Le Concordat n'était pas aboli alors
peu de chose, mais dans leurs causes permanentes. Comme ou a blâmé le sénateur Nicodème' de vouloir supprimer les mauvaises mœurs au moyen de mesures de police, en négligeant d'atteindre ce qui cause ces mœurs (elles seraient mieux combattues par une saine politique agricole, par des améliorations économiques ou religieuses, par un système de décentralisation sérieusement conçu), ainsi faut-il blâmer ceux qui, désirant de bonne foi corriger les défauts de TArmée, encouragent le sentiment démocratique ou négligent de le combattre.
Ils nous proposent de l'améliorer en la supprimant.
Seconde question :
Est-il bien assuré qu'il nous faille une armée? On se le demande sans rire. Je reconnais bien là un raisonnement d'origine démocratique. Procédant de toute bassesse, le premier point, dans un cerveau démocratique, est d'oublier l'art de penser. Nous avions au i septembre 1870 une mauvaise monarchie, et qu'il était urgent de remplacer au plus vite
1. Pseudonyme donné par M. Anatole France au sénateur René Berenger, fondateur de la]Ligue contre la licence des rues.
par mie bonne, c'est-à-dire par une monarchie capable d'esprit de suite, de décision, d'autorité, inspirée de vues raisonnables. Parce que les vues de l'Empire avaient été folies ou nous avaient conduits à d'éclatantes catastrophes, ou renonça à tout régime stable et cohérent, et l'on adopta le système du changement perpétuel, qui mènerait à une dégénérescence insensible, mais autrement funeste que Metz et que Sedan. La belle logique d'État! L'admirable incapacité de distinguer entre le personnel de l'Empire (et d'un Empire libéral) et le système monarchique! Enveloppant la Monarchie dans la même idée que l'Empire, nous avons laissé toute chance de nous relever. L'union patriotique en vue de la revanche en paroles rêvée par Gambetta n'a pas pu se faire ; l'on a même réussi à détourner notre diplomatie et nos armées de l'idée de revanche'.
Faut-il conserver une armée onéreuse, coûteuse, que son inactivité ne laisse pas de gâter? Voilà donc la question que posent sournoisement quelques publicistes.
Je distingue parmi eux bien des démagogues logiques et clairvoyants. Le bénéfice immédiat de la suppression de l'Armée, ils rembourseraient aussitôt et à l'exclusion des autres partis. Sans l'Armée, dans l'état où voici le peuple français, la Révolution anarchiste ou bien socialiste serait faite demain. Non que les anarchistes ou socialistes soient plus nombreux ni soient meilleurs. La masse de notre nation
1. Je renvoie pour pins de détails à mon livre Kiel el Tanger, analyse de nos attitudes européennes de 1895 à iyi3.
L'INSTRUMENT DE LA DEFENSE. 3tM
est trop riche pour n'être point conservatrice et, si la bourgeoisie républicaine qui règne en ce moment est un gouvernement médiocre, je me défie du socialisme, son héritier présomptif.
D'ores et déjà Ton peut juger et mépriser ce dauphin. Néanmoins, dans une lutte violente, il l'emporterait sur sa mère par la force naturelle de l'appétit. Les repus se défendraient mal. Même l'ironie de cette heure triste est de voir justement ces repus favoriser de leur or, de leur influence et de leurs écrits les adversaires d'une armée à laquelle ils doivent leur repos.
Bons manœuvriers parlementaires, bous pélrisseurs de la matière électorale, et quelquefois bien doués personnellement, les opportunistes n'ont jamais formé un vrai parti de gouvernement. Aucun d'entre eux ne saura prévoir. Ils ont toujours amassé de leurs propres mains tous les éléments de leur ruine. C'est en cela qu'en dépit de leurs allures ou de leurs ambitions autoritaires et plus conformément qu'ils ne croient au texte littéral de leurs oraisons, ils sont de vrais démocrates. Une démocratie a la rage de tout réduire au présent pour tout consommer plus vile.
On leur a offert de l'argent, et on leur a fait entrevoir un moyen d'inquiéter les antisémites, les nationalistes et les cléricaux, leurs ennemis, en humiliant l'Armée française. Ilsy sont allés de tout cœur. Tout l'ancien groupe gambettiste marche contre l'Armée. Peut-être, par le même appât, leur fera-t-on infliger à nos officiers des humiliations plus profondes encore : si le désarmement en résultait, les vrais désarmés
seraient eux, un bon mouvement populaire aurait vite fait de les culbuter du pouvoir et de la fortune. Il est vrai qu'ils auraient la ressource de se convertir sur-le-champ à la démagogie collectiviste. Leurs dupes seules pâtiraient.
N'y aurait-il pas un moyen de prévenir ces dupes de ce qui les attend? Ne saurait-on ouvrir les yeux à la bourgeoisie française si crédule à l'opportunisme? Qui saura lui crier : — « La conséquence de ce régime anlimilitaire est de vous faire perdre de l'argent, du précieux argent? »
Même en démocratie, même en république, même en temps de paix, l'armée préserve la nation du partage, des dilapidations, de la ruine. Cette utilité politique vaut peut-être les quelques dommages économiques ou physiologiques dont parlent si complaisamment les adversaires de l'armée. Ne serait-elle qu'une gendarmerie, elle aurait encore le rôle de défendre toutes les survivances d'un passé puissant et prospère, ces lambeaux de notre capital national avec lesquels pourra se refaire notre fortune.
Elle a une aulre utilité, que tout le monde voit, mais que personne n'a aussi fortement établie que M. Anatole France lorsqu'il a dit à M. Parsons : « Nous no sommes pas seulement Français, nous sommes Européens ».
Ce mot clair et brillant se commente lui-même.
On dit bien que l'état économique remplace peu à peu en Europe, l'état féodal. Ainsi le passé cède à l'avenir. Mais d'abord, s'il y cède, c'est avec bien de
la lenteur; et comment, sans armée, attendrionsnous la fin de cette évolution?
De plus, est-on sûr qu'elle se fasse exactement dans la direction qu'on lui marque? Je ne suis pas assez mystique pour le penser.
Enfin l'état économique et l'état féodal ne me paraissent pas s'exclure autant qu'on le suppose. En fait, cela peut être; mais c'est un phénomène qui n'est pas évident. La prospérité économique coïncide très bien chez certaines races, les Prussiens, par exemple, avec un élat féodal caractérisé par la force militaire et par certaines formes traditionnelles de servage.
Où il y a lutte, comme sur d'autres points de l'Allemagne, ce n'est pas exactement entre l'état industriel et l'état féodal, mais bien entre ces deux éléments combinés de la prospérité allemande et l'esprit libéral, (que je n'appellerai à aucun prix : scientifique) de certaines Universités*. L'Angleterre est le pays du monde qui fait les plus grandes dépenses militaires : c'est une étrange rêverie de M. Demolinsque de nous le donner pour pacifique ^ Bref, il est faux de dire que les pays matériellement forts et prospères soient moins guerriers que les autres. Les occasions des guerres peuvent bien devenir plus rares, en raison des conditions économiques et financières; mais, les effets des guerres devant éhe, dans le même ordre
1. Cette lutte existant au ïis° siècle ne s'est pas prolongée au delà des premières années du xx*.
2. L'Angleterre, qui n'a cessé de guerroyer depuis ISlo dans toutes les parties du monde, fit, depuis cet article, la guei're du Transvaal, et l'on sait comment le Gouvernement radical libéral de M. Asquith se leva à l'occupation allemande de la Belgique.
économique et financier, d'aulauL plus funestes, il est déraisonnable de ne point prévoir ce cas formidable, fût-il égal à un millième, et de n'y point pourvoir.
Outre que les guerres de race et de langue ne sont point mortes, si l'on en juge par ce qui se passe en Autriche, les guerres économiques moins fréquentes seront très probablement plus violentes. On n'atteindra pas une armée, mais une race, un pays, une civilisation. L'on s'etforcera de « ruiner » son ennemi. Les richesses augmentent. On se battait jadis pour des terres en friche. La terre se transforme et s'amé^ nage. Partout l'homme donne à son sol un caractère plus utile et un air plus humain. Par là, tout est plus désirable, tout parle mieux aux cupidités de nos cœurs. A moins de croire à quelque « Evangile éternel », comment rêver que les riants jardins de la vie occidentale moderne n'allument plus, tant qu'il y aura dans le monde un sabre, un fusil ou une zagaie, « la faim, la faim sacrée » avec le désir naturel et pieux de consommer des biens que l'on n'aura pas fabriqués?
Ah ! défendons-nous des barbares !