‹ Quand les Français ne s'aimaient pasChapitre 57 sur 66 · Voir {'Histoire coule inpavaine, t. I · texte numérisé non relu

Voir {'Histoire coule inpavaine, t. I

part condamné aux aventures économiques (expositions, traités de commerce plus tapageurs que prévoyants), et d'autre part aux aventures politiques (gloriole diplomatique, faux succès, succès apparents, brusques et dangereux accaparements territoriaux, incursions militaires européennes). L'Empire, serf de l'opinion, doit en effet tenir l'opinion en haleine : allécher l'ouvrier, éblouir le bourgeois, l'employé, la grisette, enfin, occuper et distraire tout le monde, en vertu de sa conception césarienne de l'État. Napoléon sentait cela et l'avouait. Moins prompt sans doute à enchaîner les effets aux causes, son neveu subit probablement cette fatalité sans la sentir, car l'infortuné qui nous ruina en guerres avait déclaré que son empire serait la paix. Louis- Napoléon fut moins responsable que son principe et sa tradition.

Appliqué en détail et en désordre, lorsqu'il aboutit à une assemblée parlementaire, le régime électif aboutit à cette paix misérable et précaire, sans honneur, ni garantie, imposée à la troisième République. Appliqué et conduit à la perfection de son principe, resserré en un homme, le môme régime électif oblige à guerroyer sans arrêt et sans fruit. Point d'affaires, dit la République^ Victoires et conquêtes^ proclament l'Empire et la diclalure.

Dans les deux cas, ceux qui gouvernenl le pays ne restent point les juges de l'utilité, de l'opportu-

1. On voit qu il s'agit d'un type de République consolidée, acclimatée comme la troisième République française. La condition d'une République contestée et violemment mililanle ù l'intérieur participe au contraire de la fatalité antipacifique d'un Empire : les mêmes causes imposèrent en 1792 et en 1803 la même attitude.

nitéet de Finlérêt intrinsèque d'une guerre ou d'une paix; comme un corps mort subit la loi de sa gravite, ils subissent, la lourde nécessité de leur origine. Avant toute délibération et tout examen, sans autre raison, la République est pacifique et l'Empire est guerrier, parce que l'un est un Empire et l'autre une République. Ce sont donc tous deux, à l'avance, des passifs. Tôt ou tard, ils seront destinés à signifier catastrophe et abaissement. L'ennemi connaît d'avance leur jeu et peut le jouer à loisir.

La Royauté n'est pas le régime électif. C'est sa principale excellence, n'étant ainsi sujette ni à la paix fatale ni à la guerre obligatoire. Elle est audessus de cette double nécessité. Elle en est libre. Grande force! Un pays vraiment autonome, vraiment indépendant et donc, dans le vrai sens du mot, une nationalité complète, suppose donc le gouvernement d'une royauté : le prince héréditaire, le roi qui ne dépend pas de sa popularité du moment peut seul résistera l'enthousiasme public et s'épargner les maux d'une guerre inutile; il peut encore, en calculateur prévoyant, prévenir au moyen d'une attaque opportune les attaques éventuelles d'un voisin menaçant. Soit qu'il résiste à l'opinion, soit qu'il la devance, il peut représenter la sagesse de la nation.

On me dira qu'il peut aussi le contraire. Assurément, mais la République, l'Empire ne peuvent, eux, que le contraire. Un roi peut faire les calculs les plus faux. Encore peut-il calculer. C'est une chance de raison. Cette chance n'existe pas plus dans le système impérial que dans le républicain. Dans l'un comme l'autre, les gouvernants sont liés,

et par tout autre chose que la raison : leur nature ma'iérieUe.

Les amis républicains de mon correspondant peuvent être les dupes d'un mirage historique. La royauté IVançaise a beaucoup dure. Elle a été aux prises avec des difficultés infinies. Il lui a fallu construire la France. Cela ne s'est point formé sans combat. A distance, ces combats, ces états de guerre doivent paraître beaucoup plus nombreux, surtout plus graves qu'ils ne l'ont été en réalité. Dans la réalité, la plupart des guerres royales occupaient peu d'hommes et, sauf aux périodes exceptionnelles, tenaient un champ restreint. Même sous Louis XIV, il n'y a aucun rapport entre les guerres de la royauté prudemment et même un peu chichement conduites et' les vastes tueries de la Révolution et de nos deux Empires.

Ne comparons pas des situations trop difîérentes. Si l'on parle de l'état de la France sous l'ancien régime, il faut le comparer à l'état des autres pays de l'Europe aux époques correspondantes. On verra si nos rois furent prodigues du sang de France! Pour l'époque moderne, il n'y a qu'à relire cette histoire (elle est admirable) du régime si bien appelé la Restauration. Les historiens bonapartistes M. Emile Ollivier, M.Henri Houssaye sont contraints aujourd'hui de s'incliner avec respect devant la politique étrangère d'un Louis XVIII et d'un CharlesX. Voilà les vrais Pères du peuple, si l'on comprend que le bien du peuple ce n'est pas la satisfaction épidermique passagère de quelques milliers d'individus en un temps et sur un point donnés, mais la

L'INSTRUMENT DE LA DÉFENSE. 7,\d

prospérité, le développement solide et continu de l'ensemble des intérêts généraux de la race et du pays entier, dans la suite de leurs énergies historiques.

Louis XVIIl et Charles X ont bien pu taire murmurer parfois les Français : ils ont étendu et fortifié le corps de la France. Auguste Comte appelait le premier de ces deux princes « un bon dictateur ». Nous devrions l'appeler le meilleur des nationalistes.

Louis-Phihppe lui-même, tout roi illégitime, participait du caractère de la royauté. C'est son armée, l'armée de la loi de 1852, qui pourvut aux succès militaires du second Empire. La possession de cet instrument admirable ne grisa point le « roi des Français ». Ce fut aussi sans verser une goutte de sang que son prédécesseur, le roi de France, en 1850, songeait à nous accroître de la rive gauche du Rhin.

Je n'ai point rappelé ces souvenirs historiques ni vanté ces avantages théoriques de la Monarchie, au courant de l'Enquête menée l'été dernier : ils me semblaient trop évidents. Les voilà cependant, comme ils m'apparaissent.

APRÈS QUINZE ANS

Ce qui apparaît au bout des quinze premières années du xx" siècle, c'est que, depuis 1789, une République, un Empire, trois Royautés, une seconde République qui fait corps avec un nouvel Empire, une troisième République, se sont succédé sur la France. Durant ces cent vingt-sept ans, le territoire a été cinq fois envatii (1792, 1814, 1815, 1870, 1914). trois fois sous

l'Empire, deux fois sous la Réi)ublique, jamais sous les rois. La Restauration, avec Louis XVIII et Charles X, et le gouvernement de Juillet sont les seuls régimes sous lesquels la France n'ait pas reçu l'insulte de l'étranger. Cela peut n'être que simple coïncidence. Mais si c'était autre chose? Il vaudrait la peine de le savoir.

Le grand livre de Jacques Bainville, Histoire de deux Peuples, éclaire la question.

Page 1