A CHEMULPO OU LE CENTENAIRE DE KANT
8 Février 1904.
Le centenaire de la mort d'Emmanuel Kant fait beaucoup moins de bruit dans le monde que ne l'avaient pensé les pacifistes des deux hémisphères : depuis quelques jours, la parole n'est plus aux professeurs, elle est au canon.
Une pensée de Pascal décrit très bien le petit frisson qui court le monde en ce moment-ci : « Quand », dit Pascal « la force attaque la grimacequand un simple soldat prend le bonnet carré d'un premier président et le fait voler par la fenêtre... » La phrase n'est pas achevée; mais, au Ion allègre de ce départ, on comprend ce qui suivait dans l'esprit de Pascal. Il se réjouissait de voir la réalité succéder aux figures, et les choses aux signes, et les faits aux discours. Ce véritable philosophe se moqua de la philosophie : il eût trouvé philosophique de la négliger au menu sifflement des torpilles de Chemulpo.
Emmanuel Kant a rêvé d'un système de paix universelle beaucoup plus radical que celui de notre Henri IV ou des illustres auteurs de la Paix romaine. Aucun traité d'arbitrage partiel ne lui suffisait. Il
prétendait lier les peuples par un acte qui les forçât à n'échanger désormais que des salves de papier timbré, bourrées de sommations et de textes de lois. Mais, le lien dont parlait co « chrétien allemand » étant d'un ordre tout moral, c'est moralement qu'il oblige : car, en fait.... Je vous dis de relire les nouvelles de Chemulpo.
Le petit malheur infligé à cette mémoire n'éveillerait que le sourire, tout au plus le discret applaudissement de quelque adversaire juré, si en France, la philosophie de Kant n'était qu'une curiosité de salle d'étude. Mais il est grave de voir ainsi contester et accabler en quelque sorte, sous le témoignage des faits, la doctrine qui a obtenu chez nous une si extrême importance! L'on ne nous croyait pas quand nous disions, avec l'auteur des Déracinés, dès 1894, dans la Cocarde de Barrés, que le Kantisme était la religion de la troisième République. Un des piliers de cette religion et de ce régime, M. Victor Basch, dans la Renaissance barbare^ vient d'en faire l'aveu ^
Nous fûmes kantisés du haut en bas de l'enseignement, et les écoliers pauvres, les primaires, comme dit Léon Daudet, plus kantisés peut-être que nos condisciples de l'enseignement secondaire et supérieur. Grâce à M. Buisson installé à la direction de l'Enseignement primaire, la morale kantienne
1. C'était le nom familier que nous donnions à une revue nommée sans doute par antiphrase la Henahixance latine.
2. On a vu page 05, en note, le texte des aveux de M. Victor Basch. En supprimant ce teste, qui eût fait répétition, je tiens à dire que, à ceia près. Je réimprime mot pour mot mon ancienne appréciation du Kantisme. Sauf quelques corrections de pure forme dans les premiers paragraphes, le reste est littéral.
plus OU moins diluée, succéda au catéchisme traditionnel et devint la base de la morale populaire. Mais nos professeurs de philosophie, tant au collège et au lycée qu'à la Faculté, furent aussi, pour Tinimense majorité, des disciples de Kant souvent influencés par M. Renouvier. Les faux positivistes, les positivistes naïfs qui, tels que Gambelta, Ferry, Léon Bourgeois, se flattaient que, en laïcisant la morale, ils feraient enseigner une morale scientifique, auraient eu lieu d'éprouver quelque étonnement s'ils étaient trouvés en mesure de contrôler l'exécution de leurs programmes. Seul enseigné, seul recommandé, le Kantisme donna ce qu'il portait en germe, une mentalité anarchique et cosraopohte. On commença de le constater aux environs de 1895, quand tout notre jeune monde univorsitaire prit fait et cause pour Ravachol et Emile Henry. On le vérifia par l'attitude des maîtres et des élèves aux premiers mouvements dreyfusieus de 1897 et 98. Le Kantisme est une discipline essentiellement dreyfusienne. Il est beau de la voir rentrer sous terre au premier bruit guerrier, mais il est triste de songer à toutes les intelligences françaises qu'elle a dégradées.
Je n'ai pas l'intention de nier la puissance personnelle de Kant. Intellectuellement, moralement, ethniquement, il est l'ennemi : nous lui devons donc une estimation exacte de sa valeur, et nous nous nuirions à nous-mêmes si des passions philosophiques ou nationales parvenaient à fausser nos poids. Mais il faut nous garder de l'exagération de ses thuriféraires.
Celle vaine crilique qui demande aux hommes supérieurs d'avoir des idées personnelles, c'est-à-dire sans antécédent historique et nées de leur seule pensée, aurait très beau jeu contre Kant. Son système de morale est presque en entier dans Rousseau. Sa critique de la raison pure se montre déjà chez Hume. Mais ne voyons pas à la date, voyons à la valeur comparée des trois hommes. Je ne sais s'il faut prélerer Rousseau à Kant ou Kant à Rousseau dans leur morale, car tous les deux me semblent avoir bâti le plus funeste château de nuées, et je n'ai qu'à ouvrir l'un ou l'autre pour m'écrier aussitôt que voilà le pire. Ce qui me semble bien certain, c'est que le parallèle entre Hume et Kant n'est certes pas à l'avantage de Kant. Le pénétrant critique anglais a vu, a dit tout l'essentiel sur la critique de nos idées directrices, mais avec une finesse d'analyse près de laquelle la scolaslique du Prussien paraît guindée, empruntée et fausse. Or, il reste que Hume est venu le premier.
Résumer seulement un de ces résumés populaires que l'on trouve partout, notamment dans V Allemagne de Mme de Staël ou dans V Allemagne d'Henri Heine, et qui sont censés exposer la doctrine de Kant, ne sérail pas une besogne bien facile ni bien utile. Je ne peux qu'esquisser. Kant se donnait pour le Copernic de la philosophie. Il eût mieux fait de sen dire le Plolémée. Comme Ptolémée supposait tous les astres du ciel en voyage autour de la terre immobile, Kant vit l'esprit humain installé au centre de la nature à laquelle il dictait ses lois. Tous les éléments directeurs de notre connaissance sont des
catégories de notre entendement, sans lequel ils n'auraient aucune réalité. Ce que nous prenons pour les lois de l'univers n'est que loi de notre pensée. Le monde est un grand rêve sur lequel la pensée humaine applique ses formes. « Pas de soleil sans œil humain qui le contemple », devait dire un Kantien plus radical que son maître, et l'intelligence ne saisit qu'elle-même quand elle croit saisir les lois de l'Être en soi. Nous ne savons rien du dehors, nous n'atteignons rien de fixe ni d'absolu. Tout nous est relatif, y compris l'idée que nous avons de nousmême. Descartes avait dit : Je pense^ donc je suis, mais cette déduction semblait beaucoup trop aventureuse à Kant, et sa doctrine laisse voir clairement pourquoi : la pensée, y compris la pensée de la pensée, n'est encore qu'un fantôme de notre moi.
Pour sortir de son scepticisme, le philosophe de Kœnigsberg eut recours à autre chose que la pensée. Il prétendit trouver dans le Devoir une réalité certaine, dont l'existence constatée entraîne nécessairement l'existence de l'âme libre et immortelle, d'une part, et, d'autre part, l'existence de Dieu. On comprendra, je pense, la position Kantienne de ces problèmes, si je dis que l'étonnement de "Voltaire devant l'ordre du monde ot sa conclusion qu'une telle horloge devait avoir un horloger parut à Kant une médiocre argumentation. Vous prêtez à ce monde un ordre? L'ordre est en vous. Vous déduisez de cet ordre l'idée d'un ordonnateur, qui en serait la cause? Mais cette idée d'ordonnateur et de cause, elle est en vous, elle est de vous. Dieu ne se prouve pas ainsi. Dieu se prouve par le langage de la
conscience. quand elle nous dit, d'un accent auquel personne ne se trompe, qu'il faut faire le bien, ou que le bien est là, et qu'il n'est point ailleurs....
Conscience ! Conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix : guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre: juge infaillible du bien et du mai, qui rend l'homme semblable à Dieu ; c'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions, sans toi, je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans règle, et d'une raison sans principes...
Vous avez, à ces beaux accents, reconnu notre ami Rousseau. Observez, s'il vous plaît, comme ce Kantisme antérieur à Kant est déjà de stricte observance. Le Genevois ne se contente pas de dire avant le Prussien que sa conscience l'avertit du bien et du mal; il dit plus.... La conscience est un « guide assuré », et tous les autres guides sont sujets à l'erreur. Le privilège de connaître, arraché à notre intellect qui en est cependant l'organe naturel, est transféré à la conscience. Maître de Kant dans la dogmatique morale, Rousseau professait déjà comme lui, plus que lui peut-être, le scepticisme à l'égard des opérations de l'esprit pur. Ils ont été deux parfaits sceptiques religieux, — et, comme leur religion fondait tous ses temples et toutes ses prescriptions en eux-mêmes, c'était la religion de l'individu, l'anarchie.
Kant a beau invoquer sa règle universelle. Qui en est le juge et l'appréciateur souverain? Jean-Jacques répond :
Je n'ai qu'à me consulter sur ce que je veux faire : tout ce que je sens être bien est bien, tout ce que je sens être
mal est mal; le meilleur de tous les casuistes est la conscience... Trop souvent la raison nous trompe, nous n'avons que trop acquis le droit de la récuser; mais la conscience ne trompe jamais, elle est le vrai guide de l'homme; elle est à l'Ame ce que l'instinct est au corps; (jui la suit obéit à la nature et ne craint point de s'égarer...
La philosophie romantique a développé après Kant, quelquefois d'après Kant qu'elle connut en gros, ces beaux poin'.s de vue. La Conscience, appelée quelquefois le Cœur, fut assignée pour guide à la conduite de la vie personnelle, à la direction des États et même au développement de diverses sciences. Michelet fut admirable dans ces jeux-là, d'ailleurs conduits sans badinage. Je me suis assez diverti à chercher ce que pouvait donner, dans l'imagination d'une femme à tempérament comme George Sand, cette religion de la Conscience : j'ai trouvé des équivalents à l'hypocrisie des pires dévotes ^
Une étude de l'Hypocrisie dans la littérature et les mœurs de ce siècle feraient peut-être voir tout ce que ce vice ignoble a dû au kantisme latent des écrivains et du public. Les étranges progrès d'une bégueulerie que n'excluent pas certains abaissements des mœurs, doivent sans doute quelque chose à Kant et à Rousseau. Mais il faudrait un Laclos ou un Bourdaloue pour discerner avec justesse et décrire avec précision l'opération subtile par laquelle l'orgueil, la sécheresse, la férocité, l'indifférence, le simple désir d'une vie correcte, le goût de ses commodités, la peur des complications ou même la
1. Dans mon livre, les Amants de Veriise, George Sanci et AUred de Musset.
GUERRE A LA TrUERRE. 275
peur loute simple savent prendre et quitter ce masque insolent du Devoir.
Il y a des devoirs. La sagesse païenne semble ici bien d'accord avec l'Église catholique. Je crains que votre austère Devoir, au singulier, ne soit bien inhumain ou bien vil, je crains qu'il ne mène aux plus bas mensonges ou aux pires atrocités, quand il veut gouverner tous les cas, toutes les circonstances, et régir sans nuance et sans ménagement cet océan troublé de nos conjonctures humaines !
Nier la bienfaisance d'une philosophie qui se présente comme essentiellement pratique, c'est, il me semble, la nier du haut en bas, dans le principe de l'ensemble et dans la portée de détail : les idées transcendantes auxquelles la conscience kantienne propose la garantie de sa signature n'en ont pas obtenu un précieux surcroît de sécurité, et les gens qui ne croient pas au Dieu créateur ne sont pas touchés de la grâce à l'idée du « postulat de la moralité ». En revanche, les politiciens libéraux et démocrates à qui le Contrat social donne un peu la nausée imitent George Sand : ils font les hypocrites et, au lieu de nous dire qu'ils suivent leur habitude ou leur penchant, ils arguent, dans le jargon des thèses de M. Jean Jaurès, des principes posés dans la Politique de Kant. Mais cette Politique ne dit à peu près rien qui ne soit dans P.ousseau : l'individu, l'Étal, la liberté, l'égalité, le pacte initial, les droits inaliénables et sacrés.
Savez-vous où ces fadaises sont réfutées ensemble de manière à la fois « critique » et « pratique »?
— A Chemulpo.
27fi OUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIEXT PAS.
APRÈS DOUZE ANS-
L'hypocrisie, reine du monde moderne, n'a pas cessé, en effet, depuis Cheniulpo, d'en masquer et ainsi d'en développer les violences.
Il ne faut pas oublier, d'autre part, comment le stoïcisme individualiste de Kant porta, dans Fichte, la semence du pangermanisme. Dans le recueil de mes articles de guerre, les Conditions de la victoire, la France se sauve elle-même, au 17 octobre 1014, on trouvera le détail de cette filiation. Le pangermanisme est un sursaut d'anarchisme ethnique auquel s'applique la définition de la Réforme luthérienne par Auguste Comte, convenablement étendue : « Une insurrection de la Germanie contre l'espèce humaine ».
L'ART DAIiMER SA PATRIE
ou LA BELGIQUE NEUTRALISEE,
A pro])06 du « Dernier bienfait de la monarchie » du feu duc de Broglie.
Décembre 1901.
Noire génération a été accusée de manquer de justice envers le feu duc de Broglie, et peut-être, en effet, manquâmes-nous de bienveillance. Ses fautes politiques méritaient la sévérité. On ne se laisse pas évincer par un Gambetta. On ne met pas la France en péril, on n expose pas sa patrie aux plus effroyables malheurs de la décadence démocratique pour satisfaire à des scrupules de libéralisme et pour sauver les rites de l'Église parlementaire. Cela dit (il fallait le dire aussi longtemps que le noble duc a vécu, et dût-on s'exposer aux rancunes de ses amis, de son entourage, de sa faction), un hommage est aussi de droit. Il s'impose. Pour peu qu'on se donne la peine de suivre avec attention les trois cents pages de son dernier livre, qui est un livre posthume, le Dernier bienfait de la Monarchie, relation analjtique de l'instilution de la neutralité belge, on ne sait qu'admirer le plus, de la fermeté de la pensée politique ou de l'excellence de l'art. En tournant ces feuilles, lire et admirer ne font qu'un.
L'ouvrage est écrit tout entier comme un mémoire. On dirait une relation destinée à être soumise au souverain et aux principaux de l'État. L'auteur ne se met pas en scène. Il ne se cache pas non plus. Narrateur, il s'occupe de démêler le fil des événements, dont la suite le guide. Appréciateur et portraitiste, il écrit ye sans embarras, l'emploi très strictement personnel de ce pronom se justifiant par la nature des choses dites et par l'autorité de celui qui les dit.
Toute l'expression, ce que j'appellerai la surface, l'aspect du style donne le sentiment d'une justesse et d'une politesse parfaites, qui n'excluent pas la négligence grammaticale, celle-ci poussée quelquefois jusqu'à l'incorrection du discours le plus familier. Je ne sais ce que penseraient 1\I. Brunetière ou M. Faguet de l'usage du mot « pas » au sens d'une négation absolue, au lieu de « ne pas ». Le duc de Broglie s'y résigne avec la « férocité native » que Mme de Pompadour admirait déjà chez les diplomates de la famille. « Il ne doute de rien, surtout pas de soi-même. » Cette espèce de sans-souci autorise certaines brusqueries qui sont des beautés, .le note : « Ni le système militaire de l'Angleterre, qui lui donne peu d'hommes à mettre en ligne, ni le régime parlementaire, qui ne lui permet guère d'en bouger un seul sans discussion publique.... » On avouera que le « bouger » est d'un pittoresque à
souhait. L'académisme même a d'étranges bonheurs sous cette plume adroite et fine. Est-il possible de mieux dire, à propos de l'Angleterre de 1815, qui se prévalait de n'avoir accordé aucun traitement d'amitié à la Révolution ni à Napoléon : « Elle arrivait « fière d'avoir conservé, pendant que tout se vendait « ou se prostituait autour d'elle, une intégrité, j'ai « presque dit une virginité hautaine ».
Et, pour apprécier le blocus continental, la brève allusion à tant de maux subis par la France et l'Europe en un simple adjectif : « La solle campagne du blocus continental ». M. Pierre Laffitte, l'ancien directeur du positivisme, qui, lui aussi, a le bon sens de ne pouvoir souffrir Napoléon !«' , parle volontiers du « jobard de Sainte-Hélène ». Mais il n'est pas d'Académie.
En ai-je dit assez pour montrer que cette lecture est un enchantement? Il est cependant impossible de poser le livre sans en relever la merveille qui consiste dans les portraits. Le mieux, peut-être, est d'en extraire quelques-uns. .Je commencerai par celui de Metternich, que le duc de Broglie, en bon libéral toujours indulgent pour la seule Angleterre, tient en horreur. La vérité et la grimace font un beau portrait 1850 :
(MetLernich s'occupe de la révolution qui a éclaté en France. Il voudrait la régler par quelque délibération des signataires de 1(1 Sainle-AUinnce)... Il se voyait déjà ouvrant Ja première séance du nouveau Congrès par un de ces exposés dogmatiques d'allure solennelle, dont il recherchait volontiers Tapparat, car c'était là un trait singulier de ce vieux praticien politique, qui, pendant sa longue carrière, avait dû faire face à tant de phases diverses, sans opposer jamais
aux changements de fortune, surtout, de rigueur puritaine, dont la souplesse, l'art de plier à propos et de se retourner à temps, était au contraire un des mérites.
Le duc de Broglic m'eûl-il permis de l'inlerrompre pour observer ici que son reproche à Meliernich est celui des libéraux de tous les temps aux autoritaires de tous les âges? Comment ne comprennent-ils pas que c'est la fermeté des doctrines qui rend possible la souplesse des évolutions, comme c'est la fermeté de la main, la solidité de l'épée et la détermination précise du but à toucher qui permet et explique l'agilité la plus subtile de l'escrimeur? Mais laissons cette discussion d'idées pures, pour admirer la grâce et la profondeur de ce Metternich :
Il aimait pourtant toujours donner à l'expression de sa pensée une forme qui parût la rattacher aux plus hautes considérations de philosophie sociale. Il se plaisait à ramener tous les cas de la politique courante à une seule formule toujours composée de deux facteurs : c'était toujours, sous une forme ou sous une autre, la lutte des principes conservateurs sur lesquels toute société repose contre une faction révolutionnaire acharnée à le détruire. Envisagés de cette hauteur, les noms et les personnes dispaiaissaient, il n'était plus question ni des intérêts des cabinets, ni de leurs intrigues, ni de leurs ambitions; il n'y avait plus que des idées et des êtres abstraits. Le sentiment monarchique prenait même rarement chez lui l'expression sentimentale de la fidélité dynastique...
Pourquoi les libéraux tiennent-ils tous, toujours, et si vivement à ce que le sentiment monarchique prenne chez nous une expression sentimentale? Serait-ce pour le tourner en dérision?...
Mais la suite reste admirable :
... C'était un hommage théorique rendu à la vertu fraditionneilo de l'hérédité, il restait ensuite, et il n'y manquait
pas, à tirer de ces formules générales des conséquences particulières, applicables à ses visées personnelles. Dans les documents émanés de la plume de M. de Metternich on trouve toujours celte afTectation de traiter les moindres incidents du jour en des termes presque métaphysiques; mélange pédantesquc dont on a souvent plaisanté l'école de Royer-Collard et de ses disciples. C'est vraiment le doctrinaire de l'absolutisme.
Dans ce porlrait de maître, éclate, ce me semble, la double ressemblance du modèle et du peintre. Chaque touche vaut une signature et l'ensemble donne une image vivante et vraie, quoique difforme. Un portrait caressé au contraire, c'est le portrait de Talleyrand, qui, à la vérité, remplit, toujours repris, corrigé, fortifié, même embelli, un grand quart de l'ouvrage. Talleyrand le mérite, ayant été, avec le roi Louis-Philippe, le principal ouvrier de la déclaration de la neutralité belge.
Talleyrand vient d'être envoyé à Londres par le nouveau gouvernement français. Surprise et joie de la société anglaise :
On se serait résigné à voir arriver, non sans humeur, un de ces révolutionnaires assagis, Sieyés, Ginguené ou Garât, que le Directoire, dans ses rares jours de bon sens, avait envoyés à Vienne et à Berlin, et dont il aurait fallu soutïrir les manières rudes et gauches et l'emphase démocratique. Ce fut un charme pour cette société d'élite d'avoir à saluer un honmie de son sang, un des siens, parlant ce français d'autrefois, le seul qu'elle eût appris à comprendre, prenant place dans ses rangs et comme sûr de lui-même.
... Mais où le succès du nouvel ambassadeur fut tout de suite très grand, ce fut dans un petit cercle de choix très influent alors, dont rien ne peut donner l'idée aujourd'hui, qu'on appellerait volontiers international et cosmopolite, si ces mots n'éveillaient de nos jours des idées d'une toute autre nature : c'était la réunion des diplomates qui avaient pris part, dans des positions différentes et au nom de di-
verses cours aux Congrès ou conférences dont la politique européenne avait fait si grand usage pendant toute la durée de la Restauration. Dans ce petit monde assez plein de lui-même et du droit <iu'on lui avait laissé prendre de disposer du sort des peuples, ils se connaissaient tous, partout où ils se rencontraient ils vivaient comme en famille, et les transactions en cours pour raccommodement de la guerre turco-russe et la conslilution du royaume de Grèce en avaient amené à Londres un assez grand nombre. On juge quelle impression devait leur causer la réapparition si peu attendue de l'ancien plénipotentiaire de France au Congrès de Vienne. Devant cette figure familière aux plus vieux, les plus jeunes s'inclinaient avec déférence. Sans doute il arrivait au nom d'une royauté dont l'origine était suspecte et la solidité paraissait douteuse, mais sa présence et sa parole les rassuraient, et, par un renversement de rôles inaccoutumé, c'était l'ambassadeur qui allait servir de caution et de garant au roi qu'il représentait. C'était une situation de protecteur dont Talleyrand était trop adroit pour se donner à lui-même l'apparence, mais il ne lui déplaisait pas qu'on la lui prêtât.
Ces dernières paroles peignent déjà une âme. Tournez la page. Vous verrez le visage et vous lirez en quelques mots l'histoire de Talleyrand. L'auteur vient de parler de Thabileté et de ïauiuritc de son personnage. Il se reprend :
L'habileté, passe! personne, pas plus aujourd'hui qu'alors, ne serait tenté d'y contredire. Mais le mot d'autorité appliqué à Talleyrand surprendra peut-être davantage. C'est pourtant le plus juste dont on puisse se servir et ce serait pour un moraliste une occasion d'analyser et de tâcher de délinir en ([uoi consiste et d'où procède ce don mystérieux d'autorité qu'un homme exerce sur ceux qui l'entourent, à leur insu et parfois même malgré leur résistance, sans qu'il puise rexpli<iuer ni par la puissance dont il dispose, ni par la force ou réclal que sa parole ajoute à sa pensée. On aimerai! à ne latlribuer qu'à l'intégrité du caractère et à la fermeté des convictions: mais ce n'était pas le cas, car, sans prêter foi à toutes les exagérations calomnieuses de l'esprit de parti, il faut bien reconnaître qu'un prélat de
cour devenu l'organisateur de l'Eglise constitutionnelle et un ministre républicain transformé plus tard en restaurateur de la légitimité, n'avait aucun de ces titres à un degré suffisant pour en imposer le respect à l'opinion.
Il n'en est pas moins vrai qu'envoyé au Congrès de Vienne au nom dune nation vaincue, et d'abord exclu du comité secret des alliés, il avait su en forcer la porte, s'y asseoir à côté d'eux, et devenir, même à un moment donné, l'arbitre de leurs différends : puis, les CentJours venus, on l'avait vu rester encore debout et parler haut à lui tout seul; malgré l'effondrement soudain du gouvernement qu'il représentait, aventure inouïe, peut-être dans les fastes d'aucune ambassade. Son concours avait été encore assez recherché pour que l'ancien maître qu'il avait délaissé, Napoléon lui-même l'eût fait sonder pour savoir s'il ne pourrait pas obtenir de lui, en sa faveur, une évolution nouvelle.
Celte merveille d'ascendant et d'autorité, le duc Albert de Broglie s'ingénie à en découvrir l'élément. Je crois bien qu'il le trouve en efîet dans une formule très belle empruntée aux Souvenirs du duc Victor son père : « Talleyrand était doué de ce coup « d'œil prudent et ferme qui discerne, dans les cir- « constances les plus difficiles, la position à prendre « et sait, après l'avoir prise, la laisser opérer en « attendant de sang-froid les conséquences ».
Il me faut laisser de côté d'admirables portraits de femmes : la duchesse de Dino, la princesse de Liéven. Le duc de Broglie avait quatre-vingts ans quand il écrivit ce Dernier bienfait de la Monarchie. Le temps lui a manqué, non certes pour donner à ces pages la perfection, mais pour les continuer jusqu'au terme final de la crise belge et française.
Il a d'ailleurs dit l'essentiel.
Dans tout autre récit des affaires contemporaines qu'eût rédigé le duc Albert de Broglie, il serait sans doute tout à fait nécessaire d'inscrire, au point de vue des idées politiques, des réserves considérables. Ici je n'en vois point d'utile. C'est qu'il s'agit d'un cas de politique étrangère.
Non seulement le duc de Broglie s'y trouve en pays familier, puisqu'il connaissait à merveille, par l'étude et par la pratique, dans ses détails et dans ses lignes générales, le métier de la diplomatie : mais d'abord le sujet lui-même tient aux entrailles de notre développement national, à ce grand labeur de défense et d'extension vers l'est et le nordest, auquel nos Rois n'ont cessé de donner leurs soins; mais ensuite le caractère de ce sujet ne pou vait être dissimulé au duc de Broglie par les vapeurs malignes d'aucune nuée. Chose étrange, chose admirable, et, si l'on y veut réfléchir, magnifiquement naturelle, ce libéral, ce parlementaire, ce révolutionnaire, oserai-je écrire, n'était ni révolutionnaire, ni parlementaire, ni libéral en politique extérieure. Il se pronon(;ait, là, pour la tradition, pour le pouvoir personnel, pour l'autorité, absolument comme les purs légitimistes, dont aucun n'a mieux résumé les .antiques services de la Royauté capétienne :
Depuis qu'il y a eu un royaume de Trance. tous ceux qui ont porté dignement la couronne ont regardé d'un œil nquiet cette frontière septentrionale dénuée de toute dé
fense naturelle, laissant à découvert le chemin de la capitale, le cœur même de la patrie, et leur souci constant a toujours été delà reculer et la défendre...
Ici riiistorien, comme tout historien qui se respecte et qui sait que sa connaissance du passe n'a d'autre importance que de servir à mieux préparer l'avenir, l'historien s'écarte pour découvrir le politique.
Le politique dit :
Je sais bien que préservée sur ce pomt (la Belgique) de toute attaque imprévue, notre ligne de défense a subi depuis lors sur d'autres, qu'il était plus aisé de garantir, une brèche plus large et plus profonde. C'est un fait qu'il est douloureux de constater et d'où naît une comparaison qui se présente d'elle-même à l'esprit. Il est impossible de ne pas remarquer f(ue, de deux dynasties à qui la France a remis ses destinées, il en est une qui a consacré huit cents ans d'efforts et de gloire à défendre et à étendre notre unité nationale, sans un jour d'arrêt, ni un pas en arrière, tandis qu'il a suffi à l'autre de peu d'années pour la laisser, après une atteinte qui aurait pu être mortelle, mutilée et toujours vulnérable.
Ligne par ligne, mot pour mot, je voudrais que ceux qui nous demandent quelquefois: mais pourquoi pas r Empire? pvissenl l'habitude de considérer cette page, le matin et le soir, pendant deux ou trois jours.
Cet exercice spirituel accompagné des représentations concrètes qu'il évoque à peu })rès nécessairement les purgerait, s'ils sont, comme je le souhaite, aussi patriotes que raisonnables et aussi raisonnables que patriotes, de toute espèce d'indulgence ou de complaisance pour l'idée de l'Empire. On a beau dire que ce ne serait pas le même empereur, ni la même constitution impériale! Ce serait toujours la maison de Corse, la maison d'un parti, d'un clan,
2Sfi QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS.
d'un plébiscite, non la Maison de France visitée par l'ombre de tous nos morts, habitée de leurs cendres, pleine de leurs autels, possédée de la mâle et vigilante inquiétude de notre avenir. L'idée de ces Rois et de ceux d'entre ses ancêtres qui les avait servis donnait au duc de Broglie écrivant leur histoire quelque chose de leur grand sens.
Ce sens aigu de l'intérêt le plus général de la France ne m'apparaît au même degré chez aucun de nos contemporains, publicistes ou hommes d'État. C'est le grand charme de ce livre. On y est avec un esprit qui se meut du centre des choses, qui y revient toujours. Le centre des choses en politique française n'est autre que l'intérêt français. Ce qui concorde avec cet intérêt, voilà le bien à dégager Il me souvient que M. France, dans Thaïs, se divertit d'un Romain, ancien préfet de la flotte, et dont toutes les remarques de voyageur se limitent au cercle de l'intérêt de l'État. Ceux qui ont ri de cette charge ont pu s'apercevoir qu'elle est bien injuste : si le cadre de l'État est petit, la véritable étendue d'esprit ne consiste peut-être pas à tout réduire au cadre plus petit de nos goûts et de nos humeurs. Du temps de Thaïs, notre genre humain, celui que pouvait contenir de façon explicite, distincte et pratique la charité d'un seul, embrassait l'empire de Rome; le genre humain a été réduit pour nous à la France'. Il n'y a pas d'effort polilique ,
1. Les mêmes beaux esprits que Tit pâmer très justement Végoïsme sacré de M. Salandra crieront ici, piécisément, au pangermanisme français. En les laissant crier, arrosons de mépris leur inintelligence. Ils prennent l'expression d'un fait historique pour une thèse de droit qui n'est pas soutenue.
sérieux et vrai qui soit supérieur à celui que fait notre cœur pour s'égaler à la pensée de tous ceux qui vivent, ont vécu et vivront sur la terre de France. Un duc de Broglie peut comprendre à la perfection tout le reste; il le classe, il l'ordonne par rapport à son souverain souci : l'intérêt français. De là, dans sa pensée, un ordre plus facile et plus délicieux encore que magnifique.
Rien ne troul)Ie cet ordre. Et je le répète, aucune nuée. C'est de ce point de vue purement national, point de vue des nécessités, point de vue des utilités, que le duc de Broglie examine, juge, apprécie le système de l'alliance anglaise inaugurée par l'envoi de M. Talleyrand à Londres, « affaire non de choix, mais de nécessité », mais affaire fort difficile, par suite de 1' « inimitié héréditaire » (les mots y sont, et non mâchés) « et de souvenirs passionnés ».
C'est encore à ce point de vue qu'est formulé dans des termes d'une rigueur incomparable le problème posé par le dédoublement du royaume des Pays-Bas :
Le point eosenticl et que l'on pourrait considérer comme le facteur principal de la formule, c'était le maintien de l'indépendance acquise aux Belges par leurs généreux efforts, et, par suite, la dissolution du royaume uni érigé comme une œuvre de menace et d'hostilité contre nous {voilà proprement l'œuvre de défense française. Elle s'impose au roi. Il faut quelle soit faite. Aussi le duc ajoute-l-il :} A ce sujet, aucune transaction n'eût été compatible avec l'honneur et la dignité de la France. {Cependant, il ne fallait pas que ce large bénéfice fût immédiatement compensé par un sujet d'inquiétude, qui eût constitué une perte équivalente. Il fallait que la paix européenne consolidât la destruction opérée par la révolte des Belyes. Il ne fallait donc pas exciter le reste de l'Europe, c'està-dire l'Angleterre et ses alliés, contre nous. Ecoutez le duc de
Broglie :) Mais l'autre terme qu'il n'était pas moins nécessaire de combiner avec celui-là pour obtenir une solution pacifique, c'était de donner à l'Etat nouveau une organisation qui ne fût pas de nature à susciter chez l'Angleterre la crainte de voir reparaître en vue de ses côtes et de ses ports la prépondérance française qu'elle avait impatiemment soufferte pendant la République et l'Empire. Il fallait en
UN MOT QUE L'aRRANGUMENT NOUVEAU EFFAÇAT LA PLUS ODIEUSE CONSÉQUENCE. iMAIS NE PARUT POURTANT PAS LA REVANCHE DE
Quelle leçon de politique réaliste! Le bel amour des choses ! Le beau mépris des mots! Et comme, là encore, il conviendrait de convier les bonapartistes à comprendre ou, seulement, à méditer! Les traités de 1815 avaient fondé un royaume assez vaste, hérissé de forteresses sur toute la partie découv^erte de nos frontières ; nous devions détruire cette menace et, pour la mieux détruire, nous garder de paraître nous-mêmes menaçants. Ce qui nous réservait le moyen de le devenir en cas de nécessité. Les révolutionnaires militaristes de l'époque en poussaient des hauts cris. Nos plébiscitaires feraient de même. Les héros du duc de Broglie étaient cependant les seuls dans la vérité.
Il y a vers la fin du livre quelques pages qui mieux encore feront toucher du doigt la différence entre cette haute politique de tradition, d'utilité, de nécessité et la blagologie des libéraux-démocrates. Celleci peut se définir, comme on va le voir, le système de l'ignorance et l'autre n'est que la connaissance de l'histoire vivifiée par un sentiment national ardent, mais clairvoyant sur nos intérêts.
M. de Flahaut vient d'arriver à Londres, avec une mission secrète du Ministre des affaires étrangères,
le général Sébasliani S auprès de noire ambassadeur, M. de Talleyrand. Il était, dit FhistorieQ, * porteur d'un projet de solution » de la quesiion belge. Mais il faut citer cette page, l'exposé du plan de Flahaut et de l'accueil que Talleyrand y fit. C'est pour la partie politique le chef-d'œuvre du livre :
Ce n'était pas moins qu'un plan de partage de la Belgique entière, donnant une fraction, naturellement la meilleure, à la France, une autre à la Prusse, une troisième à l'Angleterre, à qui serait dévolue, avec la ville d'Anve^'s (!), tout le littoral attenant de la Manche.
Naturellement, M. de Talleyrand ne s'était pas soucié de faire part de ces visées à la Conférence qui ne lui aurait certainement pas laissé faire un pas dans ce champ d'aventure. Croirait-on cependant que cette fois M. de Flahaut revenait à la charge, son projet toujours en poche, et se disant autorisé à le communiquer par Sébastian!? S'il disait vrai, et il fallait bien le croire, rien n'atteste mieux l'égaremenl d'esprit où l'angoisse d'une situation inextricable jetait cet infortuné ministre ; et de quelle chimère aimaient à se repuitre les conseillers i^olitiques de presse ou. d'estaminet otont il se laissait entourer.
M. de Talleyrand eut sans doute quelque peine à réprimer un soui-ire, en faisant remarquer que peut-être l' Angleterre accepterait avec faveur l'idée de reprendre pied sur le continent, à portée de la frontière française et de remplacer ainsi avec avantage Calais et Dunkerque, dont on avait eu tant de peine à la faire sortir, « mais je ne conseillerais jamais, ajouta-t-il, à un roi ou à un ministre français d'attacher leur nom à un acte que l'avenir jugerait avec une sévérité impitoyable. • H ne faut jamais, concluait il, se mettre en relation avec cetix qu'on ne peut atteindre chez eux.
Et il écrivait en même temps à M"" Adélaïde qu'il soupçonnait de s'être laissé gagner par les paroles dorées de M. de Flahaut : « Abandonner à l'Angleterre une situation 'matérielle en Belgique, ce serait lui donner au nord un
1. Sébasliaiii n'élail, minisU'e (jut' jjour la tonne, la direclion des affaires lui échappait. Ce manne(|uin était utilisé par les vrais directeurs de la politique.
nouveau Gibraltar, et nous nous trouverions un jour quelconque vis-à-vis d'elle dans une position analogue à celle de la péninsule ; une semblable conception sacrifierait d'une manière trop fâcheuse l'avenir au présent et nous coûterait un prix qu'on pourrait tout au plus accorder après des batailles perdues. »
En ces temps-là, les inepties ministérielles étaient sans importance et la politique étrangère se traitait directement entre lambassadeur à Londres et le roi*. Aucune suite ne fut donnée aux vues généreuses de M. de Flahaut, mais ce nom qui sonne si bien le second Empire et ses misérables splendeurs fait songer à d'autres générosités, à d'autres aventures et à d'autres plans de grandeur qui, agités entre 1850 et 1870, ne souffrirent hélas ! ni arrêt ni retard dans l'exécution : la nationalité, le sang français et, sans intention de jeu de mots, le sens français manquèrent alors au prince et à ses serviteurs. Aucun n'avait la moindre vue de nos intérêts historiques. Quelqu'un l'eùt-il montré, on l'eût écarté comme on fit de Thiers, pourtant bien timide : les conseillers de presse et cf estaminet, c'est-à-dire les fantaisistes fabricaleurs et meneurs de l'opinion publique tenant et devant tenir le'haut du pavé sous le règne démocrate. A la constitution de l'unité allemande l'opération qui neutralisa la Belgique mérite d'être opposée, parce qu'elle ne sacrifiait pas « l'avenir au présent ».
Le duc de Broglie n'exagère rien, lorsqu'il ne craint pas d'écrire de cette neutralisation :
Il faut (la) saluer comme l'acte le plus bienfaisant, le plus'
i . Le duc de Broglie écrit sur ce sujet le nécessaire, tout le nécessaire. Il ne peut pas y insister. C'est la seule trace des faiblesses qu'avait laissées dans son esprit le bon vieux préjugé cons-ti-tuti-on-Del. Mais M. Thureau-Dangin a été explicite.
digne de reconnaissance et de mémoire dont s'honore devant la postérité le siècle qui vient de finir. Quand on songe à ce qu'avait été, à ce qu'était la veille encore le territoire belge...., quand on se rappelle qu'il n'y en avait pas un lambeau qui n'en eût élc dispulé, dépecé à cent reprises par toutes les puissances, pas un coin de terre qui n'eût été piétiné, pétri par leur.-^ armées et inondé de leur sang, le jour où elles prirent en commun l'engagement de ne plus laisser entrer un soldat dans ce champ de perpétuelles et insatiables convoitises, ce jour-là* mérite d'être inscrit à une place élevée dans les fastes de rhum.3nité et de la civilisation. Et, chose plus admirable encore, depuis soixante-dix ans tout à l'heure que cette promesse a été faite, bien que les occasions de la tentation de l'enfreindre n'aient pas manqué, elle n'a pas été violée : preuve évidente que c'était œuvre à la fois pratique et morale, ratifiée par la raison autant que par la conscience publique.
Cette œuvre diplomatique était hérissée de difficultés. Mais son échec nous eiàt valu des difficultés bien supérieures. C'était presque un devoir pour moi, écrit le duc « de ne pas laisser s'élablir sur le ï grand bien, fait alors au pays, par une sorte de « prescription, l'indifférence ou plutôt l'injustice « de l'histoire ». Et nous avons, à notre tour, le. devoir de remercier l'historien d'avoir entremêlé à cette leçon principale, pleine d'excellents traits de doctrine et de méthode politique, les leçons de détail dont la moindre est sans prix.
L'interruption de l'ouvrage est un double malheur. Ceux qui le liront seront de mon avis, si leiu' pensée s'est arrêtée comme elle doit le faire à l'une des dernières paroles de ce beau livre. Elle est tirée d'une lettre de Talleyrand à l'une de ses correspon-