‹ Quand les Français ne s'aimaient pasChapitre 59 sur 66 · Ce volume et'les autres chez l'éditeur Perrin · texte numérisé non relu

Ce volume et'les autres chez l'éditeur Perrin

ne pouvait entreprendre un examen direct d'aucune de ces antinomies sans massacrer du môme coup le libéralisme, la démocratie, et la République ellemême ; or, il est démocrate, libéral et républicain. Toute analyse Feût jeté, d'un mouvement nécessaire, dans une doctrine aristocratique, autoritaire et royaliste. Il s'est donc abstenu, avec adresse et courage, de réfléchir et même de faire réfléchir. Depuis la page une jusqu'à la page trois cent quatre-vingttreizième et dernière, on voit bien se développer un esprit maçonnique, un esprit humanitaire, un esprit antipatriotique, presque jamais les raisons de tant de révoltes contre la nature de l'homme; nulle part la genèse de ces raisons n'est exposée. M. Georges Goyau s'applique à tout noyer, sauf les documents, les dates de leur apparition, histoire concrète toujours bien à sa place.

Mais attendez. Le trouble qu'il produit dans notre pensée revient sur M. Goyau et lui fait un même dommage. Grâce à tant de ténèbres recueillies et maintenues de ses propres mains, le phénomène le plus général échappe. Tandis qu'il perd son temps à classer les républicains et les démocrates en bons et en mauvais, patriotes ou antipatriotes, tandis qu'il attribue à la volonté et au sentiment de ses personnages, comme Gambetta ou M. Reinach, une valeur sans proportion avec les influences qui s'exercent sur eux, il ne marque pas le véritable, le grand, le seul fait nouveau, fait de déclassement et de reclassement cent fois caractérisé par une phrase de M. Arthur Ranc : « La France mois.,.. » « Vive la France, mais la France de la Révolution »,

« Vive la France, mais la France de la Justice », « Vive la France, mais la France du Droit international* ».

Ce qui était au premier rang de toutes les idées politiques (la patrie) a été mis au second. Ce qui était au second rang (les vues personnelles sur l'avenir du genre humain) a été mis au premier.

Qu'est-ce qu'il faut mettre d'abord? Le problème est

Il n'est absolument que là. M. Georges Clemenceau se dit patriote, M. Brisson se dit patriote. M. Bourgeois se dit patriote. Et M. Ranc ! De M. Clemenceau à M. Bourgeois on peut établir, par une suite de nuances aussi lines que celles du cou de la colombe, des patriotismes de plus en plus accentués. Même jeu, même gamme, non moins fine, mais de plus en plus dégradée entre M. Clemenceau pris de nouveau pour centre et M. Hervé, le rédacteur fameux du Pioupiou de l'Yonne.

M. Hervé est-il donc antipatriote? Il proteste. Et fort bien. Et ce n'est pas, comme on le dit dans les journaux, par ambition électorale ou par crainte de l'opinion. j\I. Hervé est patriote. Seulement, il estime que politiquement, il y a de plus grands intérêts que les intérêts nationaux, et qu'au-dessus de la patrie existe le genre humain. M. Hervé pourra dire ce que diront libéraux et radicaux sur toutes

1. Voici la célèbre formule du patriotisme conditionnel, telle que nous l'avons reprochée à M. Ranc, d'après ses lignes du Matin,du 26 avril 1898 : i< Dans nos longs entretiens, il (Gambetla) nous disait ses espé- « rances, ses vues d'avenir, ses desseins pour faire la France grande « et la République forte. Oui, la France grande et la République forte, « mais la France de la Révolution et la République représentant dans € le monde le droit et la justice ».

leurs affiches au mois de mai prochain et ce que disait l'autre jour M. Anatole France à ses ligueurs du XXP arrondissement : « Je veux vous « féliciter d'avoir pensé que le patriotisme s'accor- « dait avec l'esprit de justice et de paix, avec le res- « pect du droit et l'amour de l'humanité. »

Excellentes paroles, excellent motif oratoire. En effet, la question y est escamotée. Que le patriotisme ait pu s'accorder, avec l'esprit de justice, avec l'esprit de paix, avec l'esprit juridique et humanitaire, personne ne l'a jamais contesté. Le fait fréquent, le fait normal, c'est bien cela : mais tout autre est le fait intéressant, le fait sur lequel on dispute, sur lequel on hésite, sur lequel on s'est divisé. Ce fait et ce cas privilégiés, c'est le fait de désaccord, le cas de conflit entre l'intérêt national et l'intérêt juridique, entre les exigences de la patrie ou de l'État et celles de l'humanité. Nous dirons parbleu : la patrie et l'humanité! Mais quand les événements disent : la patrie ou l'humanité, que faut-il faire en ce cas-là?

Ceux qui disent, comme nous l'avons dit avant M. de Bornier, France d'abord sont les patriotes; ceux qui disent la France mais... sont les humanitaires.

Les humanitaires ne sacrifient pas la France à l'humanité; ils se contentent de l'y soumettre. S'il est vrai que les plus nombreux et les plus fermes de leurs conducteurs envisagent très bien ce sacrifice et appellent même la France le Christ des nations, s'il est encore vrai que beaucoup d'humanitaires théoriques valent mieux que leurs théories et sup-

porteraient mal le spectacle et l'odeur d'un pareil sacrifice, s'il est entin très vrai que les hésitations de ces derniers arriveront toujours trop tard et que là, aussi, les autres, les violents, sont tout à fait assurés d'emporter le ciel, il n'en est pas moins inexact de dire qu'un Brisson, un Bourgeois, un France, un Clemenceau, un Hervé, un Jaurès, soient de simples ennemis de la Patrie; ils en sont simplement plus ou moins détachés, détachés dans une certaine mesure et jusqu'à un certain point seulement. Ils préfèrent les principes aux colonies; ils peuvent donc aider à perdre ces dernières, mais ne sont pas des anticoloniaux conscients et déhbérés ; s'ils subordonnent leur patrie au genre humain, ils ne sont pas de fieffés antipatriotes, mais peuvent conspirer à la perte de la patrie. Les patriotes alarmés de ce renversement rétablissent l'ordre naturel en proclamant la subordination de toutes leurs idées politiques à l'existence et au salut de la nation.

Où les conduira ce nouveau classement? Je le leur ai dit sur tous les tons : à la royauté.

C'est ce que M. Georges Goyau n'a pas voulu, n'a pas pu montrer. C'est pourquoi la psychologie d'un Gambetta devient pour lui, pour son lecteur, tout à fait ténébreuse. Il lui manquait une vive idée générale de la question, qui fût l'axe autour duquel distribuer et ranger ces faits. Faute de cet axe, je me demande si son livre aura la destinée qu'il mérite. Je prévois bien qu'il fournira des citations utiles. Et j'entends déjà les clameurs de scandale que ces citations feront pousser à des auditeurs déjà convertis. Mais (^uoi ! Les adversaires ne riposteront-ils? Ne

demanderont-ils à s'expliquer? Ne crieront-ils que leur véritable pensée a été méconnue.... Je crains bien que, parmi les honnêtes gens indécis qui sont aujourd'hui innombrables, M. Georges Goyau ne fasse pas dix prosélytes, qu'il n'en fasse pas quatre, qu'il n'en fasse pas un. La Patrie est un très beau mot. L'Humanité n'est pas un vilain mot, non plus. On les mettra ensemble sans préciser dans quel rapport, et le tour sera joué.

Ah! si Goyau voulait! Si, au lieu de se disperser en groupes confus, tous les nôtres savaient se composer et s'agréger! Si l'historien n'était pas étranger au philosophe, au pamphlétaire et au politique! Si, l'un portant les faits, l'autre les ordonnant, le troisième et le quatrième les mettant en action, chacun des partisans de l'ordre, sans perdre l'autonomie de ses mouvements, se sentait le membre d'une unité vivante, le soldat d'une vraie légion!... On me dit que je multiplie les rêves vains. Mais ce n'est pas ma faute. C'est celle de Goyau, c'est la faute de ses trésors et de la somme, si précieuse, de son savoir! C'est au mauvais ouvrier que l'épigramme antique dit en riant : « N'ayant pu faire belle ta statue, tu l'as faite riche ». 0 Goyau, tu pouvais garder à ton livre cette merveilleuse richesse sans lui refuser la beauté, tu ne l'as pas voulu! Pourquoi?

APRÈS QUATORZE ANS

En pleine guerre, au beau mois de septembre 191-i, on a vu reparaître dans un journal néo-patriote la subordination de l'intérêt national à des nuées huma-

nilaires et cela en vue de nous imposer le respect de l'unité allemande agrandie et fortifiée par la réunion à l'empire du Nord de tous les Allemands d'Autriche!

Sauvons la patrie menacée, « c'est entendu », mais « veillons au grain, conservons soigneusement nos positions », déclarait donc M. Naquet.

Ces positions sont anciennes. L'évolution « patriotique » de M.Gustave Hervé, en août 1914,montre qu'il était juste, douze ans plus tôt, de distinguer entre un anti-patriote absolu et le simple subordinateur de ridée de patrie à d'autres idées politiques. Le jour même où un collaborateur de M. Hervé, dont les lecteurs n'y voyaient que du feu, appliquait à la France envahie et souffrante ce principe de l'idéalisme démocratique, en disant que « toucher à l'unité allemande » serait un crime et une imbécillité ; à l'heure où la France, la Serbie, la Pologne et l'Italie se battaient pour « la liberté des nations »: le même jour un autre collaborateur, révolutionnaire, mais italien, revendiquait ristrie aux deux tiers slaves pour « des nécessités POLITIOUES ET GÉOGRAPHIQUES QU'iL FAUT ABSOLU-

jiENT RESPECTER». C'cst donc pour iiotrc patrie seule que l'on voudrait faire abstraction des nécessités : il ne coûte toujours rien delà mettre en croix!

Voici le plus curieux : quand cette patrie s'appelle la France, il n'y a pas de plus sûr moyen de crucifier l'humanité et de livrer l'univers à la Barbarie. Sans la nation française, sa dépositaire et gardienne moderne, que deviendrait l'humanisme éternel? Que de- 'vient le respect des petites nations? Onpeut se rappeler le sort de l'Arménie.

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