‹ Quand les Français ne s'aimaient pasChapitre 47 sur 66 · LA COURBE DE L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

LA COURBE DE L'HISTOIRE

28 Avril 1904.

M. Anatole France a publié samedi dernier dans l'Humanité un article de philosophie sur « la Guerre » . On en a extrait et discuté le détail en différents journaux. Je n'ai pas l'intention de recommencer la querelle. Mon dessein est de prendre note de la nouvelle direction des idées de M. Anatole France.

Oh! il ne s'agit pas d'opposer au croyant d'aujourd'hui le sceptique d'autrefois.

On n'a jamais connu M. France sceptique. On l'a pourtant connu critique, et l'un des sujets sur lesquels sa critique se montrait volontiers abondante et féconde était l'impossibilité oîi nous sommes, dans l'état présent de nos connaissances, de donner une loi satisfaisante de l'histoire. Il raillait, à l'égal du mysticisme chrétien de Bossuet, le mysticisme libéral et parlementaire d'Augustin Thierry. Il n'épargnait pas Auguste Comte, et M. Pierre Laffite eut souvent lieu de blâmer ses impertinences envers la loi suprême qui déduit l'avenir du passé suivant une formule mathématique.

Depuis Sainte-Beuve, personne, on peut le dire,

GUEKHE A LA GUERRE. 261

n'a mieux senti que M. Anatole France les difficultés, les objections, les résistances que Fliistoire ofl're un peu partout à ces systèmes rigoureux. Les raisons données avec infiniment d'esprit et de verve avaient aussi pour elles d'être fortes, sûres, inspirées d'un parfait sentiment des complexités de la vie. Ce sentiment fait les historiens et les politiques. Mais il n'est guère compatible avec ces élans semi-religieux où s'est complu M. Anatole France depuis six ou sept ans. Il était permis de prévoir qu'un jour ou l'autre la question se poserait entre, ses anciennes habitudes d'esprit critique et le courant du messianisme dreyfusien.

Certes, sa prophétie de la fin des guerres humaines est rendue avec de merveilleuses précautions de langage. James Darmesteter laïcisait et feignait même d'athéiser sa foi juive. M. Anatole France ne se contente pas d'ôter de là le Dieu d'Israël. Il supprime aussi les affirmations radicales, le ton exalté. C'est un occidental qui parle à des occidentaux, cinquante ans après l'âge d'or de la philosophie romantique.

Il a entendu M. Pierre Laffitte exhaler un jour cet aveu douloureux : « Eh bien, Auguste Comte s'est trompé! » Dès lors les rêveries se classent rêveries, elles ne peuvent se présenter comme des calculs, M. France le sait très bien. Il note des « pressentiments », des « espérances », avec une discrétion qui est d'un grand charme. Mais tant de circonspection et de réserve n'empêche pas le fond de la pensée de se faire jour. Avant de déclarer que dès aujourd'hui, nous pouvons discerner dans l'avenir

262 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. « l'établissement des États-Unis du monde », M. France jette avec négligence et détachement ces petits mots :

A prolonge)' dans l'avenir la courbe commencée....

Et les huit petits mots, qui suffisent à réjouir M. Jean Jaurès dans son cœur suffisent aussi à faire pleurer les bonnes muses, celles qui veillent sur la pensée des mortels plus que sur leur langage.

ot La courbe commencée » ramène décidément M. France au milieu de ses adversaires d'autrefois. Le voilà prisonnier de Bossuet, de Comte (le Comte mystique), d'Augustin Thierry, enfin de tous les théologiens de l'histoire. Est-ce M. Jaurès, est-ce la lecture de Marx ou de Labriola, qui ont fait ce triste miracle? Ce ne serait pas la première fois que le sens critique aurait cédé à la force brutale des passions de l'intelligence. Il est toujours amer de le voir vaincu.

Par une coïncidence qui peut être fortuite, il suffisait de tourner la feuille de l'Humanité de samedi pour trouver la réponse directe aux prophéties mathématiques exposées en première page, et la réponse était signée de M. France, dont on publie en feuilleton un très beau conte philosophique, Gallion. De vieux Romains dissertent de la pérennité de Rome, à laquelle les dieux ont promis l'empire sans fin. Ils se communiquent surtout leur plus chère espérance. Quelle que soit la difficulté qu'il y a à prévoir l'avenir, ils pensent que la paix romaine régnera pour toujours après le châtiment des Parthes.

Oui, dit l'un d'eux, nous pouvons sans crainte de nous tromper, annoncer la fin des guerres détestées des mères.

Qui pourrait désormais troubler la paix romaine? Nos aigles ont louché les bornes de l'univers. Tous les peuples ont éprouvé notre force et notre clémence. L'Arabe, le Sabéen, l'habitant de l'Hoemus, le Sarmate qui se désaltère dans le sang de son cheval, le Sicambre à la chevelure bouclée, TElhiopien crépu, viennent en foule adorer Rome protectrice. D'où sortiraient de nouveaux barbares? Est-il probable que les glaces du Nord ou les sables brûlants de la Lybie tiennent en réserve des ennemis du peuple romain?'Nous verrons le genre humain déposer les armes et toutes les nations méditer la concorde et l'amour.

M. France observe en première page que l'illusion latine fut cruellement dissipée, puisqu'elle aboutit à dix siècles d'alerte continuelle. L'erreur d'Auguste et de ses contemporains s'explique-t-elle uniquement par leur connaissance imparfaite de la géographie?

Eux aussi calculaient « la courbe commencée ». C'est-à-dire qu'ils considéraient comme acquises et prolongeaient indéfiniment, en leur' prêtant une accélération, un accroissement réguliers, des nouveautés heureuses, des conjonctures admirables et uniques dont ils étaient témoins et dont ils profitaient. Si l'on peut affirmer en ces matières quelque chose, c'est que l'accroissement calculé, l'accélération annoncée ne se produit pas toujours.

L'humanité ne change pas dans une direction constante et réglée. Elle perd souvent ce qu'elle a gagné. En outre, elle change fort peu. C'est M. Anatole France qui l'observait voici douze ou quinze ans : le casque du valeureux Hector se retrouve, avec .sa crinière, effroi du jeune Astyanax, sur les têtes de notre garde républicaine. On peut s'en attrister, on peut s'en réjouir. Triste ou gai, voilà le certain!

6 Mai 1904.

Quelqu'un voudrait-il soutenir que les amis de Gallion se sont trompés sur l'histoire de quinze siècle, mais vont avoir raison maintenant? L'histoire des hommes est trop courte pour qu'une erreur de cette taille n'ait point de fortes chances de rester une erreur en tout temps. En tout cas, cette erreur passée rend suspect ce qui y ressemble aujourd'hui. L'invasion des barbares répondit aux « pacifistes » de la Rome d'Auguste. L'invasion prussienne répondit à nos « pacifistes » de 1869. Sans forger inutilement de ces lois historiques, dont on sait qu'il faut être sobre, ces coïncidences sont faites pour inquiéter.

De plus, les amis de Senèque vivaient sous une monarchie universelle qui, maîtresse du monde civilisé, pouvait prétendre à coloniser le reste du globe ; le rêveur du xx'^ siècle doit bien constater que le monde moderne ne retarde pas seulement sur l'empire romain, mais sur le moyen âge, puisqu'il est moins unifié....

M. France l'a-t-il senti? S'est-il rendu à nos objections? Les avait-il prévues? On lui a vu reprendre quelques jours plus tard dans son conte les expressions dont il s'était servi dans rarticle comme pour accorder et résoudre la difficulté qui s'était présentée tout d'abord. Je ne sais si l'effort a été très heureux. Une pensée gracieuse a la vertu souveraine de couvrir ses hiatus, et je ne dis pas qu'il soit facile de démêler ceux-ci. Pourtant, il suffit de bien

lire. M. Anatole France feint de vouloir justifier et défendre l'illusion pacificatrice de Rome, mais on le voit passer, glisser secrètement à un autre sujet. 11 défend (ironiquement ou non) la thèse de la permanence de Rome, et, sur ce point, il pourra trouver des approbateurs violents du côté des catholiques et des amis du catholicisme; il pourra trouver des contradicteurs dans la religion de M. James Darmesteler où l'on rend largement aux helléno-latins l'odium generis humani. Mais là n'est donc pas la question. La question, c'était de savoir ce que répondrait M. France à qui lui dirait :

— Où vos Romains, intelligents, honnêtes, charitables se sont trompés, comment ne craignez-vous pas de commettre une égale erreur?...

Le cadre du récit permettait à M. France un débat réglé. Mais il a parlé très finement d'autre chose.

Nous aussi. Relisons une page admirable, qui n'est pas vieille de quinze ans. Elle est tirée d'une préface à une traduction de Faust (Paris, Lemen-e, 1891) :

Comme il est dit que rien d'humain ne lui sera étranger, Faust connaîtra la guerre. Même il la fait. Gœlhe l'avait seu-lement vue. Il ne l'aimait point. Aussi bien n'est-elle guère aimable. La question est de savoir si elle est nécessaire. Les vertus militaires ont enfanté la civilisation tout entière. Industrie, arts, police, tout sort d'elle. Un jour des guerriers armés de haches de silex se retranchèrent avec leurs femmes et leurs troupeaux derrière une enceinte de pierres brutes. Ce fut la première Cité. Ces guerriers bienfaisants fondèrent amsi la patrie et l'Etat; ils assurèrent la sécurité publique; ils suscitèrent les arts et les industries de la paix qu'il était impossible d'exercer avant eux. Ils firent naître peu à peu tous les grands sentiments sur lesquels l'Etat repose encore aujourd'hui : car, avec la cité, ils fondèrent l'esprit d'ordre, de dévouement et de sacrifice.

l'obéissance aux lois et la fraternité des citoyens. Le dirai-je ? Plug j'y songe et moins j'ose souhaiter la fm de la guerre. J'aurais peur qu'en disparaissant, cette grande et terrible puissance n'emportât avec elle les vertus qu'elle a fait naître et sur lesquelles tout notre édifice social repose encore aujourd'hui. Supprimez les vertus initiatrices et toute la société civile s'écroule. Mais, cette société eùt-elle le pouvoir de se reconstituer sur de nouvelles bases, ce serait payer trop cher la paix universelle (jne de l'acheter au prix des sentiments de courage, d'honneur et de sacrifice que la guerre entretient au cœur des hommes.

Cette belle page de M. Anatole France semble établir qu'en déclarant la guerre à la guerre, selon la sainte formule de Hugo, on détruit les vertus et les autres bases de la paix ; on détruit la paix ellemême. Rome eut raison. Sans aimer la guerre, elle la fit. Elle établit ainsi la grande paix qui garde son nom. jMais, quand elle eut désappris les arts de la guerre, ses entrailles se déchirèrent, le rempart du monde tomba, le monde faillit se noyer dans le sang.

APRES DOUZE ANS

La haute raison de M. Anatole France avait-elle prêté vm crédit complet aux méthodes néo-romantiques de M. Jaurès et de ses amis? Cela est d'autant plus douteux que cette méthode, imparfaite en soi, l'eût conduit à des résultats moins inexacts s'il se fût donné la peine d'y appliquer son profond sentiment des réalités de la vie et d'en calculer les directions véritables. En mai 1904, depuis sept à huit ans, les signes n'avaient pas manqué : première guerre turco-grecque,en 1897 ; guerre hispano-américaine, en 1898; guerre du Transvaal, en 1899; guerre de Chine, en 1900, et l'on était depuis plusieurs mois en pleine guerre russo-japonaise..., Elle était là, si l'on y tenait, la t courbe com-

mencée i qu'il suffisait de « prolonger dans l'avenir », pour y distinguer avec quelque probabilité le possible ! Nous avions essayé de la calculer quelques mois auparavant (12 février 1904) dans une note où nous avions opposé au pacifisme de M. Jean Jaurès le spectacle et le résultat du travail d'un siècle :

Tout le XIX» siècle n'a été, dans sa réalité profonde, qu'un effort scientifique, industiiel et commercial en vue d'étendre la portée du pouvoir de l'homme, d'aménager la terre entière, de multiplier la civilisation par les dévouements de la main-d'œuvre barbare.

C'est pourquoi,

nous allons au conflit général des énergies ethniques que depuis cent ans rien n'a pu modérer. La terre plus belle et plus riche, mais aussi plus étroite, est devenue l'objet de désirs plus violents. La barbarie n'est point vassale, elle s'arme et elle progresse, et elle menace. La civilisation ne forme pas un faisceau compact et uni : elle a ses clients et ses mercenaires jaunes et noirs. Les imprudences, les aveuglements vont se payer, comme ils se payent dans l'ordre historique, au prix du sang, et non point seulement comme on voudrait le croire, de sang mogol ou demi-mogol. Plus impossible que jamais, le rêve d'unir les États de la vieille Europe, qui n'ont partout que des sujets de différends et de discorde, se dissout à vue d'œil par la force de ses évidentes contradictions. Partout se dresse la nécessité violente de l'organisation, de la défense, de la force militaire sur terre et sur mer.

... Attendez un peu les événements. M. Jean Jaurès, qui parlait hier de détendre une alliance indispensable, va reparler prochainement de désarmer. Encore un peu de temps, comme dit l'Évangile, vous entendrez le même M. Jaurès nous assurer qu'apprendre l'allemand n'est pas la iii'^r à iioire et que nos enfants s'y feront.

!\I. Jaurès eut un retour de bon sens après Agadir, en 19H. Il n'est que juste de le noter. Quant aux idées exprimées ci-dessus, on en trouvera un autre développement dans un chapitre de mon livre Anl/iinea, le t Génie toscan », qui date de ÎN07.

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