en bénéficient; leurs oligarchies fédérées par un intérêt naturel n'en ont pas moins tout pris : Finance, Conseil d'Etat, universités, magistrature, administration, académies. Ce serait encore peu de chose si la direction des affaires nationales n'était viciée par la prépondérance
1. Pour le lecteur français. — Il tombe d'ailleurs sous le sens que, tout dabord inconsciemment, par simple rancune historique et religieuse, et peu à peu par expérience et conseil, finalement par sj'stème politique, juifs, protestants, maçons, métèques, devaient bien constaler que les Congrégations étaient, en France, leurs plus grands ennemis naturels : un gouvernement anticatholique pouvait beaucoup sur le clergé séculier au moj'en du Concordat, du budget des cultes et de la filière administrative; sur les Congrégations, il ne pouvait rien que les supprimer. Il est à observer qu'avant de procéder à la séparation, on a édicté une législation rigoureuse contre ce clergé autonome et organisé IP^'o).
de ces éléments étrangers excentriques à la nation!
... A la vérité, quand on fait observer que cent mille juifs, plus cinq ou six cent mille francs-maçons et quelques milliers de métèques forment un bien faible total comparé aux trente-huit millions de Français. — « Oubliez-vous, répondent les nouveaux venus, que nous sommes aussi une élite et que nous formons iine véritable aristocratie'^ »
Les nationalistes n'oublient pas cette prétention. Seulement ils la contestent. Une élite digne de ce nom ne se maintient pas au pouvoir en sacrifiant tout, même l'ordre, même l'avenir national, aux envies et aux convoitises du nombre. Une aristocratie véritable n'affermit pas son règne sur les infâmes libertés du cabaretier. Une aristocratie aurait respecté la religion en tant que force traditionnelle et se fût gardée de prêcher le régime du moindre effort. Ni la Vertu, ni la Raison, ni la Sagesse politique, qui sont le patrimoine des aristocraties, n'ont présidé à la rédaction du programme appliqué à la France par ses conquérants : des prébendes publiques pour les grands électeurs et, pour les petits, des pensions de retraite et le dégrèvement graduel de l'impôt; une sécurité territoriale aussi profonde dans les esprits que précaire dans la réalité des choses, mais, en échange, un service militaire diminué dans des proportions inquiétantes; une armée déliée du respect des chefs; une police sans conscience civique^.. L'oligarchie qui applique
1. Que te lecteur français me pardonne le tour embarrassé de ces lignes. Je ne suis pas accoutumé à parier des misères, françaises à l'étr;inger et, si j'en juge par la peine que j'ai eue à tracer ces allusions, j'ai peur de ne m'y accoutumer de ma vie (1905).
un pareil programme n'a aucun titre au privilège
DES meilleurs'.
Les bénéficiaires de 1789 avaient pour leur début détruit chez nous les organes domestiques, locaux, économiques et religieux de notre puissance publique : en 1905, c'est aux signes les plus sensibles, aux ressorts les plus nécessaires de cette puissance que s'acharne leur postérité. Comment pourrionsnous les appeler de bons citoyens, ou seulement des citoyens? Ils se chargent de démontrer leur qualité, de nomades. S'il ne servait pas l'Etranger, qu'était-ce que ce ministre de la marine qui fît métier d'entretenir l'indiscipline à bord de nos bâtiments et sur les chantiers de nos arsenaux? ou ces ministres de la guerre enragés à détruire la subordination chez les soldats, l'esprit de corps entre officiers et, dans le haut commandement, toute espèce d'autorité?
viii. — l'unité politique.
En se montrant intolérante et tyrannique, en favorisant des maîtres peu honorables, en se faisant la fourrière d'une invasion, l'idée de Liberté se nie et se renie. Elle s'est reniée si fréquemment chez nous que les Français sont las des inconséquences de cette noble étrangère. Après tout, disent-ils, l'Unité d'autrefois ne pouvait pas être plus dure : du moins avait-elle servi à quelque chose, nous allions et nous
1. M. OiHsime Reclus, membre d'une puissante famille protestante, a explique depuis comment les religionnaires français n'ont aucun droit à l'aristocratie qu'ils prétendent. Je renvoie de nouveau à mon livre, la Politkjue religieuse, I, v.
avancions dans le monde, nos fronts étaient laurés et nos bras chargés de butin.
Ce qu'a perdu la cause libérale en France est inimaginable. Personne n'y croit désormais. « La République, mais ça ne se défend plus, » disait récemment le jeune chef de cabinet d'un de nos ministres. Nous sommes donc, de manière ou d'autre, à la veille de ce que M. Paul Seippel appellerait une réaction unitaire. Je crois qu'elle ira jusqu'au bout de la formule : à la monarchie.
J'estime aussi quelle sera douce. Sans doute, tant qu'on se battra, on se battra sans s'épargner, mais, quand le plus sérieux des deux adversaires, le plus traditionnel, et par conséquent le plus riche d'avenir, aura enfin dicté la paix, l'Europe admirera la facilité et la douceur des conditions imposées par ce victorieux. Gomme la paix romaine, la paix française enveloppe un fond d'amitié pour le vaincu. Elle pratique le parcere subjeclis. Toulouse, vaincue au treizième siècle, introduit au quatorzième sa propre loi ou son interprétation de la loi parmi les conseillers et les commis du roi de France. Henri IV et Sully font régner, au dix-septième siècle, ce que la Réforme avait conservé de patriote et de généreux. Ces échanges compensateurs sont dans le sang et dans la pensée de nos races'.
1. Pour le lecteur français. — C'est, en effet, un lieu commun de comparer, par exemple, en matière coloniale, l'esprit de synthèse, d'assimilation et de composition qui anime la civilisation latine à lesprit destructeur ou séparateur des races saxonnes. Le Saxon détruit l'indigène ou l'isole; le dernier mot de ses concessions est exprimé par le régime contractuel, plus ou moins égalitaire, dans lequel vivent les races soumises à la Maison de Habsbourg. 11 affronte l'étranger, le heurte et le balance, dans un équilibre immobile qui peut durer éter-
La ^monarchie se contentera de remettre à sa place, c'est-à-clire de chasser du pouvoir, sans retard, comme sans inutiles violences, l'oligarchie des étrangers. Mais le point de vue national ainsi rétabli et la France remise au centre de ses affaires, l'oppresseur d'hier redevient parfaitement utilisable comme serviteur de demain
Nous pouvons concevoir quel service détermine pourraient rendre au pays une Finance, même juive, et une Juiverie, même prospère, si elles dépendaient du gouvernement au lieu de lui commander'. Nous concevons de même, sans que personne nous en prie, la contribution mentale etmorale du monde protestant, dont les relations anglaises et allemandes seraient propres à nous servir au lieu de serWr l'Étranger. Beaucoup d'étrangers amis de la France, qui ne servent que leur pays pendant leur séjour à Paris, pourraient être priés d'utiliser, en notre fa-
nellemeut. Mais l'esprit latin est artiste. Il est inventeur et poète. 11 ne cesse jamais de faire et de créer. Toujours il s'ingénie, il calcule ou il rêve en vue de préparer ou de combiner des choses nouvelles. De cette race indienne que l'Anglo-Saxon se contenta d'abrutir avant de la massacrer, son industrie tira par alliance et métissage un type humain de grand avenir dans l'Amérique centrale et méridionale. D'ailleurs, n'a-t-il pas extrait la Germanie d'elle-même, c'est-à-dire de la sauvagerie ou de la barbarie? Ne lui a-t-il pas dispensé tous ses biens : religion, institutions, industrie, arts et lois, souvent même langage"? — L'inepte Gobineau a bien vu le fait, mais ce Rousseau gentillàti-e ne pouvait le juger que du fond d'un abîme de fatuitétl90o).
1. Pour le Iccieuf français. — Il faut se délier comme de la pesle de la réplique habituelle de l'adversaire : Vous êtes antisémites? Alors c'est que vous voulez tuer tous les juifs.... Nous voulons les mettre à leur place, qui n est pas la première. Rien de moins, mais rien de plus.
Les méthodes de polémique qu'on nous oppose en général sont un curieux exemple de la « démence «, de la démentaiisalion pai'ticulière à notre temps. Entre deux contraires, le règne des juifs et l'oppression des juifs, on ne semble plus être en état de concevoir qu'il y a une infinité de positions intermédiaires, réglées par des considérations de temps, de circonstances, etc. (190oj.
veur, leurs talents et leur amitié pendant leur séjour à Berlin, à Rome ou à Londres. Je ne vois pas bien quels offices un gouvernement national pourrait tirer de la franc-maçonnerie, mais je n'aperçois pas non plus le mal qu'il pourrait avoir envie de lui faire ^ L'unité vraie ne consiste pas à détruire, mais à distribuer les choses et les gens au lieu qui convient à chacun.
Il ne serait pas surprenant que le meilleur de la Liberté suisse laissât une trace précieuse dans notre organisme français. Aucune république décentralisée n'est possible chez nous, tous nos éléments de vie particulière ayant été brisés par la Révolution. Mais la tâche de la monarchie sera de refaire ces vertèbres du gouvernement local et de l'autonomie syndicale; par simple horreur du parlementarisme et par intelligence des besoins modernes, la royauté française se développera sur le mode régionaliste. Elle développera, sous un certain aspect, une dictature, et, sous un autre, une multitude de petites républiques fédérées et d'ailleurs se compénétrant sous la protection d'un chef militaire héréditaire dont la Suisse n'a pas besoin, mais qui incarne notre unité.
Ainsi tout nous aura servi, même nos plus dures épreuves^.
1. pour le lecteur français. — Y aurait-il beaucoup de francs-maçons, ou des francs-maçons très ardents si le gouvernement changeait de façon sérieuse et complète? Ce fanatisme est bien suranné. Entre 1893 (élection d'une Chambre moins radicale) et 1897 (affaire Dreyfus) on a constaté une baisse sensible de l'influence et du recrutement des Loges. Raison : des ministères vaguement modérés (1905).
2. Pour le lecicur friinmis. — Esl-\l besoin de rappeler ici nos diverses formules : « Les républiques sous le roi « ; — « Philippe VIII, roi de France et protecteur des républiques françaises », etc. (1905).